LIVRE IV
profondeur des abîmes du cœur humain, qu'il crut peutêtre se faire pardonner de Dieu ses criants adultères, en ]uioflVanl des victimes humaines. Quant au clergé, il se rendait un bon témoignage : il était tout-à-fait dans le vrai de son rôle.
Immédiatement après la procession, un splendido banquet eut lieu dans l'archevêché. Les principaux personnages de la cour et du clergé y assistèrent. Après le repas, le roi monta dans une chaire et adressa le discours suivant aux assistants :
« Si le propos que j'ay à v us tenir, messieurs les assistants, n'est conduit et entretenu de tel ordre qu'il convient garder en harangue, ne vous esmerveillez. Pour autant que le zèle de celuy de qui je veux parler, Dieu tout-puissant, m'a causé telle et si grande affection, que ne sçaurais en mes paroles garder ny tenir ordre requis et nécessaire, voyant l'offense faite au Roy des roys, pour lequel nous régnons, et auquel je suis lieutenant en mon royaume, pour faire accomplir sa sainte volonté, et considérant la méchanceté et acerbe peste de ceux qui veulent molester et dcstruire la monarchie françoise, laquelle par l'espace de tant d'années a esté par icelluy souverain Roy maintenuë, ne puis m'en taire, posé ores qu'ainsi soit que par aucun temps elle en soit esté cy-devant affligée. Toutefois les Roys mes prédécesseurs sont toujours demeurés permanents en la religion chrestienne et catholique, dont encore nous en portons et porterons, aidant Dieu, le nom très-chrcstien. Et bien que celte rostre et bonne vilîe de Paris ail esté de tout temps chef et exemplaire de tous bons chrétiens, si est-ce que puis peu de temps aucuns innovateurs gens délaissés de bonne doctrine, oft'usquez en ténèbres, se sont efl'orcez d'entreprendre tant contre les saints nos intercesseurs, qu'aussi contre Dieu Jésus-Christ, sans lequel ne pouvons agir ny prospérer en aucun bienfait, qui seroit en nous chose très-absurde, si ne confondions en tant qu'en nous est, et extirpions ces meschans, foibles esprits. A cette cause j'ay voulu vous convoquer, vous prier mettre hors vos
rœurs et vos pensées toutes ces opinions, qui pourront vous séduire et vous afloler les uns les autres, et que vous veuillez, comme je vous en prie, instruire vos enfants, familiers et domestiques à la chrestieune obéisf once (io la foy catholique, et icellc, tellement ensuivre « t garder, que si cognoissez aucun contagieux et perclus de cette perverse secte, veuillez icelui tant soit-il vo4rc parent, frère, cousin, ou affin, révéler : car en taisant son maléfice seriez adhérant à sa faction tant infecte. Et quant à moy, qui suis vostre Roy, si je sçavois l'un do mes membres macule ou infecté do cette détestable erreur, non-seulement vous le bailierois à couper, mais davantage si j'apercerois aucun de mes enfants entache^-, je le voudrais inoij-mesme sacrifier. Et parce qu'à ce jour je vous ay cognus do bon vouloir envers Dieu Jésus- Christ, vous prie persévérer. Et en ce faisant je vivray avec vous, comme un bon Roy et vous avec moy, en paix, repos et tranquillité, comme bons et fidèles sujets clircstiens et cathoiiiiues doivent faire. »
Ainsi parla le roi très-chrétien, amant de la duchesse d'Etampes. Philippe II n'eût pas mieux dit. François 1" était sincère. A cette heure de sa vie, il eût fait brûler son fils pour cause d'hérésie, comme Brutus fit mourir le sien [jour cause de révolte. Il est, dans la vie des rois, des heures où la y assion tue le cœur, et où les tètes do leurs sujets sont pour eux ce qu'étaient pour Tarquin les lèt(*s des [lavots de son jardin.
Cette sanglante affaire des placards, cause de la mort de tant d'innocents, ouvrit à des cordcli<Ts, i]m avaient joué dans leur cloître une sacrilège comédie, la porte de leur prison. Ce que ces moines firent se lie trop aux laits dont nous sommes l'historien, pour ne pas trouver sa place ici.
En 1530, la femme du prévôt d'Orléans mourut. Elle avait reçu dans son cœur (juelques étincelles do la vérité, à la clarté desquelles son œil pénétrant avait deviné les erreurs de son Eglise. Nul no soupçonnait en elle une
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amie des idées luthériennes. Quelques jours avant sa mort, elle consigna dans un testament ses dernières A'olontcs. «Je veux, y disait-elle, ètreenseveliesanspompe, sans luminaire, sans chants. » Par ce fait seul, elle so séparait de sa communion, et disait hautement que tout en mourant dans le giron de son Eglise, elle en rejetait les prières et les cérémonies. Son mari se conforma religieusement à la volonté de sa femme mourante, et la fit inhumer sans pompe dans l'église des cordeliers où était le caveau funéraire de sa famille.
Les enfants de Saint-François, qui avaient compté sur une forte somme pour l'ensevelissement de cette grande dame, DG en chèrent pas leur mauvaise humeur, et se montrèrent fort scandalisés de l'impiété du prévôt ; celuici essaya de les apaiser en leur offrant six écus. Les religieux, trouvant cette somme trop minime, résolurent do se venger de lui.
Aidés par deux docteurs de Paris, capables d'en remontrer aux moines les plus rusés, ils dressèrent un jeune novice au rôle qu'ils voulaient lui faire jouer. Quand ils le crurent convenablement instruit, ils le placèrent sur la voûte de leur église. A un signal convenu, le petit comédien faisait un vacarmesi effroyable qu'il étaitimpossibie de chanter matines et de célébrer les saints mystères. Une superstitieuse terreur ne tarda pas à s'emparer de ces masses ignorantes sur lesquelles la Réforme n'avait pas encore jeté ses bienfaisants rayons. Quel que fût leurcfL-oi, elles se sentaient cependant attirées vers l'église des cordeliers qui exploitaient habilement leur présence. Ils interrogeaient l'esprit, le suppliaient avec instance de répondre, lui itemandaient s'il était muet, et l'esprit, parfaitement dressé à son rôle, répondait tantôt par-des paroles, tantôt en faisant du bruit. Nul ne doutait de sa présence dans l'église. Qui eût osé croire à uno supercherie de ces hommes de Dieu, qui passaient leur vie à prier et à chanter !!!
Quand on sut dans tout Orléans qu'un esprit hantait le couvent des cordeliers, les moines [u'ièrent quelques personnes de qualité, qui étaient leurs partisans, de so rendre à l'église à l'heure des matines, sans leur dire ce qu'ils voulaient d'elles. Elles y vinrent; l'office était à
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peine rommencé qu'il se fit un cnVoynblo vacarme. L93 cordcliers simulent tout à la fois la terreur et l'étonncmenl. Ce n'est plus douteux, s'écriimt-ils, l'église est fréquentée par un mauvais esprit. Il faut l'eu chasser. Frère Colliman, qui savait bien son rôle, se dispose à procéder contre l'être malin qui trouble le service, lia avec lui cierges, sel, clochette, eau bénite ; il est armé de toutes les savantes formules au moyen desi^uelles l'Eglise tonjure les esprits infernaux. Tous les regards sont fixés iuT le frère, qui procède avec solennité à sa terrible et mystérieuse mission.
L'exorciste s'adresse à l'esprit, et l'interpelle : celui-ci repond en redoublant son tintamarre. Frère Colliman, d'une voix forte qui domine le bruit, lui demande s'il no serait pas l'àrno de quohiucs-uns de ceux qui sont enterrés dans l'église. Tour la première fois, l'esprit répond oui.
Les assistants sont saisis d'étonnement.
Frère Colliman lui cite successivement plusieurs noms, lui demandant chaque fois s'il est l'âme du trépassé qu'il lui nomme. L'esprit garde le silence. Enfin, après de longs détours, le moine lui demande s'il ne serait pas, par hasard, l'âme de la prévôté. D'une voix ferme et fortement accentuée, l'esprit répond oui.
Les assistants se regardent et se troublent, la peur les saisit. L'exorciste continue son interrogatoire et demando à l'esprit quel péché il a commis pour êlre condamné à errer sur la terre. Il lui cite alors les sept péchés capitaux, lui demandant, à l'énoncé do chacun d'eux, s'il s'en est rendu coupable. L'interrogé garde le silence. Le moine, qui parait à bout de (juestions, lui demando si par hasard la prévôté ne serait pas morte luthérienne.
Oui, répond l'esprit. — Pourciuoi donc fais-tu tant des tapage? — Parce que le corps de la prévôté est enterré dans l'église.
— Faut-il le déterrer? lui dit l'exorciste. Oui, répond l'esprit.
Sous l'empire de l'étonnement, mêlé de terreur, des assistants, le provincial de l'ordre fait dresser un procèsverbal de ce qui s'est passé. 11 invite les personnes [irésentes à le signer. Quelques-unes d'elles s'y refusent.