‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 79 sur 149 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

réunie dans le palais du roi pour assister à une représentation théâtrale. François 1" était au nombre des spectateurs. A l'animation qui régnait au sein de l'ass'emblce, il était facile de deviner qu'il ne s'agissait pas d'une représentation ordinaire : quelques paroles indiscrètes avaient aiguisé la curiosité et provoqué une impatience qui n'était contenue que par la présence de la majesté royale. La toile enfin se lève, un spectacle étrange frappe les yeux: le pape, revêtu de ses habits ponlificau.T et portant sa triple couronne, est assis sur un trône élevé. Autour de Sa Sainteté se pressent des cardinaux, des évêques et des moines mendiants. Au milieu de la scène, l'œil distingue un tas de charbons éteints, noircis, mais fumant encore... Un vieillard à cheveux blancs cherche à les rallumer, tout en faisant au pape et à .son entourage un discours sur la corruption qui règne dans l'Eglise et sur la nécessité de procéder à une réformation. Ce vieillard c'est Rcuchlin, le Jacques Lefcvrc de l'Allemagne. Après Reuchlin, écouté avec froideur par le saint-père et sa cour, paraît un homme au-devant duquel vont les cardinaux qui lui font un grand et gracieux accueil. A peine a-t-il ouvert la bouche, qu'on reconnaît en lai le circonspect Erasme. Il parle des abus de l'Eglise, mais avec de grands ménagements. Il pense qu'il faut opérer quelques réformes, mais il ajoute qu'il serait dangereux de trop se hâter. Selon lui, le temps est le plus grand comme le plus sage des réformateurs. A peine a-t-il fini sa harangue, qu'il va prendre sa place derrière les cardinaux, qui le cajolent dans l'espoir de gagner à leur cause un théologien si éminent. A Erasme succède un personnage qui ne lui ressemble en rien. Il entre armé, botté, éperonné sur la scène: sa tournure est celle d'un chevalier aguerri aux combats. Il va droit au pape: «Tu es l'Antéchrist, lui dit-il. Ce sont tes vices et ceux de tes cardinaux et de tes moines, qui ont jeté l'Eglise dans un abime de corruption. » Il le menace ensuite de la colère divine, puis il prend un soufflet et s'en sert avec ardeur pour ranimer les charbons presque éteints, desquels s'élance une flamme brillante qui épouvante la gent cléricale, quand toul-à-coup ce fougueux acteur tombe mort sur ta scène

220 insToir.E de la. uêfoumation française.

Stupéfaits, mais joyeux, les moines l'ensevelissent sans rendre à son corps aucun des honneurs funèbres que Rome rend à ses fidèles. Dans cet acteur, les spectateurs reconnaissent Ulrich de Hutten, le terrible pamphlélairo qui, dans ses Lellre^ des hommes obscurs, flagelle si rudement les gens d'Eglise et les immole sans pitié à la risée publique. Débarrassés de leur ennemi, les personnages de la scène sont dans la jubilation ; ils triomphent, • L'odieux mot de réforme ne résonnera plus à leurs oreilles, et le char ecclésiastique continuera comme par le passé à se traîner doucement dans ses vieilles ornières. La joio des acteurs n'est pas de longue durée, car immédiatement après l'ensevelissement de Ulrich de Hutten, un moino » de chétive apparence s'avance si\r la scène. Tout frêle do

corps qu'il soit, il a un œil de feu, une démarche assurée. Il lance un regard de mépris et de colère sur le pape et les siens; puis, prenant les bûches do bois dont il est chargé, il les jette dans le brasier, et d'une voix éclatante s'écrie : « Je veux allumer un feu qui resplendisse dans tout le monde entier, de telle sorte que Christ, qui a presque péri sur la terre par vos ruses, revive partout et malgré vous. ' »

A ces paroles, tous les assistants reconnaissent dans ce moine plein d'une sainte énergie le grand réformateur de l'Allemagne.

Le feu s'embrase. Le pape et les siens, tremblants et saisis de frayeur, essaient, mais en vain, d'étouftcr la flamme, qui, en immenses spirales, s'élève vers les cieux. Us ne perdent pas cependant courage, et délibèrent sur ce qu'ils ont à faire. Chacun donne son avis; mais les moyens proposés paraissent si impuissants qu'on les abandonne tout aussitôt. Les délibérants semblent réduits aux abois, quand un personnage se présente. Il est petit, court, gros, obèse, il a le teint fleuri : c'est un moine • mendiant qui offre ses services, « Mon ordre, dit-il, s été fondé pour punir la dépravation hérétique, dnpravationem hxreticam. Si saint Pierre, c'est-à-dire le pape, veut me confier encore le soin de faire rentrer les révoltés

• Ces paroles sont de Lutber,

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