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Franchissons maintenant l'espace qui sépare la sanglante afl'aire des placards de la date sinistre du 18 novembre lô'iO. Les événements qui ont lieu sur tous les points de la France se ressemblent tellement que le récit d'un seul est presque celui de tous : c'est toujours le clergé aux prises avec les luthériens, et toujours impuissant à comprimer dans son essor la liberté d'examen. — Le 26 avril 1536, Martin Gonin, ministre vaudois, est arrêté à Grenob'e ; on lui lie les pieds et on lui donne l'Isère pour tombeau. A Toulouse un inquisiteur, Louis de Rochette, embrasse la foi de ses victimes; il est brûlé vif sur la place de Salins, le 10 septembre 1538. A Agen, le 4 février suivant, le jacobin Jérôme Vlndocin, convaincu d'hérésie, est exécuté hors de la ville dans une prairie. A la même époque, un négociant qui n'avait pas voulu s'agenouiller devant une image placée sur le grand chemin est juL'é digne de mort; on le brûle à Annonay. Le clergé, qui trouvait trop doux les édits contre les novateurs, obtint de François!" (1« juin loiO) l'édit de Fontainebleau, ordonnant à tous baillis, sénéchaux, procureurs, avocats du roi, de se mettre à la poursuite et à la recherche des luthériens, pour les livrer au jugement des cours souveraines : c'est l'espionnage exercé en grand ; c'est plus, c'est l'espionnage forcé; car l'édit menace ceux qui sont chargés de découvrir les luthériens de la perte do leurs olficcs s'ils n'obéissent pas. Un paysan illettré d'Embrun, parvenu, à force d'études, à comparer la traduction française de l'Ecriture sainte avec la traduction - latine, renonce aux erreurs de son Eglise ; recherché pour ce fait et mis en jugement, la crainte de la mort lui arrache une rétractation. Remis en liberté, il revient à ses premières convictions; recherché de nouveau, il est condamné à être brûlé vif. Lié sur son bûcher, le vent ne permettait pas aux flammes de l'atteindre ; le bourreau, impatienté de ce contre-temps, lui assène sur la tète \>n violent coup de bâton. Le martyr lui dit alors tramiuil-
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lomcnl : « Pourquoi m'assommcs-tu ? je ne suis condamné qu'à êlre brûlé. » Pour toute réponse, le bourreau le frappe de nouveau, l'abat, le couvre de bois et le brûle. Ses cendres furent jetées au vent, et défense fut faite de prononcer son nom. Le 10 juin 1542 le parlement do Toulouse aggrave le supplice de cinq luthériens condamnés aux galères ; trois ont la langue percée ; deux sont brûlés vifs. Le 1*'' juillet, le parlement do Paris rend un arrêt contre les livres contenant les nouvelles doctrines, et notamment contre Vlnstitut/'on chrétienne de Jean Calvin. Le 21 août, à Bordeaux, un prédicateur catholique embrasse la Réforme; il est étranglé. L'édil de Fontainebleau du 1"' juin ne paraissant pas assez sévère au clergé, il obtient du roi, le 30 octobre, des lettres palentes qui enjoignent aux parlements du royaume de redoubler de rigueurs contre les luthériens, sans perdre line heure, jusqu'à ce que le fond et la racine de cette peste soient exterminés et abolis. Le même mots, quatre hérétiques sont brûlés à Rouen. En juin 1-543, un prêtre est exécuté à Troycs. Le 27 juillet, les in<iuisileurs de la foi hérétique reçoivent l'ordre de poursuivre les luthériens, dont on fait des criminels politiques, coupables d'attentats contre la sûreté de l'Etat. Le même mois, le secrétaire de Jean du Bellay, évêque de Paris, convaincu d'hérésie, refuse de se rétracter; on lui coupe la langue, on le brûle ensuite sur la place Maubert. '
Toutes ces exécutions faisaient réfléchir les catholiques sans effrayer les luthériens. Une lettre écrite par un témoin oculaire nous retrace la physionomie de ces temps où le prolestanlisnie remporlait des victoires en se laissant immoler; elle est adressée au savant Cassander, professeur au collège de Bruges, probablement par l'uo de ses anciens élèves. La voici :
(( Vous me priez, très-honoré ami, de vous communiquer exactement ce que j'ai pu savoir des luthériens condamnés à être brûlés. Je vais le faire autant que la brièveté du temps me le permet ; car il faut que je réponde à votre lettre au moment même où je viens de la recevoir,
' Drion, Hisl. cliron., p. 26 à 32.
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sous peine de Inissor le messager s'en retourner les mains vides.
» Je vous ai pnrlâdes services de prières qui se faisaient ici ; je pensnisalorsqu'ilsn'avaient rien d'exlrnordinaire; mais depuis j'ai su qu'ils ont une cause spéciale, cl ijuils se rapportent à des cvcnomenls mallieurcux. Le roi do France avait écrit au parlement de Paris pour lui recommander d'ordonner dos prières publiques à cette fin qu'il réussît à recouvrer son patrimoine légitime, détenu injustement par des usurpateurs et à venger la mort de ses envoyés, qui avaient été tués contrairement au droit des gens, à toute humanité et toute foi. En outre, le roi ro!com manda il au parlement do faire exécuter, selon l'usage, les gens hétérodoxes qui se trouvaient détenus dans les prisons. Oa se hâta d'obtempérer au vœu du roi, et, après de nombreuses processions, un service général do supplications fut célébré avec beaucoup de pompe par tout le clergé et tout le peufile. Des prédicateurs furent chargés d'apprendre au peuple que le but principal de celle soiemniié était d'obtenir du ciel le succès des entreprises du roi et le relèvement de l'Eglise romaine trèx-gravnnent menacée, et qu'en conséquence on bn'ilorait vifs, après la solemnitc, huit individus qui avaient mal parlé du siège apostolique. '
» A peine le service de prières éîait-i! terminé, que la foule se porta à la place Jlaubert pour y allendre les victimes; mais ce jour-là rien ne fut fait. Ees luthériens, à ce qu'on disait, en avaient appelé au parlement. J'en ai vu brûler deux; leur sort m'inspira des sentiments bien divers. Si vous y a\ iez été. vous auriez souhaité à ces infortunés un cliâlimcnt moins rigoureux.
» Le premier était un tout joune homme, encore sans barbe: à peine un peudeduvet lui avait poussé au menton ; ia plupart d(>s assistants nedui donnaient pas vingt ans. Il était fils d'un cordonnier. L'autre était un vieillanl plus que sexagénaire, déjà aduissé parl'àge, d'une figure
' C'est-à-dire sicye de Rornii ; siy'e introduit dans les bulles pontificales, comme s'il n'y avait uu (i'apôlre que dans la ville aux sept collines. C'est par un abus semblable qu'on appelle l'Eglise de Pome, fondée apriis tant d'autres, maler onutium ecdesinrum.
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vénérableet avecune longue tjarbo bluiicho. Lfijcunohommc avait dit dos ciioses mnison riantes sur les images miraculeuses (ici on ne les vénère pas seulement, on accourt de toutes parts pour les adorer); il avait soutenu qu'elles ne diflcrcrit guère des dieux de pierre des païens, et qu'on doit les rejeter des temples chrétiens si elles deviennent une occasion d'idolâtrie. Il était accusé d'avoir tenu encore d'autres propos qui se rapprochaient des doctrines do Luther. Quand on l'exhorta à se rétracter, loin de le faire, il se déclara prêt à confirmer, même par sa mort, ce qu'il avait avancé. Il fut amené devant les juges et condamné à avoir la langue coupée et à être brûlé ensuite. Sans changer de visage, le jeune homme présenta sa langue au couteau du bourreau, en la sortant autant qu'il pouvait; le bourreau la tira encore davantage avec une pince, la coupa et en frappa plusieurs fois les joues du patient. On dit que ceux de la foule qui étaient le plus près (ô pitié des Français) ramassèrent cette langue et la jetèrent à la ligure du jeune homme ! Placé ensuite sur une charrette, celui-ci fut conduit au lieu du supplice ; mais à le voir on efit dit qu'il allait à un festin. Il descendit spontanément et seul de la voiture, et se plaça à côté du poteau qui devait servir à l'exécution. Quand on lui eut mis la chaîne autour du corps, je ne puis vous dire avec quelle égalité d'âme et avec quelle expression dans les traits il supporta les cris d'allégresse et les insultes do la foule ameutée contre lui. {InmUanùs turbm platwim et oblalralionem.) Il ne prolerail aucun son; de temps en temps il crachait le sang qui emplissait sa bouche, et ii dirigeait ses yeux vers le ciel, comme s'il s'attendait encore à quelque secours miraculeux. Quand on eut couvert sa tète de soufre, le bourreau lui montra le feu d'un air menaçant; mais le jeune homme, sans s'effrayer, fit comprendre par un mouvement de son corps ([u'il se laissait brûler volontiers. En vérité, clier Cassauder, je doute (juo les illustres philosophes qui ont tant écrit sur le mépris de la mort eussent sup[)orté avec la même constance do si cruels tourmenls, tant cet adolescent paraissait élevé au-dessus de ce qui est de l'homme.
« Le borl du vieillard fut un peu plus doux, mais me
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révolta beaucoup. C'était un bourgeois de Paris, père d'une nombreuse famille, estimé à cause de sa vie honnête. Ayant tenu quelques propos trop libres contre les moines au sujet de l'invocation des saints (car il faut être sur ses gardes), et ayant dit que tous les chrétiens sont prêtres, il fut convaincu par des témoins et jeté en prison. Attaque là par des théologiens, il fut aisément réduit au silence;, il ne savait pas discuter. Il avoua son erreur et déclara qu'il se repentait. Ce triomphe vint fort à propos pour le clergé, car de telles gens donnent souvent beaucoup de besogne, même à nos docteurs les plus fameux. On exhorta le vieillard à persévérer dans ses sentiments de pénitence, et on lui dit qu'il mourrait ainsi en chrétien, tandis que s'il ne s'était pas rétracté, il serait mort en luthérien. 11 fut lié par le bourreau et placé sur une charrette, à côté de deux jeunes gens qui furent attachés à lui, revêtus de chemises blanches, et portant dans leurs mains des torches ardentes. Ils avaient entendu le vieillard parler contre les moines et ne l'avaient point dénoncé; c'était là leur crime. Conduits avec le vieillard à l'église de Notre-Dame (in templuiu deiparss Virginis), ils y obtinrent leur pardon. Le vieillard y dut de nouveau se rétracter en invoquant la sainte Vierge. De là il fut mené au gibet où il répéta qu'il avait tout rétracté, et qu'il n'avait rien do commun avec Luther. En conséquence, il fut subitement étranglé, puis jeté demi-mort dans les flammes. Beaucoup d'assistants jugeaient celte peine trop douce ; ils auraient voulu voir le vieillard brûlé vif. S'ils m'avaient interrogé, ils aurcient trouvé en moi des sentiments toul-à-t'ail opposés. Qu'y a-t-il, en effet, de plus indigne que de livrer un homme au feu pour une erreur qu'il ne défend pas obstinément? Les saints Pères, eux-mêmes, n'ont-ils pas dit que l'h^îrésie consiste dans l'opiniâtreté? Ce malheureux vieillar ' fut brûlé peu de jours après le départ de Cornélius. J'apprends que le même sort attend des victimes innombrables. Prions Dieu pour que ces gens se convertissent s'ils sont dans l'erreur ; si, au contraire, ils ont raison. Dieu veuille leur donner de combattre intrépidement I Mais en voilà plus qu'assez, il faut que je m'arrête. Veuillez lire dans des scntirneuts d'indulgence et d'amitié ce récit lait à la hâte. Adieu. »
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Cetlo lettre, pn'cioux monument doces temps critiques, cstdnlée du 10 juillet 1542, et porto la signature de Eusthathius Kriohelsdorf, écrite par un catholique ; elle vient, après trois siècles, témoigner de la constance des pinrtyrs et de la froide cruauté de leurs persécuteurs. Jusqu'à celte époque nous avons vu le clergé frapper les luthériens isolément ; ce sont des bûchers qui succèdent à des bûchers ; mais un moment arrive ob. il tue en masse et fait couler plus de sang en quelques heures qu'il n'en a répandu depuis le jour où il fleurdelisa Jean Leclerc. Celte page sanglante do son histoire mérito d'être racontée avec quelques détails.
Sur les bords do la Duranco vivait, disséminée dans vingt-deux villages dont Cabrièresel Merindol étaient les principaux, une petite peuplade de dix-huit mille âmes que la persécution y avait amenée des vallées du Piémont. Depuis plus de deux siècles, elle se livrait à l'agriculture, et se distinguait autant par sa probité que par son éloignement des pratiques de l'Eglise romaine, avec laquelle les Vaudois, ses ancêtres, n'avaient jamais voulu s'unir. Ces chrétiens vivaient paisiblement dans le lieu de leur exil, devenu pour eux une seconde patrie; agriculteurs habiles et persévérants, ils avaient transformé en champs fertiles des terrains abondonnés. Leur existence, au milieu d'une population catholique, est un fait qui ne s'explique que par l'intervention directe de la Providence à leur égard. Leur persécuteur le plus violent était un jacobin nommé de Roma; cet homme féroce et rnpace tourmentait ses victimes et se plaisait à leur faire chausserdes bottines remplies de graisse bouillante. François l"^', averti de la cruauté du moine, ordonna son arrestation. L'inquisiteur s'échappa et se réfugia à Avignon ; mais celui (]ue le roi de Franco ne put frapper fut atteint par la main de Dieu. Ce qu'il avait ravi aux Veadois lui fut volé par son domestique. Réduit à la plus exfrêmiMndigence cl atteint d'une étrange et époiuantal)li' maladie, il lui recueilli dans un hôpital ; son corps exhalait ui-e odeursi fétidequc nui n'osait l'approcher. De-
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venu un objet de dégoût et d'Iiorreur, il voulut se tuer ; mais la force lui manqua pour nccomplir son dessein; il expira dons d'horribles souiTranees et en blasphémant.
Ln foi des Vaudois n'élail jvas à cette époque ce qu'elle fut plus tard ; leur isolement et leur é!oi;rnement de toute source spirituelle et theoiofriquc les avait, peu à peu, j fait dévier de la doctrine eluvlicnnc Quand ils apprirent qu'un moine [irèchait en Ailemaçno une réforme dans l'Eglise, ils envoyèrent des députés qui conférèrent, à Bâie avec ORcolampade, à Strasbourg avec Bucer, à Berne avec Bertholet llaller, et rapportèrent à leurs pères ce qu'ils avaient vu et entendu. Ceu.x-ci reconnurent que sur plusieurs points ils avaient fait fausse route, et travaillèrent tout aussitôt à une réformation de leur foi. Tel était leur état spirituel et moral lorsque le clergé, à ia tète duquel se trouvait l'archevêque d'Aix, commença contre eux une persécution qui surpassa toutes les autres. Ils en avaient déjà appelé au roi contre les injustices de leurs ennemis, et François 1", par des lettres patentes du 15 juillet 1535 et du 31 mai 1536, avait ordonné au parlement d'Aix de cesser les poursuites. Il avait gracié les Vaudois sous la condition d'une abjuration dans le délai de six mois. Ils n'avaient pas accepté leur grâce au prix auquel elle leur était offerte. Quelques-uns d'entre eux avaient été exécutés, plusieurs flétris ou privés do leurs biens; mais jusqu'en 1540 la masse du peuple n'avait pas été inquiétée. A cette épo(iuc ^lerindol fut cité dans la personne de ses quinze principaux habitants ù comparaître devant le parlement d'Aix. Certains du sort qui les attendait, les assignés ne comparurent pas. La cour rendit lo 18 novembre 1640 un arrêt qui condamna dix d'entre eux à être brûlés vifs, bannit leurs femmes, enfants, parents et serviteurs à perpétuité, et ordonna que Mcrindol serait brûlé, rasé et rendu inhabitable.
Quelques jours après le prononcé de l'arrêt, une scène qui peint les mœurs de cette époque se passait à Aix. Autour d'une table couverte de mets délicats, des dames, . des magistrats, des prêtres et des gentilshommes étaient réunis. Parmi les convives se trouvaient le président Chassannée, l'archevêque d'Aix et une demoiselle que lo
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hruit public donnait pour maîtresse à ce dernier. Harv^.ie coninic les femmes qui l'oulent aux pieds la modestie et .la pudeur, elle s'adressa à Chassnnnéo et lui demanda quand aurait lieu l'exécution de l'arrêt rendu contre ceux de Merindol. Le président feignit de n'avoir pas entendu. — Quoi est cet arrêt? dit un gentilhomme; et la demoiselle raconta tout ce quelle en savait.
C'est un conte que vous nous faites, mademoiselle, lui dit le seigneur d'Alenc, homme de cœur et de piété; si cet arrêt a été rendu, c'est sans doute en la cour du parlement des femmes.
L'un desconseillersdu parlement, le seigneur de Senas, lui répondit : Vous faites erreur, monsieur d'Alenc. Ce que vous a dit mademoiselle n'est pas un conte, et je pense que vous ne voulez pas appeler le parlement d'Aix un parlement fle femmes.
Le seigneur d'Alenc protesta de son respect pour l'autorilé de cette cour souveraine ; mais il ajouta qu'il ne comprenait pas que les habitants de Merindol eussent été condamnés à être mis à mort, hommes, femmes, enfants, vieillards, parce que dix ou douze personnes assignées pour comparaître devant la cour ne s'étaient pas présentées.
Le seigneur de Beaujeu prit la parole et dit que cet arrêt étonnerait des sauvages et des Turcs, qu'il n'avait jamais entendu dire que du bien des gens de Merindol. — Au reste, ajoula-t-il, nous avons ici monsieur le président qui mieux que les femmes peut nous instruire de ce qui s'est passé.
Avant que Chassannée eût eu le temps de répondre, !a demoiselle regarda l'archevêque d'Aix et dit: J'aurais été bien étonnée si dans cette compagnie il ne s'était pas trouvé quelqu'un pour défendre ces malheureux luthériens. Puis levant en haut des yeux où brillait la colère, elle s'écria : Plût à Dieu (\ue tous les luthériens qui sont eu Provence, voire même en France, eussent cornes au front, on verrait beaucoup de cornus.
Le sieur de Beaujeu ne put se contenir, et jetant sur elle un regard de mépris, dit : Plût à Dieu que toutes les maîtresses des prêtres parlassent comme des oies !
Monsieur de Beaujeu, répondit vivement la demoiselle,
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il n'est pas bianséant de parler contre l'Eglise... Souvenez-vous que jamais chien n'aboya contre le crucifix sans enrager.
L'arch<!vêque d'Aix se mit h rire ; et frappant sur l'épaule de la demoiselle : Par mes saints ordres, lui dit-il, vous m'avez lait plaisir !.. Vous, monsieur de Beaujeu, ajouta-t-il, retenez la leçon qu'elle vous a donnée. <
— Je n'ai que faire, répondit le gentilhomme, d'aller à son école et à la vôtre; et quand je dirais que la plupart des évêques et des prêtres ont des mœurs dissolues, je no dirais rien de mal contre la sainte Eglise ; à moins qu'on n'enrnge pour dire la vérité.
L'archevêijue devint rouge de colère... — Monsieur de Beaujeu , vous rendrez compte de vos paroles contre l'Eglise en temps et lieu...
— Je voudrais que ce fût aujourd'hui, monseigneur, et j'en prouverais bien plus'que je n'en dis.
Le président Chassannée s'interposa entre les deux interlocuteurs; mais le seigneur de Beaujeu plus colère que jamais dévoila sans ménagement les désordres du haut clergé, et ses paroles tombèrent d'autant plus brûlantes sur le cœur de monseigneur d'Aix, qu'il avait à côté de lui une preuve vivante de sa vie immorale et licencieuse.
Le seigneur de Senas, voyant le tour dangereux que prenait la conversation, s'adressa à monsieur de Beaujeu: Laissons, lui dit-il, ces propos fâcheux; nous sommes à table non pour nous disputer mais pour faire bonne chère... Par l'amitié que j'ai pour vous, retenez à l'avenir ces trois choses... La première : ne dites mot et ne vous occupez pas de ceux qui sont luthériens; la seconde : ne reprenez pas par des paroles aigres les dames dans leurs menus plaisirs; la troisième : ne regardez pas de trop près à la vie des gens d'Eglise si vous connaissez cette parole: <iNo touchez pas à mes o\nts,nolite tangere meos christo'?. »
A cela monsieur de Beaujeu répondit : Je ne sais ce que c'est que luthéranisme ou luthériens, à moins que vous n'appeliez luthériens ceux qui prêchent l'Evangile. — Quant à ce qui est de reprendre des femmes, je sais que si j'avais une parente qui s'abandonnât à un prêtre ou clerc, fût-ce même à un cardinal ou évêque, je
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ne lui ferais pas l'iionneur de la reprendre, je lui couperais le nez [lour le moins. — Quant aux prêlres, je ne veux pas me mêler de leurs ailaircs, niais qu'ihs ne se fjnêlenl pas des miennes.
Le président Cliassannce riait en entendant parler •monsieur de Beaujeu avec tout l'entrain cl la verve de la jeunesse.
La demoiselle qui avait provoqué celte dispute faisait (les efforts inouïs pour se contenir et se mordait les lèvres de dépit. Elle lança sur monsieur de Beaujeu des regards effrontés dans lesquels brillait la colère- Je no serais pas bien à mon aise, lui dit-elle, si jo ne disais un mot... Croyez-vous, monsieur do Beaujeu, que tous les cardinaux, évèques ou abbés qui fréquentent les maisons des gentilshommes et les palais des princes, y entrent \)Out faire le mal? — Si vous osiez lo soutenir, il y a ici et ailleurs des seigneurs qui vous feraient rendre compte do ce crime de lèse-majesté divine efhumaine.
Elle avait à peine achevé de parler que son interlocuteur, faisant passer tout son mépris et toute son indignation dans ses paroles, dit : Allez, madame Ilérodias, allez^ effrontée, devriez-vous ouvrir la bouche pour parler en celle compagnie? Savez-vous bien ce que c'est qu'un crime de lese-majesté divine et humaine; ne vous devraitil pas sulfiro, sans le solliciter, que le sang humain fût répandu ?
A la vue de l'orage qui commençait à éclater, chacun se mit à prendre la parole, essayant de détourner par des plaisanteries et des propos facétieux la conversation sur un autre terrain', niais la protégée de monseigneur d'Aix, qui se sentait attaquée directement, dit à monsieur de Beaujeu: Si j'étais un homme au lieu d'être une femme, je vous prouverais ([ue jo ne suis pas telle que vous lo dites. Est-ce répandre le sang innocent que do verser celui de ces misérables luthériens de Merindol?
Le seigneur de Beaujeu haussa les épaules de mépris cl no daigna pas lui répondre ; niais un jeune gentilhomme d'un air ricaneur lui dit : 11 faut, mademoiselle, que cesgons auxqucils vous voulez tant de malvousaient cau<é quelque grand déplaisir.. .La demoiselle répondit : Je peux bii'n faire serment ici que jo n'en connais pas un