‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 88 sur 149 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

dcren';o, ils élnientjournollcmcnt l'objet de l'oppression de leurs onnomis, qui méditaient leur perte.

François 1" écouta les plaintes des vaudois et voulut qu'il fût sursis à rarrôl,jus(]u'à ce qu'il en eût été auli'cmont ordonné. D'Oppèdo fut profondément irrité en voyantses projets déjoués, mais redoutant dans les vaudois des témoins de sa rapacité, il députa un nommé Cnurtin auprès du cardrinal do Tournon pour obtenir de Son pminencc la mise à exécution de l'arrôt. Le prélat dans ce moment était tout-puissant auprès du roi, dont la santé commençait à décliner... Son goût effréné pour les plaisirs avait cautérisé son cœur et lari on lui la source des nobles sentiments. Sans être cruel, il agit comme un liomme cruel ; il se persuada peut-cire aussi, comme plus tard Louis XIV, que l'extermination des hérétiques serait un moyen de racheter auprès de Dieu ses éclatants scandales. 11 prêta l'oreille aux conseils sanguinaires du cardinal do Tournon et se laissa arracher la permission d'exéculer un arrêt qui, en laissant tomber sur les dernières années de son règne une pluie do sang innocent, a rallaclié à sa mémoire un souvenir que son tardif et stérile repentir n'a pu efTucer.

Ce fut le 9 janvier 1545 que le président d'Oppède reçut les lettres patentes royales ordonnant. la mise à exécution de l'arrêt. Le cœur du magistrat bondit de joie, il tenait enfin sa proie!... Mais calculateur aussi habile qu'ennemî implacable, il tint secret l'édit royal jusqu'au mois d'avril, cpocjuc à laquelle, en l'absencede M. de Grignam,; gouverneur de la l'rovimce, il serait la première autorité du pays et pourrait disposer contre ("ahrières et Morindol, et vingt-deux autres localités de la Provence, de lou^e la force armée alors aux ordres de M. de Grignam.

Le 12 avril 1645 le président assembla lo [larlement, mit sous ses yeux les lettres patentes du roi dont levture fut donnée; sans faire aucune objection, les conseillers les entérinèrent et nommèrent commissaires, pour veiller à l'exécution de l'arrêt, François de la Foud, second président,Honoré de Tribuliis et Bernard deBadet, conseillers, et l'avocat Guérin chargé de remplacer le procureur général absent: d'Oppède voulut lui-même diriger l'exécution; le magistrat se fit bourreau...

248 HISTOIRE DE LA HÉI'ORMATION FRANÇAISE.

« Plusieurs commissions, dit l'historion des é{»lises réformées, furent expédiées, et la guerre publiée à son de trompe, tant à Aix qu'à Marseille, pour la dite exécution; de sorte, qu'entre autres compagnies, se trouvaient cinq ou six enseignes des dites vieilles bandes de Piémont, assistant le capitaine Poulain avec le dit président, |)Our conduire le tout. Et par ainsi, le 13 avril, arrivèrent les su dils commissaires à l'crtuis, au lieu d'aller droit à Merindol où s'adressait leur comission; là ils trouvèrent le capitaine Volegine, qui déjà, un mois auparavant, avait commencé de piller le bétail de certains villages d'alentour. Le lendemain 14 avril ils arrivèrent à Cadenet, là où ceux qui venaient de Piémont firent do grands fouragemens. D'autre côté d'Oppèdc, accompagné de ses deux gendres, à savoir de Pouriez et de Lauris, avec le juge d'Aix.et Jean Meyran, capitaine dos enfants de la ville, et Nicolas Thibault, marchand de Crusson, conducteur des pionniers, sortant de la ville, fit aller uno partie de ses gens par Pertuis, et, aux autres, il fit passer la Durance, au port de Cadenet, là oh fut faite la délibération de ce qui s'en suivit pou après. Car le lendemain 16, Poulain commença à mettre le fou aux villages do Papin, Cabrierette, la Motho et Saint-Martin, appartenant au sieur de Cental, alors pupille, là où les pauvres laboureurs, sans aucune résistance, furent tués ; femmes et filles violées, femmes grosses et petits enfants meurtris sans miséricorde,les mamelles coupées à plusieurs femmes auprès desquelles mortes furent vus mourant de faim les petits enfants; ayant fait crier le dit d'Oppèdc, sur peine de la hard, qu'on ne donna vivres ni soulagement quelconque à aucun d'eux. Tout y fut pillé, brûlé et saccagé, et ne furent sauvés que ceux que Poulain choisit pour ses galères.

» Le 17, d'Oppède fit approcher les vieilles bandes venues du Piémont, et le jour suivant fit brûler les villages de Lourmarin, Villolauro et Treizemines, où ne se trouva personne. De l'autre côlé de la Durance le sieur Rocque et autres de la ville d'.Arles brûlèrent Genson et Laroque, desquels aussi ne se trouva personne. Le 18, d'Oppède arrivé à Merindol sur les neuf heures du matin, n'y trouva qu'un jeune paysan nom.mé Morisi Blanc,

LIVKE V.

homme fort simple, lequel s'étant rendu prisonnier à un soldat avec promesse do deux écus pour sa rançon, d'Oppède ne trouvant aucun autre sur lequel il put exécuter sa raf^e, paya ces deux écus au soldat, et l'ayant fait atlnclier à un arbre, le fil tuer à coups d'arquebuse • puis il fit entièrement piller, brûler et raser tout village, où il y avait plus de deux cents maisons.

» LelOlecamp fut planlé devant Cabrières et le 20 étant faites quelques brèches, il fut accordé à ceux de dedans, qu'ils auraient la vie et les biens sauvés, et seraient pris eu justice. Or, n'étaient-ils dedans en résistance, que soixante paysans, desquels était chef Etienne le Marroul, auxquels assistaient environ trente femmes, étant le surplus des autres hommes cachés en leurs caves, et les femmes et petits enfants dans le temple. Ceux-ci donc él.^nt sortis sans armes, suivant cet accord, soudain le président, ses deux gendres, et autres se ruèrent dessus, et y en eut vingt-cinq à trente liés, et menés en un pré ou ils furent cruellement et de froid sang hachés en pièces, prenant plaisir de Pourries pour gratifier à son beau-père, de couper têtes et bras à ces pauvres corps morts. Les autres furent menés à Marseille, Aix et Avignon. D'Oppède, de son côté, ayant pris les femmes dont quelques unes étaient enceintes, les enferma en une grange, faisant mettre le feu aux quatre coins, sur quoi un soldat ému de pitié leur ayant fait ouverture, elles furent repoussées dedans le feu à coups de piques et hallebardes. Cependant, les soldats entrés dans la villo tuèrent ceux qu'ils rencontrèrent, et plusieurs cachés aux caves furent liés deux à deux et menés en la salle du château, où ils furent horriblement massacrés, à la vue de d'Oppède, par les capitaines Valleron et Jean de Gave. Après, les capitaines des Ruffians d'Avignon, entrant dans le temple, tuèrent femmes et enfans, sans aucun respect d'âge ni de sexe, étant estimé ce meurtre d'environ huit cents personnes. Sur la fin de cette exécution arriva le sieur de la Coste, parent de d'Oppède, lequel il supplia de lui envoyer quelques gens de guerre au dit lieu de la Coste : lui offrant de lui mener tous ses sujets dans Aix, el de faire tant de brèches à la muraille qu'il voudrait ; ce qui lui fut accordé de bouche, mais non pas tenu. Car

2')0 HISTOIRE DE LA r.ÉFOllMATlON ÎRANÇAISE.

trois enseignes do gens do pied y furent envoyées, qui jii lièrent ce que bon leur semhln, brûlèrent une partie du village, violèrenl fenmes et filles, et y tuèrent quelipics paysans, sans y avoir trouvé aucune résistance.»

Ceux que le fer et le feu avaient épargnés erraient sur les montagnes et se cachaient dans des cavernes et di's fentes de rocliers. Dans leur délresse, ils demandèrent à d'Oppède do leur accorder la permission de se retirer avec leurs femmes et leurs enfants dans les villes d'AUimagne, où ils pourraient adorer Dieu scion leur foi. « Nous vous abandonnons, lui disaionl-ils, tout, champ'<, maisons, meubles; nous n'emporterons rien ; nous n'avons que nos chemises pour couvrir nos chairs. »

D'Oppède rejeta leur demande. « Je sais ce que j'ai à faire de ceu.x de Merindol, leur dit-il ; je veux les prendre tous et les envoyer au pays d'enfer avec tous les diables, eux, leurs femmes et leurs enfants, et j'en ferai une telle destruction que j'en ôtcrai la mémoire à jamais. »

Le capitaine Poulain, auquel ies fugitifs s'adrcssèrenl, se montra aussi impitoyable que le président.

Dans cette extrémité, .sachant le sort qui les attendait, ils présentèrent leurs plaintes à Celui qui juge justement et devant lequel les oppresseurs et les opprimés comparaîtront. Réunis en assemblée générale, ils lurent la sainte Ecriture, et prièrent lo Dieu des combats et des miséricordes de ne pas les abandonner aux jours de leurs 1 épreuves. Un premier ancien se leva, prit la parole et i dit : « La moindre sollicitude que nous devons avoir est celle de nos biens et de nos vies; mais ce que nous devons craindre, c'est que [)ar tourments et [lar inOruiilés nous délaillions dans la confession de Nolre-S(;igncur Jésus- Christ et do son Evangile; c'est pour cela que nous avons besoin de détourner nos regards de dessus la terre pour les porter vers les cieux, afin quo Dieu nous accorde la grâce de persévérer dans sa sainte doclriiie. Pour nous, demeurons fermes, quand même les nations se détourneraient de la vraie religion et (ju'elles deviendraient idolâtres en suivant Bahal; soyons fermes, e(, qu'il n'y ait ni bombardes ni canons qui [missent ébranler notre foi. y>

Un second se leva et dit •- Si le Fils nous a atlVanchis,

LIVIIE V.

nous serons véritablement libres; et quand même nous cheminerions par la vallée de l'ombre de la mort, nous ne craindrions aucun mal, car le Seigneur est avec nous, et c'est Lui-même qui nous dit : Je m te laisaerai pas, je ne l'abandonnerai pœt ; ne craignons donc pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'àme, mais redoutons celui qui peut perdre l'àme et jeter le corps dans la géhenne. Au lieu d'abandonner la loi, les ordonnances et la doctrine de l'Evangile, rappelons-nous constamment celte parole du Seigneur: Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. «

Un troisième prit la parole et dit : « Nous sommes ici olusiours anciens que le Seigneur a souvent délivrés do grands périls; que devons-nous donc lui demander à présent, si non qu'il lui plaise de nous donner, à tous, le désir de l'honorer, de le craindre do tout notre cœur, de metlro toute notre confiance en ce qu'il lui plaise d'ouvrir nos yeux [/our faire les commandements et les choses qui lui sont agréables? Car que servirait-il à un homme d'avoir le monde s'il perdait son âme? Soyons prêts à mourir. »

Un quatrième se leva : « Si lè Seigneur, dit-il, veut nous délivrer, il le fera ; ne soyons donc pas inquiets de ce que nous peuvent (aire les hommes ; s'il faut mourir, soyons sans crainte, car le Seigneur nous donnera une habitation céleste, dans laquelle il n'y a ni pauvreté ni misère, ni pleurs ni larmes, 'mais joie et félicité éternelles ; réjouissons-nous dans nos tribulations, sachant (Jue notre tristesse sera changée en joie, et, à notre tour, nous serons dans l'allégresse quand les méchants pleureront et grinceront des dents. »

Après que les anciens eurent parlé, il se fit un grand silence; l'assemblée était profondément recueillie, les pleurs coulaient ; mais l'Esprit consolateur versait sur ces tidèles sous la croix ses consolations divines, et uno voix du rit'l leur disait : «Je no vous délaisserai pas. »

Les jeunes gens, qui avaient gardé le silence pendant que les anciens parlaient, proposLMcnt à leur lourdes paroles de consolation à l'assemblée. « Nous .sommes enseignés, diront-ils, par la sainte Ecriture à prendre garde qu'aucun de nous ne soit poursuivi comme men-

252 nisTomE de la ueformation r[\ANç.\rsE.

teur ou larron, ou convoilnnx du bien d'autrui ; si nous sommes aifligés comme chrétiens, n'en ayons point do honte, mais rendons-en gloire à Dieu, car lo Seigneur nous envoie les afflictions pour nous humilier et éprouver notre patience; reconnaissons donc (]ue, quoique nous soyons persécutés pour la justice, nous pourrions bien être cause des malheurs qui nous accablent à cause des péchés que nous avons commis et que nous commettons journellement par ingratitude; c'est pour cela que nous avons besoin de prier, avec ardeur, pour que Dieu nous fasse la grâce de courber notre tête sous son joug. »

Ainsi parlèrent ces jeunes. hommes : !e Seigneur avait mis dans leur cœur la douceur des martyrs et sur leurs lèvres la sagesse des vieillards. Les fugilil's reprirent courage, et résolurent do tout soulTrir de la part de leurs implacables ennemis plutôt que do renoncer à cette foi, pure et sainte, qui faisait leur force et leur consolatioa aux jours de leurs détresses.

Au milieu do ces scènes de désolation qui brisent lo cœur et arrachent des larmes, il est consolant pour l'humanité déchue de voir'l'homme que la prospérité abaisse se relever dans la douleur et trouver des paroles de pardon là où on ne devrait s'attendre qu'à des paroles de haine. La charité chrétienne seule opère de tels miracles.

Chassés violemment de leurs demeures, ceux des va udois qui échappèrent au for et au feu allèrent demander à l'étranger un peu de terre libre pour y adorer Dieu selon leur conscience. Tous les fugitifs ne parvinrent pas à s'échapper; la faim, le froid, la fatigue, la peur et les galères complétèrent l'œuvre de destruction du terrible président.

Après trois siècles, le monde s'étonne qu'il ne se soit pas élevé, du milieu des rangs de l'Eglise latine, un cri d'horreur et de réprobation contre les massacreurs de Cabrières et de Merindol. Cependant, si nous y réfléchissons bien, nous reconnaîtrons que son clergé est logique

HVRE V.

dans son silence, et qu'il no peut aujourd'hui flétrir d'Oppède sans rcconnaitre que Romo s'est trompée. Les principes faux, une fois admis et reçus, ont une puissance terrible qui fait taire la conscience, paralyse le cœur et jette sur l'intelligence un voile éfiais qui ôto aux plus grands génies le semiment du vrai. Rien n'est plus instructif que la page suivante de Bossuet. « On me demandera peut-être, ait le célèbre écrivain, ce que je crois de la vie des vaudois que Renier a tant vantée ; ' j'en croirai tout ce qu'on voudra, et plus si l'on veut, car le démon ne se soucie pas par où il tient les hommes. Ces hérétiques toulousains, manichéens constamment, n'avaient pas moins que les Vaudois cette piété apparente. C'e^t d'eux que saint Bernard a dit : Leurs mœurs sont irréprochables; ils n'oppriment personne; ils no font de tort à personne; leurs visages sont mortifiés et abattus par le jeûne; ils ne mangent point leur pain comme dos paresseux, et ils travaillent pour gagner leur vie. Qu'y a-t-il do plus spécieux que ces hérétiques de saint Bernard ? Mais après tout c'étaient des manichéens, et leur piété n'était que feinte. Regardez le fond : c'est l'orgueil, c'est la haine contre le clergé, c'est l'aigreur contre l'Eglise, c'est par là qu'ils ont avalé tout le venin d'une abominable hérésie. On mène où l'on veut un peuple ignorant, lorsqu'après avoir allumé dans son cœur une passion violente, et surtout la haine contre ses conducteurs, on s'en sert comme d'un lien pour l'entraîner. Mais que dirons-nous des vaudois qui se sont si bien exemptés des erreurs manichéenes? Le démon a fait son œuvre en eux, quand il leur a inspiré le même orgueil, la même ostentation de leur pauvreté prétendue apostolique, la même prévention à nous vanter leurs vertus, la même haine contre le clergé, poussée jusqu'à mépriser les sacrements de leurs mains; la môme aigreur contre leurs frères, portée jusqu'à la rupture et jusqu'au schisme. Avec cette aigreur dans le cœur, fussent-ils ù l'extérieur encore plus justes qu'on ne dit, saint Jean m'apprend qu'ils sont homicides (I, m, 15); fussent-ils aussi chastes que les anges, ils ne seront pas plus heu-

* Voir note xviii.

254 msTOinr. de l\ raôFOUMATiON française.

reux que les vierges folles dont les lampes étaient sans huile (Matlh. xxv, 3), et le cœur sans celte douceur qui seule peut nourrir la charité. » '

Ces lignes, tout autant h l'adresse des vaudois de la Provence qu'à celle de ceux du Piémont, sont admirablement écrites. Mais n'est-ce pas étrange que lo grand évèque attribue à l'esprit dos ténèbres la vie austère et pure des victimes? Comment n'a-t-il pas compris que lo mauvais arbre no porte pas de bons fruits? Et si à ses yeux les vaudois, honnêtes, probes, justes, craignant Dieu , ne voulant d'autre autorité que leur Bible , d'autre chef de leur Eglise que Jésus-Christ, sont des homicides, quel nom faudra-t-il donner à leurs bourreaux?... L'esprit comme le corps est sujet aux amnuroses.

Au moment ofi d'Oppède et ses bandes du Piémont massacraient sans pitié une poi)ularion inofTi'nsive, quelques évèquos quillaient leurs diocèses et se rend.iiiMit dans une petite ville du Tyrol perdue dans les montagnes, pour y tenir un concile qui devait la rendre célèbre. Après bien des incertitudes, des craintes et des tâlonncments, la papauté s'était décidée à convoquer ceito assemblée; mais elle avait pris ses précautions pour que cette réunion do prélats, qui devait être aux yeux du monde le concile de tonte rEglisc, ne fût quo celui do l'Italie, dont tous les évoques lui étaient dévoués. Elle déploya, à cet égard, une habileté sans égale; son instinct lui disait (]ue ces assemblées, (jui sont Uîs étals généraux de la chr(!tienté, portent dans leurs flnncs des orages et des tempêtes; et que puisque l'état làclu'ux de l'Eglise la contraignait à le faire, il fallait au moins tirer le meilleur parti de la situation, et regagner à Trente ce qu'elle avait perdu à Constance et à Bàlo. L'entrepriso n'était pas facile; mais le pape régnant était un homme rusé et rompu à toutes les finesses des chancelleries. 11

' lîist. (les variations, liv. XI, § 143. - Voir note XiX.

ijvr.E V.

avait, (le {)fus, pour le seconder, des diplomates sur lo tact desquels il pouvait compter. Ce fut donc au milieu des plus vives appréhensions qu'il publia la bulle do ■ convocation et désigna Trente pour le lieu où devait 5.0 tenir le concile. Le 11 mars 1545 fut indiqué pour le jour de l'ouverture.

Le 13 du même mois, les cardinaux del Monte et de Sainte-Croix arrivèrent à Trente, munis de tous les pouvoirs qui les accréditaient auprès du concile comme légats du saint-siége. Une foule immense accourut de toutes parts, attirée par la curiosité et la joie de voir ces princes de l'Eglise, pour lesquels elle avait une vénération profonde, et qui lui apparaissaient comme les représentants de la Divinité. « Ils mettront, » se disait-elle, « un terme aux maux de la chrétienté, et donneront à la fillo do Sion la paix qui lui manque. »

A la vue do cette foule nombreuse, le cœur des légats se sentit ému de compassion. Nouveaux mages, ils ouvrirent leurs trésors, et plus généreux que les empereurs romains, qui no jetaient que de l'or, ils distribuèrent des indulgences et garantirent trois ans de pardon à ceux qui étaient venus les voir passer; mais ils so ravisèrent tout aussitôt, car ils avaient donné, par un sentiment do compassion, ce qu'ils ne pouvaient concéder juridiquement. Lo pape leur avait bien conféré le pouvoir de le représenter, mais non celui do distribuer des indulgences. Dans leur anxiété, ils écrivirent au saint-père, qui régularisa leurs dons par un bref antidaté. Le peuple, qui n'était pas initié à tous ces mystères, ne se courba pas avec moins d'empressement pour ramasser la manne que Rome lui distribuait d'une manière si libérale.

Le jour tant désiré arriva. Tout élait prêt pour recevoir les prélats : la cathédrale ouvrit ses larges portes; trois évêques seulement en franchirent le seuil. Comment faire, avec eux, l'ouverture d'un concile œcuménique? Ne serait-ce pas s'exposer à la risée des adversaires et fournir à Luther la matière d'un de ces pamphlets acérés et mordants avec lesquels il attaquait la papauté? Les légats décidèrent d'attendre quelques jours qui durèrent ueufmois.

2yG HISTOIRE DE LA RIÎFOUMATION FRANÇAISE.

Quand on sut quo l'ouverture do ce concile, annoncé avec tant d'éclat, avait eu iieu avec trois évê(]ucs, mille plaisanteries coururent le monde. Elles sont aujourd'hui presque toutes oubliées. L'uno d'elles a survécu cependant. «La montagne,» disait-on, en faisan-t allusion au nom du cardinal del Monte, « est accouchée d'une souris. » '

Rome, humiliée extérieurement par un si pitoyable résultat, n'était pas peinée au fond, mais elle ne pouvait plus reculer sans se brouiller avec Charles-Quint; il fallut donc que le concile s'ouvrît de nouveau. Quatre évcqucs étaient présents à Trente, et deux d'entre eux s6 préparaient à partir. On eut l'habileté de les retenir et de leur faire croire, en les occupant, que le concile œcuménique commençait réellement avec eux; ils voulurent donc remplir consciencieusement leur mission, ce qui parut assez inquiétant aux légats. Personne ne venant, ils s'impatientaient et commençaient à croire qu'on les amusait. Les légats, à leur tour, ne savaient comment occuper leurs loisirs; il leur était surtout difficile de leur faire prendre leur rôle au sérieux.

Après beaucoup d'incertitudes et de tâtonnements, le 13 décembre fut fixé pour le jour de l'ouverture. — Ce jouf-là vingt-cinq évèques, portant la mitre, la crosse et les plus brillants insignes do leur dignité, se rendirent en grande pompe à la cathédrale. Le cardinal del iMonte officia et célébra une messe solennelle. Après la messe, l'évêque deBitonte monta en chaire et débita un sermon qui causa du scandale. Après avoir exhorté tous le.^ membres du* concile à la repontance, il les averlk quo quand même ils ne se repentiraient pas, ils n'en ouvriraient pas moins la bouche. « Si vous vous y refusez, leur dit-il, le Saint-Esprit saura bien vous y contraindre et vous ouvrir la bouche comme il le fit à l'ânesse do Balaam et à Caïphe. » Puis, donnant essor à son éloquence bouffonne et digne, de ces temps barbares et pédantesques, il apostropha les montagnes des environs de la ville, les rochers, les bois, les ruisseaux, les torrents, et leur ordonna.de faire savoir à l'univers que

1 Le mot del Monte sigDifîc de la montagne.

Page 1