LIVRE V
tout genou devait ployer devant le concile. ' II encensa les légats et fit des jeux de mots sur leurs noms, et termina par ces paroles : « Puisque le concile est ouvert, il faut que ceux qui en ont le droit se hâtent de s'y rendre comme dans le cheval de Troie. » L'orateur crut débiter un trait d'éloquence et ne décocha qu'un trait de satire. Les partis n'ont pas de plus dangereux ennemis que leurs amis maladroits.
Après les cérémonies, qui furent longues, minutieuses et scrupuleusement observées, on lut le décret de convofalion pour l'ouverture du concile. Puis on dit aux prélats : «Voulez-vous qu'on ouvre le concile? » Chacun répondit: Placet. Il était enfin ouvert, et devait durer dix-neuf ans!!
Le concile siégeait depuis quelques mois, quand un jour un courrier arrive à Trente à franc étrier w il y apporte une nouvelle qui fait tressaillir les évêques a'une indicible joie. A les voir se lever comme un seul homme de leurs sièges et se féliciter, on eût pu croire à uue victoire décisive de Charles-Quint sur les Turcs, et mieux encore, sur les protestants. Le courrier dont l'arrivée leur faisait suspendre leurs séances et battre des mains leur apportait la nouvelle de la mort de Luther.
Moins usé par les années que par les travaux de son rude et glorieux apostolat, le réformateur avait depuis quelque temps le pressentiment de sa fin prochaine. A celte heure suprême de sa vie, il regarda la mort en face sans se troubler et fit son testament au bas duquel on lit les signatures de Bugenhagen, de Cruciger et de son cher Mélanchlhon ; il ne voulut pas le faire devant un notaire. Voici les raisons qu'il en donne :
« Je démande qu'on me laisse passer pour ce que je suis réellement, pour une personne bien connue au ciel, sur la terre et dans les enfers ; qui a du crédit et do l'autorité suffisamment, et à laquelle on peut se fier beaucoup plus qu'à un notaire ; car si Dieu, le Pcro des miséricordes, 'm'a confié l'Evangile do son Fils, à moi, pécheur,
• Voir note XX.
258 IllSTOiaiî DE LA KKI'ORMATION FRANÇAISE.
IKuivrc, misérable, digne de la comJamnolioa ; s'il m'a rendu sincère et fidèle dans la prédication de la Parole do grâce, de sorte qu(! bien des porsoniies l'ont reçue et ont reconnu en moi un témoin do la vérité, sans s'arrêter à l'excommunication du pape et à la fureur de l'empi^reur, des rois, dos princes, des prêtres et des démons, combien doit-on ajouter un entier crédit à mes paroles dans ilcs choses de moindre importance ! J'es[)ère donc qu'il sulfira de dire : Telle est la sérieuse résolution, telle est la volonté bien réfléchie du docteur Martin Luther, lo notaire et le témoin de Dieu, dans son Evangile, ainsi quo l'attestent sa signature et son cachet, o
Ces lignes du réformateur ne se ressentent en rien do la main mourante qui les traça: la vigueur du maître s'y retrouve tout entière; il ne rétracte rien ; ce qu'il écrit n'est qu'une solennelle confirmation des actes de toute sa vie. Ouvrier do la première et dernière heure, il termina son commentaire sur la Genèse, résumé clair, profond et méthodique du cours académique qu'il donnait ; forte et puissante nature, il lutta éncrgiquemiint contre les douleurs corporelles, cl momentanément il les domina. C'est ainsi qu'il put, quand tout lui ordonnait lo repos, aller à Eisleben où il était appelé comme arbitre pour terminer quelques différends survenus dans la famille des comtes de Mansfeld. Messager de paix, il y rétablit l'union un instant compromise.
Pour les hommes à imaginations fortes et vives, les souvenirs de la première enfance sont ineffaçables : lo lieu qui les a vus naître, fût-il la contrée la plus insignifiante, conserve toujours pour eux un charme de poésie extraordinaire ; tout y est souvenirs. C'est ce que ressentit Luther en revoyant les lieux témoins des premières impressions d'une vie qui allait s'éteindre. «Si j'allais mourir à Eisleben !» disait-il, avec un éclair de joio dans les yeux, à Jonas et à Cœlius !
Actif jusr|'..'à la dernière étape de la vie, il prêcha à Eisleben l'avant-veille de sa mort. Après un discours dans lequel il fit passer toute son âme, il descendit de la chaire pour ne plus y remonter. Deux jours après (17 février 1546), il était à table avec ses amis et s'entretenait avec eux de la brièveté de J.i vie en homme qui en a lo
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sentiment profond et qui, parti hier du port du berceau, arrive aujourd'hui à celui de la tombe. Sa voix avait ce qucla mort y met de sacré et coque le génie y met de profond. Parmi ses amis les uns retenaient leurs larmes, les autres les laissaient couler ; il les consolait : « Nous nous reconnaîtrons là haut, leur disait-il; » et du doigt il leur montrait le ciel. Le soir se sentant plus faible il se coucha do bonne heure ; quelques moments après il se leva et se promena dans sa chambre, cherchant un repos qui le fuyait. « Mon Dieu, disait-il, je remets mon esprit entre les mains ; ô Dieu de vérité ! c'est toi qui m'as racheté. »
11 se recoucha ; sa figure changeait à vue d'œil ; la mort était à la porte ; ses amis entouraient son lit. « Triez Dieu, leur dit-il, pour qu'il fasse triompher la cause de son saint Evangile, car le pape et le concile de Trente sont dans une grande fureur »...■ Le Luther qui se meurt à Eisicben est le Luther de Worms ; sa dernière pensée fut l'anéantissement de la papauté et le triomphe de l'Lvangilc : il ne cessa pas un seul moment d'être fidèle à lui-même.
Quelques instants après, on l'entendit prier, disant : « 0 mon Père céleste ! Dieu et père de mon Seigneur Jésus-Christ, Dieu de consolation, je te rends grâces de ce que tu m'as révélé ton cher fils Jésus-Christ en qui je crois, que j'ai aimé et glorifié, mais que le pape et tous les impies déshonorent, persécutent et blasphèment. Mon Seigneur Jésus-Christ, je te recommande ma pauvre âme. 0 mon cher Père céleste ! quoique obligé do quitter ce corps et de sortir de ce monde, je suis assuré queje demeurerai éternellement avec loi et que nulle créature ne me ravira de les mains. » Puis il ajouta : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Père, je remets mon esprit entre tes mains; tu m'as racheté ô Eternel! Dieu de vérité ! » Douces et, touchantes paroles ! qui dépeignent l'état d'âmede ce vaillant athicto, qui ne cherche sa paix, sa joie, son espérance, que dans cet amour immense que le Christ nous a montré sur la croix ; c'est là ce qui le soutient, le lortifie et Iran iforme pour lui en messagère de bonue nouvelle cette mort
'uii est la reine des cpouvantements pour ceux qui n'aiment ni le Christ ni sa Parole. *
Les heures marchaient ; avec les heures vint l'agonie. Los facultés du mourant, semblables à la clarté d'une lampe dont l'huile s'épuise, s'affaiblissaient : il ne parlait plus ,Ses amis lui dirent : « Reconnaissez-vous, cher pcro, que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, notre Sauveur et Rédempteur? »«Oui, » répondit-il, d'une voix distincte. Ce oui fut sa dernière parole. Quelques moments après, il s'endormit paisiblement sur la terre pour se réveiller dans les cieux. 11 avait soixante-deux ans révolus.
La Réforme perdit en lui son plus grand homme, et lo monde l'un de ses génies les plus complots. Lo jour où sa mort fut connue à Trente, les Pères du concile, nous l'avons déjà dit, proclamèrent la grandeur du mort par la grandeur de leur joie; ils croyaient que lorsijuo la puissante voix de Wittemberg n'éclaterait plus comme une bombe au milieu de leurs rangs, les peuples insoumis rentreraient dans le bercail, ils se trompaient. La mort ne prit que Luther et s'inclina devant son œuvre.
Pondant que Rome était dans la jubilation, les prolestants étaient consternés. A cette heure de deuil, tous, sans exception, oublièrent le côté par lequel le réformateur payait son tribut aux faiblesses humaines, pour ne voir que ce qu'il y avait de grand et de chrétien en lui. Ce fut seulement le jour oil ils se sentirent privés de leur chef qu'ils purent mesurer le vide profond que sa mort avait fait dans leurs rangs ; ils regardèrent autour d'eux pour lui chercher un successeur et ne lui en trouvèrent pas : à côté de Luther, tous les hommes étaient petits.
Les restes mortels du réformateur furent portés d'Eisleben à Wittemberg. Partout où lo cortège funèbre passa, il fut accueilli avec des larmes. Quand lo convoi fut près de la ville de Halle, les habitants en foule allèrent au-devant de lui et accompagnèrent lo cercueil à l'église, où des milliers de voix entonnèrent en sanglotant le beau cantique : Dans ma douleur amère je crie à toi. Seigneur.
Le 22 février l'illustre mort fit son entrée funèbre dans Wittemberg. La tristesse était sur tous les visages, les larmes dans tous les yeux. Les cris et les sanglots furent