‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 91 sur 149 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

cution de l'arrêt de Merindol, et les bûchers continvièrent à éclairer de leurs sinistres lueurs les dernières années d'un règne dont les commencements avaient été presque glorie-ux.

Le 8 octobre 1846, à quelques heures de sa capitale, un horrible drame se jouait. Quatorze potences, réservées à quatorze luthériens, étaient dressées sur le marché (le Meaux. Depuisquc le clergé brûlait, c'était la première fois qu'une exécution s'élevait à la hauteur d'un autoi!a-ié; aussi la ville qui devait être le témoin de ce sanglant acte de foi regorgeait de visiteurs et de curieux, comme aux jours des plus grandes solennités.

Meaux, nous l'avons déjà dit, reçut de bonne heure la prédication de l'Evangile et eut l'honneur do donner à la Réforme française, dans Jean Leclerc, son premier martyr. Après les défaillances de Briçonnel, le clergé se crut vainqueur ; il se trompait: les fidèles de Rleaux, à l'exemple des premiers chrétiens, se cachèrent, dans l'espérance de voir se lever sur l'Eglise des jours meilleurs.

Pendant que leurs ennemis croyaient à leur anéantissement, ils se multipliaient dans le silence et choisissaient, [lour exercer leur culte, des lieux écartés et solitaires. Le danger qui planait continuellement sur leur tête rendait leurs assemblées pleines de vie. .Après un certain temps, ils sentirent le besoin de se constituer en Eglise et d'avoir un pasteur qui leur expliquât la Parole de Dieu et leur administrât les sacrements. Cinquante des principaux d'entre eux se réunirent, et après avoir longtemps conféré et prié, ils conférèrent le .saint ministère à un cardeur de laine nommé Pierre Leclerc, qui exerça sa charge à la satisfaction de toute la communauté.

Ici se présente celte grave question : Pierre Leclerc futil un vrai ministre de Jésus-Christ? Les ecclésiasticomanes disent : Non. Nous disons hardiment, oui. On oublie, de nos jours, trop volontiers que le christianisme est essentiellement laïque, et que la famille de Lévi a pris fin. — L'honneur d'être un vrai ministre de Jésus- Christ n'appartient qu'à celui qui y est appelé directement de Dieu. Ce iv'est donc ni le titre, ni le parchemin qui le confère qui font le uasleur, mais l'onction divine

(]ui est en lui. Sans doute, il faut do l'ordre dans l'Eglise, puisque Dieu est essentiellement un esprit d'ordre; mais ce qui fut ordre à Meaux dans des temps exceptionnels eût été confusion dans des temps ordinaires. Le parti que les fidèles prirent de se choisir un conducteur fut donc dicté par la nécessité et surtout par col instinct conservateur qui porte toute société à se donner un chef. Les lois qui réi'issent les corps constitués ne sont pas ordinairement celles qui président aux sociétés en formation; l'exception, dans ce dernier cas, devient la règle; mais cette règle, qui a aidé la communauté à se constituer, n,'; tarde pas à devenir son dissolvant si elle ne prend fin avec les événements qui l'ont fait naître.

Sous la sage et pieuse direction de Pierre Leclerc, l'Eglise de Meaux prospéra; mais le nombre croissant des fidèles (ils étaient quelquefois réunis trois ou quatre cents) les exposait à être découverts. Des avis bienveillants de se tenir sur leurs gardes leur furent donnés. « Nos jours sont comptés, » répondirent-ils; « il ne nous arrivera que ce qu'il plaira à Dieu. »

On aime cette sainte témérité plus qu'une trop grande prudence.

Le 8 septembre 1546, les fidèles élaieni réunis dans la maison de l'un d'eux, nonimé Mangin; Leclerc leur expliquait un passage de la première épître aux Corinthiens, quand, tout à coup, le lieutenant de la ville, accompagné de ses sergents, se présenta devant l'assemblée étonnée.

— Pourquoi tous ces gens, dit-il à. Leclerc, sont-ils ici réunis au lieu d'aller à leurs paroisses?

— Pour entendre la Parole de Dieu, répondit le pasteur; veuillez attendre que nous ayons achevé.

— En prison, lui dit brusquement le lieutenant.

— Allons où il plaira au Seigneur, répondit Leclerc.

Les sergents, sur l'ordre de leur chef, lièrent le pasteur et soixante-deux personnes, tant hommes que femmes. Une jeune fille, indignée de se voir traiter ainsi pour s'être trouvée en si sainte compagnie, dit au lieuterinnt ; « Si vous m'eussiez trouvée dans (juclque lieu déshonnêle, vous vous fussiez bien gardé de me lier ainsi. »

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