‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 92 sur 149 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Celui-ci, trouvant la remarque impertinente, lui imposa silence. Il donna ensuite le signal du départ; le cortège se mit en marche. Ce ne fut pas sans un étounement mêlé d'émotions bien diverses que les habitants do Meaux virent défiler, dans leurs rues, ce long cortège de luthériens enchaînés, chantant le psaume soixantedix-neuvième , et se laissant conduire en prison sans opposer la moindre résistance.

Quelques jours après, soixante-deux a entre eux, quarante-un hommes et vingt et une femmes, comparurent devant le parlement de Paris. Sur le rapport du conseiller Jean Trousson, leur ennemi implacable, quatorze furent condamnés à subir la torture, puis à être brûlés vifs sur le grand marché de Meaux, près de la maison de Mangin, où ils avaient été surpris. L'arrêt portait en outre que leurs biens seraient confisqués. Trois furent condamnés à de moindres peines. Les autres, à l'exception de cinq femmes qui sortirent immédiatement de prison, devaient être présents à l'exécution , faire amende honorable, les hommes en chemise, les femmes pieds nus, et paraître à une procession générale, précédée d'une messe et suivie d'une prédication.

Après le prononcé de l'arrêt, les quatorze condamnés furent conduits, séparément, dans divers monastères et mis en présence de moines qui, après avoir vainement essayé de leur arracher une rétractation, les abandonnèrent aux mains de Gilles IJerthelot, prévôt des maréchaux, chargé de les conduire à Meaux. Le funèbre cortège se mit en marche. Deux Sorbonnistes, Picard et Maillard, chacun sur leur monture, cheminaient à côté des charrettes sur lesquelles étaient les condamnés qu'ils ne cessaient d'importuner de leurs exhortations.

« Retire-toi de moi, Satan, dit Pierre Leclerc à Picard, et laisse-nous penser à Dieu. » Ces paroles, le ton avec lequel elles furent prononcées, calmèrent l'ardeur des convertisseurs qui cessèrent de rompre la tête aux pauvres patients qui, dans ce moment, succombaient sous le poids de leurs soufi'rances corporelles et de leurs douleurs morales. Après tant d'émotions, ils sentaient leur courage les abandonner ; les chrétiens redevenaient hommes, et, comme leur Sauveur, ils avaient leur Gethsémané.

Ils étaient tristes, pensifs, silencieux; le vent céleste, qui jusque-là avait admirablement enflé les voiles de leur navire, était tombé; ils n'étaient donc que faiblesse et leur âme était triste jusqu'à la mort. Dieu le voulut ainsi afin qu'ils sussent que la vraie force vient de lui.

La charrette qui les portait roulait au milieu de la forêt de Li\ry, ([uand touf-à-coup un homme se présentant devant le chariot, s'inclina devant lui. <c Frères, dit-il aux prisonniers d'une voix pénétrante, prenez courage, ne vous lassez point de rendre témoignage à l'Evangile. »

Dans ce moment, les chariots allaient très-vite; l'inconnu se mil à courir, et levant la main vers le ciel : « Frères ! frîires ! cria-il, souvenez-vous de Celui qui est là haut. Courage! courage! »

En entendant cette voix. qui leur semblait descendre des cieux, les condamnés rei)rirent courage. Leur tête courbée par la douleur se releva comme une fleur flétrie par l'anieur du soleil quand elle reçoit la rosée du matin ; leur tristesse fut subitement changée en joie, leur faiblesse en force, et la fôret solitaire retentit de leurs chants.

Leurs conducteurs, témoins de cette transformation, dont ils ne soupçonnaient pas même la cause, saisirent l'inconnu, le lièrent et le placèrent sur l'une des charrettes, et le convoi se remit en marche avec un marl^T de plus. Quand il fut arrivé au village de Livry, dont tous les habitants étaient sortis de leurs maisons pour le voir passer, plusieurs reconnurent l'inconnu et crièrent au luthérien « Si ceux-ci, dirent-ils, en montrant les condamnés, ont mérité le feu, celui-là l'a mérité cent l'ois plus. » Sans s'en douter, ils rendaient témoignage au zèle de ce courageux disciple de Jésus-Christ, dont l'histoire rappelle celle de ce martyr qui, aux jours des persécutions des empereurs romains, se présenta à la mort avec d'autres chrétiens qu'on conduisait au supplice. Comme son nom était inconnu, on le nomma Adanetas, c'est-à-dire surcroît, parce qu'il avait augmenté le nombre des fidèles témoins de Jésus-Christ.

Dieu n'a pas permis que leiiom du surcroît delà Réforme demeurât inconnu comme celui de la primitive Eglise. 11

.LIVI!!-: V.

s'nppclait Caubcron. 11 n'clail ni noble, ni riche. C'était un tisserand. Si, au lieu de descendre do Lazare, il eût été de la famille du jeune riche de l'Evangile, il est plus que probable qu'il n'eût pas été o[)pelé au .glorieux honneur de raffermir et de réjouir ses frères. Il eût laissé jiasser le convoi funèbre et se serait contenté de le suivre d(!s yeux et de pleurer en silence...

Le lendemain do leur arrivée à Moaux, les condamnés furent soumis à laquoslion.' Durant cette opération douloureuse, ils montrèrent une patience admirable. Pendant que les bourreaux se fatiguaient ù démembrer leur corps, l'un d'eux leur criait avec une sainte joie :« Courage, mes amis, courage, n'épargnez pas ce misérable corps (|ui a tant résiste à l'Esprit et a si souvent résisté à la voix de son Créateur. ))

Les moines qui assistaient à cotte horrible scène ne perdaient pas de vue dans leur eff.'-oyablo bonne foi, si, hélas ! on pont lui donner ce nom, le salut dos martyrs. Ils leur [)roposèrent de prononcer quelques mots à l'oreille d'un [irêtre. «Si vous le faites, leur dirent-ils, on ne vous coupera pas la langue. »

Six d'outre eux, soit crainte, soit que ce qu'on leur demandait leur parût indifférent, car le mol de confession n'avait pas été prononcé, se laissèrent tenter, au grand deuil des autres, qui ne furent ébranlés ni par les menaces, ni par les promesses.

Quand la question eut été administrée, on donna le signal du départ pour aller au lieu de l'exécution. C'était doux heures de l'après-midi. Au moment où les quatorze luthériens franchissaient le seuil de leur prison, le bourreau dit à Mangin : Donne-moi la langue ? — La voilà, répondit-il en la lui tendant. Le bourreau la coupa. Le martyr put dire encore trois fois : Le nom de Dieu suit loué ! Lui et Leclerc furent truinés sur une claie. Les autres furent placés sur des tombereaux. Ceux qui n'avaient pas été condamnés à mort suivaient en chemise et pieds nus, portant chacun à la main une torche de cire. On arriva au marché où quatorze potences étaient dresséi s et formaient un cercle vis-à-vis 1« maison de Mangin.

* Voir note xxi.

268 niSTOIUE de la RErOUMATION FRANÇAISE.

Le sacrifice commença et finit au chant des prêtres qui psalmodiaient et chantaient à tue-lêto : 0 salularis hoslia; salve, re(jina^ pour couvrir la voix de ceux des martyrs qui n'avaient pas eu la langue coupée, et qui rachetaient leur faiblesse d'un moment en exhortant leurs frères et en chantant des psaumes. -

Cette scène sanglante avait pour témoin Piquery, un enfant de quatorze ans, que le parlement avait eu honte de condamner à être brûlé, à cause de son extrême jeunesse. Attaché à une croix, par les aisselles, en face do ses compagnons de douleur et de gloire, il fut l'intrépide témoin de leur mort, et ne fut descendu de sa croix que pour être relégué dans un monastère pour y faire avec des moines son éducation religieuse. Abjura-t-il ? Nul ne le sait ; mais on aime à penser qu'il n'embrassa pas la foi de ses bourreaux, et que le souvenir do la mort glorieuse des quatorze de Meaux l'empêcha d'apostasier.

Le lendemain, une procession eut lieu sur la place où le feu des bûchers fumait encore ; elle s'y arrêta pour bénir Dieu de sa victoire. Le corpus Domini fut placé sur une estrade, en face de laquelle, sous un drap d'or, était dressée une chaire du haut de laquelle le docteur Picard injuria les victimes. « Si vous ne croyez pas, disait-il à ses auditeurs, qu'elles soient damnées au fond des enfers, vous le serez vous-mêmes. Dieu, ajouta-t-il, ne serait point Djeu, s'il en était autrement. »

« Or, toutefois, ditCrespin, quelque chose qu'il pût jargonner, il ne sut tant faire qu'il put induire en erreur les femmes à confesser au sortir de prison que leurs maris fussent damnés ; car toujours elles s'armoient de cetlc réponse qu'ayant long-temps conversé avec eux, elles les avoient toujours vus vivre en la crainte de Dieu et en l'observation de ses commandements. » ^

Quoique morts, les fidèles de Meaux prêchèrent du milieu de leurs cendres éteintes et protégèrent du souvenir d'une sainte vie ceux qui leur survécurent ; plusieurs quittèrent Meaux et allèrent porter auprès et au loin la bonne nouvelle du salut, « et des pierres des ruines do

' 0 victime saliiiairc; jo to salue, ô reiae. 2 Ciésp. marlyr ea 1516.

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