‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 93 sur 149 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

cette église, dit Théodore deBèzc, plusieurs autres églises furent édifiées. » '

Les historiens qui ont tant pardonné à-François P' ot ont jeté sur les bûchers élevés sous son règne le manteau de leur indulgence, n'ont pu lui pardonner celui où il laissa monter Dolet. Ils portent encore le deuil de cet homme célèbre, qui d'une main composait ses œuvres, et de l'autre les imprimait. A vingt-six ans, Etienne Dolot avait fait paraître ses admirables Commentaires sur la langue latine, et s'était acquis un grand renom dans la république des lettres. Digne émule des Estienne, il reproduisait par la typographie les ouvrages des anciens et ceux do ses coniemporains les plus célèbres. Un tel homme, quoiqu'il n'eût pas fait acte de luthéranisme, ne pouvait que devenir suspecta un clergé qui redoutait les moindres hardiesses de la pensée. L'inquisiteur général Orri et l'official do Lyon le firent condamner à mort en 1542, comme athée et hérétique, et coupable d'avoir mangé de la viande les jours défendus par l'Eglise. La sentence eût été exécutée sans l'intercession auprès du roi de du Châtel,évêque de Mâcon. Le cardinal de Tournon, voyant sa proie lui échapper, écumait de rage comma Bedier quand Marguerite de Valois lui arracha dos mains Louis de Berquin. «Comment osez-vous, vous évoque catholique» lui dit le cardinal «défendre les luthériens et les athées?» — « Je suis évèque et je parle en évêque, lui répondit du Chàlel; et vous, vous agissez enbourreau.»

Dolet fut relâché après avoir vu brûler publiquement ses écrits par la main du bourreau. Mais bientôt après de nouvelles poursuites furent dirigées contre lui, comme coupable d'avoir introduit en France des livres genevois. 11 prit la fuite, et du fond du Piémont ofi il s'était réfugié, il adressa des vers à François 1" et à sa sœur. 11 ne doutait pas que le roi, qui l'avait déjcà délivre des mains dos prêtres, le ferait encore. Il eut l'imprudence de revenir en Franco oii l'attiraient sa femme, ses enfants, ses

» Th. de Bèze, aun. 1546.

i;7U IIISÏOIUE DE LA UÉKOll.UATlO.N FRANÇAISE.

(Huiles, Cl les lourds ennuis de l'exil. Ce fut sa perte. A poine de retour, il fut arrêté sur les dénonciations de la Sorbonne qui le livra au bras séculier. Le parlement lo condamna à la torture ordinaire et exlraordinaii e, puis à être pendu et brûlé avec ses liifi'es. L'arrêt portait en outre que s'il faisait du scandale ou prononçait des paroles malbonnctes, on lui couperait la langue et on le brûlerait vif... Une phrase d'une traduction de l'un des dialogues de Platon, dans laquelle ses ennemis crurent voir une négation de l'immorlalité de ràme, motiva cette barbare sentence.

Indigné, mais non abattu de la cruauté do ses juges, Doict, comme plus tard Gilbert, protesta dans des vers immortels contre l'iniquité de la sentence qui le frappait.

Si au besoin le monde ui'abnndonne...

Dois-je eu mon oœur pour cela mener deuil? Konl pour cerlaiu, mais au ciel lever l'œil, Saas autre égard...

Si sur la chair les mondains ont pouvoir. Sur vous, esprit, rien ne peuvent avoiri Sùil tôt ou tard, ce corps deviendra cendre; Car à nature il faut son tribut rendre...

11 faut mourir.

Quant à la chair, il lui convient pourrir; Et, quant à vous, vous ne pouvez périr; Mais avec Dieu toujours devez fleurir . Par sa bonté.

Sus mou esprit, montrez-vous de tel cœur ; A'otre assurance au besoin soit connue ! Tout gentil cœur, tout constant belliqueur, ' Jusqu'à la mort sa force a maintenue. »

Le 3 août 1546, Dolet monta avec courage sur son écbalaud ; voyant la foule attendrie do son sort, il laissa écliapper de ses lèvres ce vers si connu à cause du jeu do mots qu'il renferme :

Non Dolet ipse dolet, sed pia turba dolet. ^ Un moment après il n'était plus... Le bourreau l'avait

' Guerrier.

2 Dolet n'est point dolent, mais ce peuple compatissant est dolcni [iQur lui.

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élruns'lé cl nicUail le feu au bûcher qui dévorait son corps cl SCS livres. Ce martyr de la renaissance littéraire avait irentc-scpl ans!

Le momcnl était enfin ai rivéoîj François I", affaibli par une longue maladie, allait comparaître devant Celui aux yeux duquel les rois les plus puissants sont comme les grains de poussière qui s'attachent au plateau d'une balance. Il élail eucore cependant dans toute la force do l'âge et dans toute la plénitude de sa volonté; il se vit mourir longtemps à l'avance et assista à sa propre destruction. Sans doute l'espérance, ce pain de celui qui souffre, dut, dans les intermittences de son mal, lui envoyer ses brillants rayons; mais le moment d'après oiait d'autant plus, amer que le moment d'avant était plus doux. Un ulcère inléric-ur rongeait le roi chevalier qui à chacune de ses douleurs pouvait se rappeler sa vie licencieuse. Que se passail-il en lui pendant ces longues nuits sans sommeil, dans ces châteaux construits par lo Trimaticect décorés par Léonard de Vinci, quand, couché sous un dais d'or et de soie, il ramenait ses pensées vers les jours où, élevé à la taille d'un héros par la bataille (le Marignan, tout lui souriait dans la vie?... Etait-il alors lassé, blasé, ou bien son cœur en était-il encore aux regrets?... Nul ne le sait, car il est de ces choses pour lesquelles un cœur est une tombe fidèle. Quoi qu'il en soit, le plus pauvre luthérien de son' royaume, en le voyant errer de château en château, cherchant un repos qui le fuyait, eût dit : Je ne voudrais pas être cet hommelà. C'est ainsi que chacun a son tour ; il eut son bûcher comme ses victimes ; mais sur ce bûcher, dressé par ses passions effrénées, il mourut lentement et à polit feu, sans pouvoir rendre gloire à Dieu d'une seule de ses souffrances. 11 s'alita enfin à Rambouillet; la maladie, plus forte que sa volonté, l'arrêta celte fois, et pour toujours ; le moment était venu pour lui do faire le chemin de toute la terre.

La science médicale déclara son impuissance, et lui, l'homme fort, maintenant faible roseau, délachait de sa

main mourante sa couronne pour la poser sur la tête de son successeur. Il lui recommandade diminuer les impôts, ce qu'il n'avait pas fait lui-même, et de conserver pour ministres d'Annebaut et le cardinal de Tournon ; il lui

signala l'ambition des Guises son œil pénétrant les

avait devinés. * On rapporte que, pendant que le roi se mourait, une femme, dans tout l'éclat do sa beauté, , quoiqu'elle eût quarante-huit ans, Diane de Poitiers, attendait avec impatience l'heure fatale: elle clait là, joyeuse, épiant avec le duc d'Aumale, son gendre, les progrès de l'agonie royale : «Il s'en va, le~galant, il s'en va, «disait ce dernier. 11 s'en alla en cfl'ct, et sa mort ouvrit les marches du trône à Henri 11.

Ainsi finit François I"... Si nous ne jugeons ce monarque qu'au point de vue politique, nous dirons qu'il no fut pas un homme vulgaire et que sa place est marquée parmi ceux des rois de France qui ont jeté le plus d'éclat sur leur rèjrne. 11 n'eut ni le génie de Charlemagne, ni la perspicacité de Louis XI, ni l'habileté guerrière du Béarnais, mais il eut sa part de gloire et de grandeur. Sous son règne, le moyen âge prit fin et la renaissance commença ; c'est assez pour une gloire d'homme, même pour une gloire de roi... Maissi nousjugcons ce monarque au point de vue de la plus vulgaire morale, il n'a plus de piédestal. Sans être cruel, son ambition le porta à d'odieuses persécutions, et ses passions à d'éclatants scandales ; il oublia que les rois ne sont vraiment grands que par leurs vertus ; et lui, qui gagna la bataille do Marignan, que le vieux Trivulco appelait une bataille de géants, ne remporta jamais une seule victoire sur son propre cœur; il inaugura le règne honteux et fatal des maîtresses, et, faisant descendre de haut la corru[>lion, il prépara à la France de bien mauvais jours. Il eut le courage du soldat, mais il n'eut pas celui de l'homme ; il perdit, dans sa captivité à Madrid, tout ce qu'il avait gagne à Marignan. Montrant une faiblesse qui n'était égalée que par l'égoïsme de Charles-Quint, il sacrifia les plus cliers intérêts de la Franco à sa liberté, et fit pis encore: il viola sa parole royale, n'ayant, pourcouvrirsa déloyauté,

• Mémoires de L'Aubespine.

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que celle raison il'Efnt qui poussa Charles IX à la Sainl- Bartliclemy, et les conveDlionncls aux horreurs de qua- Ire-vingl-treize.

La France crut que le seizième siècle allait avoir son frrand homme dans François \". 11 l'eût élé si le roi armé chevalier par Bayard eût été dans la vie privée ce qu'il était sur un champ de bataille. — Qui peut dire ce que la France serait devenue si Louise de Savoie n'eût pas été sa mère, ou si son cœur, comme celui de Marguerite de Valois, s'était ouvert aux vérités de l'Evancrilc ? — Quoi qu'en disent certains historiens, il n'y a de véritable grandeur que là où notre estime peut monter.

Le nouveau roi avait vingt-huit ans quand il monta sur le trône. 11 n'avait hérité de son père que ses brillants dehors: c'était, disent ses historiens, un prince de belle prestance et honnête accueil. Coureur infatigable, habile écuytr et propre à tous les exercices du corps, il avait tout ce qui fait briller dans un cirque olympique, et rien de ce qui, à défaut même de venu, embellit un trône; son père eut un successeur, mais il ne fut pas remplacé. Plus d'une fois, sans doute, François I" dut être humilié dans ce fils et avoir de tristes pressentiments en pensant dans quelles mains allaient tomber les rênes du royaume. Sa douleur aussi fut grande et profonde quand la mort du dauphin appela son fils puîné à la royauté. Le malheureux monarque mena deuil , il était tout à la fois frappé dans son cœur de père et dans son orgueil de roi; il remplissait, disent ses biographes, sa chambre de ses cris, demandant à Dieu ce qu'il lui avait fait pour tant le frapper. S'il y eût réfléchi, il l'aurait su ; il pleura son fils, comme David pleura le sien ; il fut humilié, brisé, mais il ne se repentit pas et demanda à de nouveaux excès un soulagement à ses peines... Le soleil, qui fond la cire, durcit ta boue... Le malheur n'apprit rien à François I".

11 avait à peine rendu le dernier soupir que son fils ne se souvenait plus des recommandations paternelles; il abandonna son cadavre à la garde du cardinal de Tournon et del'amiral d'Anbbaut, et courut à Saint-Germain, où il changea tout, bouleversa tout, congédia les ministres de son père, et, par une ordonnance du â avril, réorganisa

27i iiîSTnir.ii dk l,v i;i';roiiM.\T!().\' iuaxçaisk.

10 conseil. 'Ici ost le sort dos roi=:... leurs volontés dosrcndont avec eux dans le sépulcre. Plus tard, le plus volontaire d'entre tous, Louis XIV. devait avoir io sort do François 1»' !...

Les femmes ont joué dans riii toiro de la Réformation un rôle qui nous parait secondaire, mais qui n'en a pas moins été grand : tour à tour anges ou démons, elles nous étonnent par leur audace dans In mal comme par leur persistance dans le bien. Nous les retrouverons sans cesse dans le cours de nos récits : en ce moment, nous en voj'ons uno sur les marches du trône. Elle n'est pas reine, mais maîtresse; cependant elle a quarante-huit ans, et dans quelques heures un denii-sièiie aura passé sur sa tète; son royal amant, qui pendant toute sa vie so para de ses couleurs, est dans tout l'éclat do sa jeunesse... Cela semble étonnant ! Contrairement aux lois do la nature, le temps, ce graveur impitoyable qui burine des rides sur les plus beaux fronts, avait à peine touché celui do Diane de Poitiers: aux grâces du corps elle joignait les grâces plus durables do l'esprit, et dominait doublement ainsi Henri IL dont elle était devenue la maîtresse quand

11 n'était encore que dauphin ; elle monta réellement avec lui sur le trône et n'en descendit qu'à sa mort. Son souvenir se rattache tellement à celui do ce princo qu'il en est inséparable : dans ces ten)ps de réveil littéraire et de décadence morale, le nom do Diane se trouve partout , les poètes la chantent ; les peintres lèguent à la postérité les grâces de son visage ; les sculpteurs, les beautés de son corps. Jean Goujon lui prèle son magi(iuo ciseau, et place son ciiiffre entrelacé avec celui de Henri sur tous les frontons et sur toutes les frises des monuments do ccttç époque : on lo voit encore aujourd'hui jusque sur les parois de la chapelle de Fontainebleau.

C'était cette femme belle, spirituelle, mais immorale et ambitieuse, qui reçut Henri II, après la mort do François l'f, dans son château d'Anet. La réception fut fastueuse. Aveuglé par sa passion, le roi voulut que toute l'Europe sût qu'il était aux pieds de Diane : il en donna de trop tristes prouves, car il abaissa autant la reine (Catherine de Médicis) qu'il éleva la maîtresse : il voulut que les joyaux de la couronne fussent confiés à la veuve

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