LIVRE VI
duisit une grande agitation que le parti catholique chercha à exploiter. Le langage du prélat était si aftectueux ! il paraissait si bien sentir tout ce qu'il disait ! puis il se faisait presque protestant et paraissait avoir oublié ce qu'était Genève avant sa révolution. Cependant, tout faibles que fussent ses arguments. Ils avaient au moins le mérite d'être exposés avec charité et dans un beau langage.
Les pasteurs de Genève n'étaient pas capables d'entrer on lutte avec le prélat; ils le sentirent, et dans la crainte de compromettre leur cause par une malhabile défense, ils envoyèrent à Calvin la lettre de l'évèque. Le réformateur comprit le piège tendu aux Genevois : il fit une réponse modérée dans les expressions, mais forte et énergique dans les arguments. 11 s'y abstint de ces termp= grossiers dont les savants de cette époque salissaient trop souvent leurs écrits. « Je me trouve heureux, écrivait le réformateur à l'évêquc, de conférer avec un homme dont le savoir et le caractère sont aussi respectables ; mais sachez, ô Sadolet, que si l'Eglise romaine était vraiment telle que vous la dépeignez, jamais les réformés ne seraient sortis de son sein. Si le pape veut rejeter toutes les cérémonies qui ne sont pas mentionnées dans votre épître, nous irons à lui. Mais pour que la fusion des deux Eglises soit possible, il faut abandonner toutes les superslilions ajoutées à l'Evangile, à savoir : la présence réelle, le retranchement de la coupe, le purgatoire, les messes des morts, le salut à prix d'argent, la confession auriculaire, le gras et le maigre, le célibat des prëires. De loules ces choses, vous n"en parlez pas, quoiqu'elles forment i'abime qui nous sépare. Du reste, vous vous trompez en croyant que c'est par ambition et par orgueil que nous sommes sortis de l'Eglise romaine : si j'avais voulu être riche, cumuler les bénéfices el les honneurs, je serais resté chanoine à Noyon. Nos paroisses, au contraire, nous donnent juste de quoi vivre; nous avons quarante ou cinquante écus de paie; nous distribuons aux pauvres les revenus des couvents et des évèques. Telle est notre récompense temporelle. Dieu nous garde de nous glorifier de faire notre devoir ! Jlais pouvez-vous appeler cclto
2SG HISTOIRE m LA UÉI'OIIMATION FIIANÇAISE.
comluito avarice ut arnbilion ? » ' C'u.sl ainsi que Calvin, du lond de son exil, veillait sur Genève.
Quand cette lettre parvint à la conféronco lyonnaise, elle causa un désa[)poiiilement fjénéral. Ses membres com[>rirent qu'ils pouvaient lutter avec avantaj^e contre l(\s niinistr(!s d(; Genève; mais nullement av->c l'illustre auteur de Vlustitution chrclicnnc. Us ajournèrent donc h deslern[)smeilleursrexécution de; leur projet. Pour consoler Pierre do la Baume de l'inutililé de sa tentative et de la perte de son cvêché, le pape lui donna un chapeau (le earilinal.
Rien do ce qui regarde un grand hommo no nous paraît indiliérent ; les plus petites choses revêlent un intérêt tout particulier, et souvcsnt nous initient mieux (jue les grandes ;i la connaissanc:e inlinic de sa [icrsounc ; c'est ce (jui nous engage à entrer dans quelques détails sur une page intime de la vie du réformateur, celle de son mariage. Il vivait dans la solitude, ayant pour conduire son ménage une gouvernante acariâtre qui lui rendait la vie dil'Ocile et le troublait dans ses travaux. Farel.qui savait combien le calme était nécessaire à son ami, lui chercha une compagne; mais il ne tut pas heureux dans ses démarches. « Souviens-toi, lui écrivait Calvin, do coque je désire trouver dans une compagne. Je no suis pas, tu le sais, de ces hommes inconsidérés qui adorent tout, juscju'aux défauts delà femme dont ils sont épris. La seule beauté qui pui se |>laire à mon cœur est celle qui est douce, chaste, modeste, économe, patiente, soigneuse enfin de la santé de son mari. Si celle dont lu m'as parlé réalise ces conditions, viei.s avec elle de peur qu'un autre te devance, sinon n'en parlons plus.»'^ Sans doute, la personne que Farel avait en vue n'était («as la femmo des i'roverbes ; il ne la lui amena [)as.
La correspondame de Calvin nous fait pénétrer dans les reidis intimes de sou cœur mieux quo les actes écla-
l Calvin. Opuscules.
LclUu à Furul, PJ mai 1530.
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> tnnîs (le sa vie ; cllo nous In n'ivèlo sons un jour toul-àfait nouveau et inattendu ; mais il est toujours lo môme, . 'sobre, grave, désintéressé. Ecoulons-le : « On m'oflrait, i I écrit-il à son ami do Neuchntel, une personne jeune. ' riche, noble de naissance, dont la dot surpasse infiniment : tout co que je puis désirer. Deux motifs cependant m'en- ; gagent à la refuser: elle ignore notre langue et mo ■ j semble devoir être un pca fière do sa naissance et de son l I éducation. Son frère, doué d'une rare piété et aveuglé par son amitié pour moi, au point de méconnaître son intérêt personnel, me proposait d'accepter, et les prières do .sa , femme venaient encore s'ajouter aux siennes. Que faire? J'avais la main prcs(iue forcée, si le Seigneur ne m'eût tiré d'embarras. Je réponds que je suis prêt à donner mon consentement, si la jeune personne, de son côté, veut bien promettre d'apprendre notre langue. Elle demande du lemiis pour réfléchir, et je charge aussitôt mon frère, avec un de nos amis, d'aller solliciter la main d'une autre personne qûi m'apportera, sans fortune, une assez belle dot, pour peu que ses qualités répondent à la réputation dont elle jouit : son éloge est dans toutes les bouches. Si, comme je l'espère, ma demande est favorablement accueillie, les noces ne seront pas différées au delà du 10 mars. Tout mon désir est que tu viennes bénir celte union. »'Ce nouveau projet ne devait pas se réaliser. Instruit sur la jeune fille de quelques particularités qui lui déplurent, Calvin retira sa parole ; il le fit cependant avec tristesse. Découragé, il écrivait à Farel :« Je n'ai pas encore trouvé de compagne ; ne ferais-je pas bien de cesser mes recherches?» '
La conduite du réformateur renferme une grande leçon pour le pasteur qui se sent appelé à se choisir une compagne. Malheureusement il n'apporte pas toujours dans cet acte la sage lenteur du réformateur et ne recherche pas dans une femme ce que ce grand homme y désirait. Du choix d'une épouse, pour celui qui se consacre au ministère de la Parole, dépend en grande partie le succès de son pastoral : une femme pieuse doublera
' Lettre à Farel, G féviipr 15d0.
, 'id. 21 juin 1510.
288 niSTOIRE DE LA niÎFOUMATION FRANÇAISE.
ses forces, une femme mondaine lui ôlera même celles qu'il a. Elle sera pour lui le météore qui c^'are, tandis que la première sera la douce lueur qui éclaire et qui conduit. Quelles que soient les douceurs d'une vie do dévouement, celte vie a ses heures et de lutte do fali^'ue. 11 y a tant à supporter de la part de ceux dont on veut lo bien et qu'on aime jusqu'à s'en fairc.haïr! La vraie conv pagne du pasteur, dans ses heures dilficiles, sera son ange gardien: elle encouragera, fortifiera, calmera; mère de famille, elle priera près du berceau de l'enfant qui sera la joie du père; diaconesse, elle visilera-lcs pauvres et les malheureux ; conseiller silencieux et discret, ello dira à son époux ce que nul autre n'oserait lui dire, !e rendant plus attentif à ses défauts qu'à ses (jualilés; et tout en s'elfaçanl continuellement, elle rrmplira bien' souvent des lacunes dans un ministère pour lequel il faut autant d'abncgalion (]uo do lumière: telle doit être la femme du pasteur. C'est celle-là queCalvin recherchait. Heureux nos futurs pasteurs, si, éclairés par l'expérience de ceux qui les ont précédés et n'ont pas eu pour compagne la femme des Proverbes, ils évitent la fosse dans laquelle ceux-ci ont comme enseveli leur ministère, p-arco que le jour où ils se sont choisi une épouse, ils n'ont pas dit, comme le réformateur: « La seule beauté qui puisse plaire à mon cœur est celle qui est douce, pieuse, chaste, modeste, économe, etc. »
Dieu bénit les désirs de son serviteur et lui fit trouver la compagne qu'il souhaitait. A Strasbourg vivait dans la retraite la veuve de Jean Storder, l'un des chefs des anabaptistes de Liège, converti par le ministère de Calvin. Atteint de la peste, il était mort laissant sa femme Idelcllc de Bure sans fortune et sans appui. La douleur de la veuve fut grande; elle courba la tête et se soumit, se réfugiant humblement et avec foi sous les ailes de Celui qui est l'ami des cœurs souffrants et le père de l'orphelin; sa piété grandit dans le creuset de l'épreuve el la prépara à l'honneur de devenir la compagne du réformateur. Idelette lui apporta la seule dot qui pouvait convenir à ce grand esprit : une foi éprouvée par les secousses âe la vie, une affection rendue plus vive par la reconnaissauce, une âme purilaiue à la hauteur de celle