LES HUGUENOTS QUITTENT BEOIS
belle et bien achisée et de bonne grâce, mais nourrie en plus maudite et corrompue conipajjnie ([ui fust jamais ; ear je n'eu vois point (jui ne s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée, qu'il n'y a a[)piu-ence de rclijifion , et ma sœur la princesse encore pis. Je vous le dis privemcnt , le porteur vous dira comme le roy s'émancipe , et c'est pitié ; je ne voudrois pas pour chose du moiule que vous y lussiez pour y demeurer. Voilà pourquoi je désire vous marier et vous arracher à cette corruption , car encore queje la crojois bien «i;rande , je le vois encore da\anta{je. Ce ne sont ixiint ici les honnues ({ui jtricnt les l'cmmes , bien les femmes qui prient les hommes; si vous y estiez , vous n'eu eschapperiez qu'avec grande grâce de Dieu *. »
Toute cette gentilhommerie provinciale se disl»osa donc à quitter Blois pour suivre la cour à Paris. On venait de conclure, par l'entremise de Castelnau , un traité oflcnsif et défcnsifavec Klisabcth ; on se promettait garantie mutuelle de ses terres, stipulations de subsides et d'archers **.
* De Testât de In France sous Charles IX, nd niin. 1572.
** « Traité avec la royiie Élisalicth d'Aii|;letfrre. - Mss. de IJi-thuiie , vol. cot. 8(534 , fol. fiC. (^e traité ocuiipail heaucoup le roi d'tspajjiie. Dans une deses dépêches, rhiii|)|)c 11 dit : • Éerivei-moi régulièrement toutes les pratiqms (|ui ont eu lieu. J'apprends, K<rit-il le 2 avril l.")72 , la li^iie de Charles iX avec la reine d'.Vnjjleterre ; procurez- \ous une
94 AFFAIRE DES PATS-IUS (1572).
A\aiit le départ de Cliarlcs IX, Iccoiiitc Loulsdc Nassau avait eu une deniirre entrevue jxjlilique sur la prochaine campagne des Pavs-Bas : « Le roy promit que dedans peu de temps, il y enverroit l'admirai avec; une puissante armée, et Tut accordé entre eux que si cette guerre avait heureuse issue , le roy auroit pour sa part tout le pays qui est depuis Anvers jusques en Picardie, et que le prince d'Orange reticndroit Hollande, Zélande et Irise. Suivant cela, Icdict prince d'Orange et son frère pourvurent à ce qui estoit requis de leur part , et le roy pria l'admirai (([ui estoit revenu en cour par le mandement du roy , où il avoit esté encore mieux vu qu'auparavant ) de penser à tout ce (jui seroit propre pour l'exécution de sa promesse. Lors il sembla estre ex))édient, pour bien acheminer .ses alfaires. d'envojcr quehjues vai.sseaux en la coste de Bretagne pour empescher le secours qui pourroit estre envoyé d'Kspagne en Flandre au duc d'Albe. Ce qui lut exécuté, et la charge baillée au colonel Slrozzi et au baron de La Garde, auxquels le roy connnanda de tirer des havres de Bordeaux et de La Rochelle (juehjues galères tontes équipées, et pour-
copie de ce traité ; envoyei-le-inoi par un coiirier exprès ; c'est cliosi- iin|if>rt:nilc (|iii pciil porter un (^r;iii(I prcjuilico à mes nfTiiircs et i'i notre sainte foi catholiciuc. • .\rcliives de Simaiicas, U 32--*.
ARRIVÉE Df.S UUr.UENOTS A PARIS (1572). 95
\oir (Je bonne heure à tout ce (lui serait requis ])oiir la conduite d'ieclles. Ou assembla juscju'à six mille hommes de pied avec grand ajjpareil d'artillerie et munitions. Le bruit estoit(mais par risée) que cestoit pour aller faire (juehpies conquestes ès-terres neuves; mais, à la vérité , le menu peuple mesmc disoit que cestoit une armée pour la Flandre *. » C'est précédé par toutes ces mesures <|ue le parti huguenot s'achemina \ers Paris. La marche de la reine de Navarre ressemblait à un triomphe; elle était tantôt montée sur un beau coursier , tantôt dans une riche litière , ne faisant ]tas plus de trait à div lieues j)ar jour , s'arrèlant le soir pour ouir le prêche et la ])ricre de ses ministres. C'étaient des hommes grossiers, des pré-
* Sur les armemoiis (iiii se faisaient en France lorsque la rciur L'tiiit à I5ii»is : Voyez dans les pièces de Siuiaucas, la eorrespondance du secrétaire Aguillon , ayant le poste d'ambassadeur par intérim , paquet B 32.
O secrétaire A(;uillon entretint pendant (juelques mois la correspondance la plus acli\e, soit avec riiilip|)e, soita%ec le duc d'Vibe; il leur donnait les moindres nuu\ elles de l'armée de terre, des armemens maritimes. Il écriNait au roi d'Espagne sur le mariage, sur le traité avec la reine d'Angleterre. L'affaiie du mariage n'occupait ((u'incidemnient la cour d'Fjipagne : celte cour était entièrement absorbée par les armemens qtii avaient lieu ; car bien qu'on lui disait qu'ils étaient destinés pour la (Ihine et autres pays d'outre-mcr, elle se doutait du véritable but : les Pavs-Ra».
9fi MORT DE LA ROML DE NAVARRE (1572).
«licatewrs de nionla{yncs. Jeanne ne pouvait les ccouter sans (ju'un sommeil subit s'emparât de ses membres; mais pieuse femme, elle eommandait à SCS sens, eu travaiUanl à la tapisserie. Quand elle entra dans la grande cité, le peuple, morne , silencieux, ne poussa aucun cri, car les huguenots étaient désormais ses maîtres; il y eut bien des pourparlers secrets entre les quarteniers, dixainiers et les j)rincipaux du peu])le; « où Aculcntils donc nous mener avec cette arrogance ? ne faudrnit-il p:\s de bofines vcspres siciliennes pour nous débarrasser de ces maudits hércticpies ?»
11 V avait à peine quinze jours que la chevalerie calviniste dominait Paris, qu'un triste cvéneracnt vint frapj)er les deux partis et les irriter plus profondément l'un contre l'autre. Jeanne de Navarre , depuis quelques temps maladive, se mit au lit le A juin , et mourut cinq jours après ; elle avait beaucoup fatigué; elle sortait chatiue matin de son holel , rue de Grenelle, où elle logeait, avec Jean Guillart , évèciue apostat , pour acheter dans les bouti(jues de métiers, de beaux meubles, l)ijoux et parfums (ju'elle destinait aux noces de son fils Henri. On glosa longuement parmi le j)euj)lc sur cette mort inopinée; il circula des jiamphlets protestanset catboli(iues; les uns conlaii'iil (jue ll('né le parfumeur, « en vendant ses dnigucset collets parfumés à la royncde Navarre, trouva nu))en de 1 empoisonner. Les autres sont
MORT DE JE\>'>E D ALRRET (1572). î)7
d'autre advis. Tant y a que ledit Urne s'en est vanté depuis . et a bien osé dire qu'il avoit le ras tout prest pour deu\ ou trois autres ([ui ne s'en doutoient pas. Ainsi donc le mercredi , 4'" jour de juin, elle tomba malade au lit d'une fièvre continue, causée (disoit-on ) d'un mal de poumons, oii de loiif^-tenips s'estoicnt formés (jucl(|ucs apostumes . lcs((ucls csuius et irrités par les jurandes chaleurs d'alors et d'un travail extraordinaire, lui enflammèrent cette fièvre dont elle mourut cinq jours après , au grand regret de ceux de la religion .et joie du conseil secret *. » Les calholi((ues, au contraire, dirent que c'était punition du Ciel contre Jezabel , la reine des huguenots. F.n temps départi, rien n'arrive naturellement , tout se traduit dans l'esprit du peuple j)ar les trahisons et le crime; la mort surtoiit , la plus fatale des conditions de l'homme, ne vient jamais par la destinée, il y a toujours »ine main cachée qui la devance. L'impression fut griMide parmi les huguenots; les m-' fiances s'accrurent ; les ]iamphlets calvinistes furent remplis d'enthousiasme [tour la tête qui périssait , et j»lein de violence contre les catholi(|ucs. C'était une adoration pour Jeanne d'Albrel; on fit poésies, sonnets et épitaphes, toute espèce
' • Dricf discours sur la mort de la royne de Navarre, ad- >-cnueà Paris, le 9' jour de juin 1572. •
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98 HUGUENOTS F,?i COUR (1572).
de rogrets et de douleur : « On ne devoit pas s'estoniier si elle n'avoit langui (|ue cinc} jours à s'envoler au ciel , ear elle n'avoit en elle pres(|ue rien de mortel * ; la vie lui ayant esté eonmie mort, elle ne desiroit rien tant (jue de gaigner le port pour s'affranchir des orages et tempestes ; après avoir tant combattu , elle devoit recevoir le prix de sa vertu **. »
Cependant renoncerait-on «ux avantages du pouvoir pour courir à la guerre civile ? Quitterait-on cette situation de cour avec tous ses charmes, sous le j)rt'loxte d'un crime incertain ? Charles IX et sa mère avaient donné les |)reuves de leur innocence; on avait constaté la maladie, les causes de la mort si prompte de la reine de IVavarre. Colignv, séduit par la position de confiance qu'on lui avait faite, placé à la tète du conseil, dével()pj)ant son plan de politique, ne voulut point rompre avec le roi; il écrivit au jeune Henri de
* S'esbahit-ou pourquoi la royiie de Navarre , En sagesse et piété et boulé si rare , N'a langui que cin(i jours à s'euvolcr au ciel ? C'est le peu qu'elle avait en elle de mortel.
** Car la vie, ici-bas, lui estant comme mort, Elle ne desiroit que de gaigner le port, S'iifFranehir de tcnqjcsles et tout mondain orage. N'est-ce pas bien raison , puisqu'elle a combattu , Qu'elle reçoive aussi le i)rix de sa vertu !
( Paiiiphlcls hiicjurnols.)