FERMENTATION DANS PARIS
autre chose, sinon que sur la fin la royne-mcro dict : Combien que je ne sois ([u'unc fcinine, si suis-je d'advis qu'on y pourvoie de bonne heure. » Le roi témoigna un tendre intérêt à l'amirol; il demanda à voir la balle qui l'avait blessé. La reine-nière la prit également, la toucha; puis rappelant un souvenir qui était comme un sanglant reproche au parti huguenot et à Coligny : « Je suis bien aise que la halle n'ait point demeuré dedans , monsieur l'admirai ; car il me souvient lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans , les médecins me dirent quelquefois que si la balle estoit hors, encore qu'elle eust esté empoisonnée, n'y avoit danger de mort. » Cornaion répondit : « INous ne nous sommes pas contentés de cela , Madame ; car voulant prévenir ce danger , nous avons donné un breuvage à monsieur l'admirai pour empescher la force du poison , si dadvcnture il y en avoil. >•
Cependant la fermentation de Paris augmentait. Il y a dans les partis agités quelque chose de la nature du tigre ; quand ils ont goûté du sang ils veulent s'en rassasier. La blessure de l'amiral , la bonne balle d'arquebuse avaient excité l'enthousiasme parmi le peuple ; Maurevel après avoir frappé son coup , s'était dirigé vers la porte Saint- \nfoine , et chaque fois qu'il s'arrclait sur son beau cheval d'Kspagne, il s'écriait au milieu des vives acclamations : « C'est faict , bons bour-
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pfoois , nous n'avons plus d'adniirai * ». cl partout on l'avait fêlé, partout on l'avait salué de mille cris de joie. Il y avait des conciliabules secrets, des assemblées de nuit dans lesquelles on délibérait d'en finir avec les hérétiques, misérables étrangers. Une circonstance hâta la catastrophe. Les informations prises à la demande de Coligny ne laissaient plus de doute que la main cachée du duc de Guise avait dirigé l'arcjuebusade de Maurevel . d'où résultait naturellement une poursuite criminelle contre le prince populaire, l'homme de Paris et de la multitude, l.c parti calviniste réclamait une promptejustice; en «•as de refus il parlait de se venger lui-même et «ratfa(juer par les armes les Lorrains assassins de l'amiral. Quand les Guise surent ces intentions, • ils s'en allèrent trouver le roy . et en présence de plusieurs . luy dirent qu'il leur sembloit que Sa .Majesté n'avoit point leur service à gré depuis assez long-temps ; et s'ils eussent pensé qu'en se retirant en leurs maisons le roy y eust pris plaisir, pour luv complaire ils n'eussent pas failli de s'en aller de la cour. Le roy avec un mauvais visage et ave«' paroles pires, leur respondit qu'ils s'en allas.sent où ils voudroient , et qu'il les anroit bien toujours s'il se tronvoit qu'ils fu.sscnt coupables de ce qui avoit esté faicf à l'admirai.
' De l'F.-ital de t'ranrr sou* Cliarlc^ IX , (om i. p.i;; 19fi. "I iî
146 CONSEILS DES IIUGUEÎSOTS (1572).
Pour((uoy se retirant de la présence du roy bieu acconipafjnés , montèrent à cheval environ le niidy , comme pour sortir , et marchèrent vers la porte Sainct-Antoine; mais ils ne bougèrent de la ville. » Kt en effet le peuple n'eût pas souffert que ses bons princes catholiques, ses défenseurs, q«iittas.*ent Paris; fallait-il chasser les braves fils du grand duc de Guise pour livrer les bourgeois et les métiers à cette rude chevalerie de province qui venait imposer ses coutumes odieuses ? Dès le soir du 22 « les ([uartcniers de Paris vont par toutes les hostelleries et logis, prennent par escrit les noms de ceux (jui faisoient profession de la religion , marquent leurs demeures et portent leur roole à ceux qui en avoieut faict commandement *. »
Les huguenots étaient informés exactement de tout ce qui se passait à Paris; ils craignaient les émotions de ce peuple armé qui couvrait les halles de ses fortes confréries. Déjà lorsque Charles I\ vint visiter l'amiral , il fut mis en question si l'on ne le trans])orterait ])as dans le Louvre même, pour le mettre sous la protection du roi. Cet avis fut abandonné parce que l'amiral était faible et ne pourrait supporter un trajet qui l'aurait si fortement agité. Des conseils se tenaient jJ d'heure on heure chez Coligny afin de résoudre
* IU-j;i^f (Ir rilof.l-(lr-\i(I.-. X. 1572
PUÉCVLTIONS DES Hir.UE^iOTS (1572). 147
<|iiel(|ucs mesures de salut j)ubli(;. Pouvait-ou résider à Paris ? Le vidame de Chartres iusista avec une faraude véhémeiu^e pour quitter la ville : « Il aperoevoit de moment à moment des elioses qui le mettoienl en fort grand doute. Au contraire , les autres desbattoient qu'il se lalloit contenter de demander justice au roy et requérir que tous ceux de Guise eussent à sortir de la cité pour autant qu'ils avoient trop grand crédit envers le peuple *. » Ce dernier avis fut approuvé par le roi de Navarre . le prince de Coudé et plusieurs autres. ïéligny représenta que» c'estoit faire tort au roy de rév0([uer en doute sa sincérité; qu'il falloit demander justice paisiblement et modestement ; n'estoit-il pas à craindre , en pressant trop les choses , que le roy s'irritast ? » Un gentilhomme de Picardie , nommé Bouchavannes , assistait à ce conseil ; on remarqua que « lors il ne dit pas un mot, mais qu'altenti\enicnt il escoutoit opiner les autres . ce qui augmenta fort la mauvaise opinion (ju'oii avoil eue de lui auparavant. Plusieurs trouvoient estrangc que lui qui faisoit profession de la religion , estoit toutefois fort bien vu de la royne-mère , et alloit souvent >oir le comte de Retz et autres tels mignons d'icelle
rovnc **. »
' De l'Kstat de Fr:iiicc sous Cliarles IX, aiin. l.")72. " >J('iiinircs il'Esiat sous Chjiilcs 1\, t. 1, p. 20."».
148 FRAYEUR DES HUGUEÎVOTS (1572).
Les bons rapports de la cour et l'amiral se rontinuaient; tandis que son parti concevait des nirfianccs , Coligny donna charge à Cornaton « d'aller vers le roy pour ladvertir de l'esmotion du peuple el luy demander (ju"il luy plust octroyer quelques archers de sa garde j)Our demeurer à l'entrée de son logis; qu'il luy plust aussi permettre que des gentilshommes amis de l'admirai vinssent loger dans la rue où il demeuroit ; item, qu'il permist qu'on mist des armes dans le logis dudict admirai ; et afin que le roy ne prist occasion de penser quelque chose de sinistre sur cette dernière requeste, on lui demanda des archers de sa garde principalement, pour voir tout ce ([ui se feroit au logis de l'admirai. » Charles IX s'écria : « Mais où avez-vous entendu ces bruits ? » 11 commande au comte de Retx de faire venir la royne sa mère. « Icelle estoit à peine entrée , que le roy fort esmu lui demanda : Qu'y a-t-il ? que veut dire ceci? On me dict que le peuple se mutine et prend les armes. — Il ne faict ni l'un ni l'autre, respondit-elle; mais s'il vous sou\ient, vous avez commandé ce matin que chacun setinstà son quartier de peur de troubles. — (icla est vray , respondit le roy , mais j'ai défendu qu'on prist les armes. ■ Alors le duc d'Anjou . (jui estoit venu avec sa mère, dit : • Prenez (io.sscins avec cincjuante arcjnebusicrs. » Cornaton ré|diqua « que ce seroit assez d'avoir .seulement
PRÏ^C\rTlONS \ l.HOTKL DE L'AMIRAL. 149
six archers delà garde, car leur autorité serviroit autant à contenir le peuple que s'il y en avoit davantage. — Non , non, dict le roy et son Irère aussi , {irenez Cosseins , vous n'en sçauriez choisir un plus propre. » Le choix de Cosseins ne devait point plaire auv huguenots, qui le considcraient comme un ennemi de leurs doctrines; mais les archers de la garde du roi étaient alors une garantie , une sanction armée de la protection rovale. « Quelques heures après , Cosseins vint au logis de l'admirai , accompagné de cinquante ar- (|uc])usicrs , et choisit deux boutiques |»rochaines (l.ms lt;s([uelles il posa ses soldats. Puis, arri\a Kambouillct , niareschal-des-logis , qui, suivant l'advis donné par le duc d'Anjou le jour précédent, commanda à tous les gentilshommes catholiqueslogésen ceste rue d'aller ailleurs, marqua et fit venir ès-maisons et hostcllerics lesamis et familiers de l'admirai *. »
Les deux peuples étaient ainsi bien sé])arés ; les huguenots, braves gentilshommes , rudes batailleurs de province , groupés autour de leur chef, pouvaient facilement se défendre en cas d'attaque s'ils eussent eu une tète de parti autrement faite que celle de l'amiral. Mille s\mptômes iudi- ({uaient l'eflervescence de Pnris : (ui transportait
Mt'miiirc rlc l'I-stat de l'ranre sous r.liiirics IX , f. i , |. 205.
150 KÏAT DE PARIS (1572).
(les armes de tout côté ; des cris de fureur se faisaient entendre dans les rues; les tk'hevins de l'Hôtel-de-Ville étaient- en veille; on apercevait des lueurs à chaque fenêtre du grand hôtel de la Grève, et pendant ce temps les calvinistes se retiraient en leur quartier sans se préparer contre l'orage qui grondait, sans saisir leur bonne épée et leur arquebuse brunie , pour résister aux confréries et métiers qui s'assemblaient sur les places publiques, autour des halles et sous les bannières de leurs quarteniers et dixainiers.
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