‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV (volume 2)Chapitre 42 sur 113 · AVEUX DU DUC DVNJOU · texte numérisé non relu

AVEUX DU DUC DVNJOU

trouver entre deux grands partis, sur lesquels il n'auroit ni coniniandenient ni obéissance. Un seul coup d'espée pouvoit remédier à ce malheur ; en liiant l'admirai , les desseins des huguenots mourroient avec lui; et par telles autres peintures et figures, la royne ma mère fit impression sur mondict frère. Ceux qui opinèrent les premiers furent d'advis qu'il en falloit ainsi user; le maréchal de Retz toutefois nous estonna beaucoup et donna une opinion toute contraire à la nostre , en disant que cette afl'rire, loin d'esteindre les guerres, les rallumeroit plus fort; que à la postérité ce seroit un grand déshonneur au roy et à la nation françoise , c'estoit perfidie et déloyauté et tellement nous persuada par bonnes et apparentes raisons que perdismes voire la volonté. Mais ses })aroles n'estant soutenues, nous l'emportasmes et recognusmes une merveilleuse métamorphose au roy, qui passa de nostre costé; et allant bien outre à nostre opinion , car ce fut lors à nous à le retenir : « Par la mort de Dieu, s'écrioit-il en fureur , qu'on tue l'admirai et tous les huguenots , afin qu'il n'y en ait pas un pour me le reprocher après. » Alors nous avisasmes à l'exécution ; nous uuus asseurasmes des prévost des marchands, capitaines et autres, désignant quelques-uns pour exécuter particulièrement sur aucun , comme fut AI. de Guise pour l'admirai. Le jour commcnçoit à poindre , et ma mère et moi allasnu^s au portail

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du Louvre en une chambre joignant le jeu de ]>nnlme pour voir le couinieneenient de levrculion , où nous ne iusnies pas long temps ; et comme nous considérions les conséquences de pareille entreprise, nousouysmes tirer un coup de pistolet (jui nous troubla beaucoup. Nous aouIusmes soudainement empescher l'exécution, et dépeschasraes vers M. de Guise pour lui commander de rien entreprendre sur l'admirai ; mais il nous fit rcspondre f[uc le commandement estoit venu trop tard; l'admirai estoit mort, et on connuencoit à exécuter partout le reste de la ville *. »

Quand on compare ces récits divers , et pourtant identiques, il est impossible de ne pas avouer que les sanglantes journées qui se préparaient furent résolues sans longue préméditation comme un désespoir du conseil pour échapper au danger des guerres civiles. Les deux partis n'en pouvaient plus ; Paris et les populations ardentes des cités catholiques voulaient .se délivrer des huguenots, de ces prêches qu'elles poursuivaient de leurs imprécations. Tout (-e j)euple des rues et des halles était armé et montrait son dévouement; le conseil en profita a la manière de celte épo- (jue , en subissant rinfluence des mœurs cruelles (le la génération du seizième «ièrle. Ceux (jui oiit \MHi dans nos troubles politiques, en face des

■ Mss. fil- Ih Bibliolli. rovnl»- eu 10 *ol. iii-lol., inùlnlcs /ît- «ei/s flixliniques. t. i, p. lîlO, Recueil tle Tlioisy.

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scènes de carnages et d'échafaud, peuvent seuls se faire de justes idées sur les catastrophes d'un autre âge , amenées également par la terrible souveraineté de la multitude. Ce n'est pas la pensée et l'ambition de quelques hommes qui poussent le peuple dans les temps d'agitation, mais le peuple qui entraine les hommes , les conseils , les politiques, les assemblées et les rois.

Y avait-il moyen de sortir d'une crise fatale , produite j)ar deux opinions ])rètes à courir aux armes ? Devait-on renouveler la guerre, subir toutes les chances des batailles , recommencer enfin cette lutte qui aboutissait sans cesse à des trêves pour être rompues encore par des guerres? L'idée d'un massacre des chefs huguenots entrait mieux dans les opinions. Suivant IJrantônie , le faiseur d'anecdotes et de bons mots , Catherine disait « qu'elle n'avoit à se reprocher que la tuerie de six personnes. » D'après son idée, connue elle l'avouait dans ses confidences , elle eût voulu qu'on se débarrassât des grandes tètes des deux partis; c'était un milieu qui ne pouvait aller avec le mouvement catholique sur Iccjuel on s'appuyait alors exclusivement. Toutes les chances se moiitraienl favorables à la crnellc exécution <}u'on préparait. Les méfiances des cah inislcs les avaient tous réunis dans des maisons bien désignées : on pouvait dès lors les euvdojqicr en une connnunc jiroscriplion.

PRÉPARATIFS DE LV S.-BAHTIIÉLKMY (1372). lf)3

Le silence le plus absolu, le ])lus inviolable secret fut {jardé sur les mesures qu'on allait prendre ; on fit entrer des armes au Louvre ; les soldats, archers, arquebusiers du roi de Navarre qu'on suspectait, furent enfernu's dansle château, et sous le prétexte de se défendre contre les entreprises des ducs de Guise, on appela ([uelques nouveaux archers à Paris. Rien de précis ne fut arrêté sur le mode d'exécution. Dans le conseil secret oii assistaient la reine , le due d'Anjou , le i\uc de Nevers, le comte d'Anjjoulème , lUragues, {^arde des sceaux , le maréchal de ïavannes et le comte de Retz , on délibéra seulement qu'il f;illait en finir avec les huguenots sans recourir à la guerre civile. Ce conseil repoussa le projet de la reine, d'envelopper les grarules tètes des deux partis dans une commune tuerie : Catherine voulait amener une prise d'armes bruyante et désordonnée, une émeute facile . car elle était dans les esprits ardens; on aurait engage un combat entre les chefs, et sur-le-champ seraient survenus les secours des archers du roi , qui auraient expédié les uns et les autres dans un pcle-nicle de nuil. Ce juste-milieu sanglant ne pouvait répondre a l'état des esprits. Lèvent souillait au catholicisme; il fallait de toute nécessité s'abatulonn<;r an duc de (iuise. Il y avait haine profonde dans cetl»race contre Chàlillon; on le lui li\rail. En confiant l'exécution des vengeances en des mains jio

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juilaires , en phicuiit les catholiques à la tête de ce massacre, c'ctait le rendre général : une foisenij)orté par le mouvement, on ne pouvait plus s'arrêter ; on allait a l'extermination entière des huguenots.

Dès le 21 août on voit le conseil secret se mettre en rapport avec rHôtel-de-Yilleet lui fournir des armes : les échevins reçurent des lettres du roi qui déclare « n'avoir entendu comprendre les prevost des marchands et eschevins de cette ville en son édict du 26 dernier qui statuoit et faisoit défense à toutes personnes, de quelque estât et conditions qu'elles fussent, de faire ni fondre aucune pièce d'artillerie sans des lettres patentes et permission adressées au grand-maistre d'artillerie; voulant que les sieurs de la ville jouissent de leurs privilèges , à la ("harge qu'ils ne pourront adviser ni employer que vingt salpètricrs, les noms et surnoms desquels seront donnés par roolc, au grand-maistre artificier, et signé d'eux.*».

Le 23 , les démarches sont plus significatives. On lit dans les registres de l'Ilotel-de-Ville : « Le 2ii août lo72, le roy ayant été adverti que ceux de la nouvelle religion conspiroient contre sa personne et son Kstat jusques a avoir mandé à Sa Majesté quelques propos hautains et sonnans en menaces, manda le prevost des marchands au

• Krjîisl, (Ir l'Il.Mil (I.- \iilc, u, l.-l. .51

ORDRES I)K LllOihL-DK \I1.LL (1572). Ibô

Louvre, le soir l)icn tard, aiuiuel il commanda de se s;»isir des clefs de la ville et d'en laire soi^jneusenient fermer les portes, faire tirer tous les bateaux du costé de la ville et la fermer de longues chaisnes; de faire mettre en armes tous les capitaines, lieutenans, enseignes et bourgeois des «juartiers et dixains, et les faire tenir prests par les cantons et carrefours pour recevoir et exécuter les comniaiidemens de Sa Majesté ; de faire tenir larlillerie preste tant dedans rib")lcl-de-Ville ([ue devant et la place de Grève et autres conunandeniens tant à lui qu'au corps de la ville : pour l'exécution desquels on fit expédier niandemcns portant des ordoiitjancesaux (piarteniers, anrbers, arquebusiers et arbalestriers et autres oflicicrs de la ville qui furent envoyés le lendemain 24 , jour de Sainct-Bartbélcmy , de fort grand matin , et aussi pour faire njettre les bourgeois, nianans et b.ibitans sous les armes. Lesquels commandemens et injonctions de sji dicte Majesté aux prevost et escl^evins , conseillers , quarteniers et autres officiers de ladicte ville auroicnt été obéis, et iceux commandemens exécutés le mieux qu'il Icurauroit été possible dès ledict samedi au soir et la nuict. Suivant le commandement de Sa Majesté auroit esté rendu compte et témoignage a icelle d'beure en heure. Et pour l'exécution lesdicts prevost et eschevins auroicnt faict expédier par le grcftier de ladicte ville plusieurs mandemens

160 ORDRES DE L'IlOTEL-DEr VILLE (1572).

et ordonnances aux quartenicrs , archers, arbalestriers, arqucbouziers et autres ofiiciers , comme il estoit besoin et nécessaire, de ce qui leur estoit commandé , lesquels auroient esté envoyés et l)Ortés le lendemain dimanche, 2-4'= jour dudict mois, jour Saincl-liarlhclemy, de fort grand matin , auxquels raandemens chacun dcsdicts officiers et bourgeois auroient semblablement obéi. » Suivent les mandemens du 2^ aux quarteniers et aux capitaines des archers, arbalétriers, pistolliers et arquebusiers.

« Les sergens, tant à pied qu'à cheval ; les bourgeois, manans et habitans, sullisans et capables de porter armes doivent tous se trouver présentement, lesdicts bourgeois armés des armes dont ils se pourront mieux aider, devant l'hôtel d'icelle ville pour le service du roy , repos et scureté de eeste ville suivant le très-exprès commandement dudict seigneur roy, sans y faire faute sur peine de la vie * ».

* Registre del'Ilôtel-de-Yille X, fol. 8 et 9j rec. et vers. Le roi avait fourni une partie de ces dépenses. On trouve un rôle ainsi conçu : « Au prevost des marchands , aux quatre eschevins et procureurs du roy et receveurs, 2100 liv. tournois , qui leur ont esté donnés pour acheter armes et «hcvaux pour la seuretc de leurs personnes, et agir contre les traistres ennemis du roy et de Dieu , et pour recognoistre si les rondes ou sentinelles et guets de la nuit sont bien disposés et exarts, et se font suivant la volonlô'du roy,

PUKPAKATIFS >IILIT.VmKS (1572). If.T

Le niaréohal tic Tavaunes fut chargé des pré- [laratils militaires. Une fois qu'on se dccidait pour laxi-^ «les catholitiucs, on pouvait s'adresser en toute sûreté aux. confréries de Paris, aux métiers, aux compagnies bourgeoises; là étaient les haines profondes, et j'oserai dire municipales, contre les huguenots. Les capitaines purent bien craindre un moment ([ue telle ne fût pas la volonté du roi . mais lors([u'ils en furent assurés, ils répondirent : • Nous vous jurons que vous en aurez nouvelle . car nous y mènerons si bien les mains , à tort n travers, qu'il en sera mémoire à jamais '. » En elfct . abandonner les hérétiques au peuple de Paris, c'était préparer leur extermination.

Le duc de Guise, maître absolu du mouvement, marula en son h»'itel Jean Charron, prevot des marchands, et Marcel, qui venait à peine de quitter cet oflicc, et leur dit : « Messieurs, il s'agit de nous délivrer , .sous le bon plaisir du roy , de tous les huguenots; convoquai ce soir pour minuict les eschevins, les capitaines de quartiers , tous en la Grève, et là nous vous dirons conuncnt il faudra expédier. » A minuit , pas un des bourgeois notables, des bons échcvins et quarlenier.s ne

rommc ses [iri'déccsseurs ont faii-t en ras semblable. • ( 20 «oiit 1572. ) •

* Bk«:<to]ie, t. IX. — MôiiKiirrs de Tavamies. (. m, 2Ô'' »ol. de la coili'ct. Pelilot.

1B8 I.i: DUC DE r.UlSt A LI10TKI.-l)K-VlLLt (1572).

manqua en la coinniune. Les compagnies étaient rassemblées sur la Grève, et tout autour j)ar les quais et le long de la rivière; le duc de Guise arriva le premier a l'Hotel-de-Vilie, suivi de deux de ses gentilshommes, d'Kntragues et de Puy- Gaillard. Il y fut bien fêté , salué par la bourgeoisie , et il leur dit encore : « Messieurs, la volonté de notre Sire est que chacun prenne les armes pour occire Coligny et extirper tous les autres huguenots et rebelles qui sont comme en prison dans notre bonne ville; pareille chose se fera en la province suivant les ordres du roy. Sçachez-lc bien ; le signal sera lorsque l'horloge du palais sonnera la grande cloche , au point du jour ; alors que chacun des bons catholiques ceigne un morceau de linge blanc autour du bras, et place une belle croix en son chef *. • Les paroles du duc de Guise furent bien reçues et saluées par tous. On convint qu'il serait dit aux métiers, maitres et lions catholifiucs de mettre flambeaux sur les fenêtres , afin qu'on put tout voir et ne pas se tromper. Les compagnies bourgeoises se divisèrent également en petites troupes et dans les divers «piartiers pour qu'aucun huguenot ne put échapper **.

' ^!f'-moires de lEslat de France sou» Charles 1\. t. i. nri ntni. 1572.

■* .\vaiit d':illfi plut loin dans \f iV-cit i\e l'événement

DE {.UISE. CHEF Dl MOI VEMEM (ISTi). |fiO

Le mouvciuent inuniripal étant ainsi bien organisé par le duc de Guise auv applaudissemcns de toutes les halles , le chef du parti catholique se rendit au palais du Louvre pour se concerter avec Catherine de Médicis. Là il trouva le roi dans l'incertitude et dans une complète indécision. Avec la même énergie le duc de Guise remontra que les choses étaient trop avancées pour reculer . qu'il répondait du plein succès ; n'était-ce pas la plus belle occasion de se débarrasser des ennemis de Dieu et du roi ? Il fui secondé par les ducs d'Anjou . de Aevcrs . le maréchal de Tavannes et le comte de Uetr. ^iharles I\.

de la Saint-Barlhi-li-uiN .je ne doi.< point onieUre <le parler ici d'un ouvrage qui parut sans nom d'auteur en 1826 sur cette triste exécution. Il est malheureux que l'homme de talent auquel on l'attribue ne se soit éclairé qu'à une source unique, les Mémoires df VEsiat de Fran-e sous Charfe» /.!'. et que préoccupé des études grecque et latine . il ait «pporlé les idées et même le style des conjurations de Catilina et des Gracques dans la narration de ces scènes qui s'en éloignent si complètement. C'est une mauvaise école que celle qui. aux époques de grandes passions, substitue les complots de quelque» léles au\ réactions et aux monvemens populaires. Pour prendre une juste idée de la Saint-Barthélémy . il faut comparer les nombreux pamphlets qui de part et d'autre furent publiés. J'en ai recueilli beaucoup de irès-curieux . ralhoIique< ou huguenots, dont je donn<le litre p. \~2. 173. 174.

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