CHAPITRE LI
PREMIERS ACTES DE LAVÈnEMENT OE HENRI III.
La (.'oiir de Polojjne. — Nouvelles de la mort deCharIcs IX.
— Le roi miinifeste son désir de retourner en France.
— Fuite de Pologne. — Passajje dans rK.ni|iire. — Séjour à \enise. — Arrivée à Lyon. — Uéniarclic des j>rotL*staus. — Henri III se décide pour le» catholiques. — As- Kociatinii nu\ Pénitens. — Guerre contre les liuguunols du Dau|)liiné. — Sacre de Reims.
0/4 — loto.
Le duc d'Anjou avait été .salué roi de Pologne; le jeune |)riiice .suivi d'une petite et Ijrillante
35(i LE DUC D'ANJOU EN TOLOGNE (1574).
cour, de ses deux conseillers , M. de Bellièvre et le savaut du Faur de Pibrac, était arrivé à Craco\ie où la diète s'était réunie. Les Polonais avaient admiré les grâces de sa personne , ses formes chevaleresques , et bien que les pamphlets sur la Saint-Barlhéleiuy eussent un peu soulevé les esprits contre l'un des chefs actifs de la réaction catholique se couvrant de sang dans les troubles de Paris, cependant le nouveau roi fut bien accueilli par les sénateurs et la noblesse polonaise*. Ce qu'on lui reprochait dans les graves réunions^ de Cracovic, c'était de s'entourer de cette petite cour de Français , compagnons de batailles et de plaisirs qui charmaient les longues soirées d'hiver j>ar le récit des amours de France. Loin de sa douce patrie , sous le ciel grisâtre de la Lithuanie , dans ces villes sarmates , il y avait bien des souvenirs de la belle cour du Louvre , des nobles «lames de Catherine; on contait dans les veillées d'armes, les aventures d'un palais dont on regrettait les ])laisirs; jeunes gentilshommes , ils se vantaient de leurs bonnes fortunes , des faveurs qu'ils
• Voyez tiaiis le portefeuille Fontaiiieu , n'" 327-32S, une cxeelleiitc dissertation, faite par M. de Fonlanicu luimême, sur toutes ces négociations pour le (rône de Poiojjiic et sur la fuite précipitée de Henri 111. — l'ui/ez cgalemenl lie fie Coinmcndon. par A. M. Gratiani , et la Iraducliou de l'Iéchier. Paii:* , llabrc Ci^nioisy, in 12, 1680.
LE DLC U A>JOt E.\ l'OLOC.ME (1574). 357
avaient eues des filles de la reine. Le nouveau roi de Pologne donnait l'eveniple de cette lieenee de propos, de cet échange d'abandon et de confiance adultère ; des courriers parcouraient sans cesse les routes de Pologne en France pour porter des lettres à leurs douces complices : Henri 111 avait suspendu à son cou le portrait enrichi de diamans de la princesse de Condé , et plus d'une lettre fut écrite avec le sang des gentils-hommes, pour témoigner cette frénésie de la passion qui faisait bouillonner leurs veines.
Au milieu d'une cour toute française, il y avait peu de places pour les vieux sénateurs polonais, pour ces physionomies austères qui ne j)a riaient que de diètes, des droits de la nation , délibérant à cheval dans la plaine. Le roi échappait a ces assemblées einiuveuses, à cette politiijue sauvage, à cet usage des con\ersations latines qu'il abandonnait au sieur de Pibrae , excellent avoc;rt-général dont la parole avait retenti dans le «-oneile de Trente ! Toute la noblesse était mécontente ; Catherine le savait, et avec cette grande habileté qui l'inspirait dans toutes les aflaires, elle écri- Aait à son fils« de ne point ainsi s'aliéner la nation (jui l'a voit eslu. » Henri 111 écouta ces exhortations prévoyantes. \ la fin , tant les grâces françaises avaient séduit la p()]»ulalion de la Pologne ([ue de la méfiance on élail passé à renlhousiasnie le [dus
358 l'UITE DU DUC D'ANJOU (157 4).
vif, la noblesse polonaise ne songeait qu'à marcher sons un chef aussi vaillant contre les Moscovites qui menaçaient le territoire.
C'était dans ces préparatifs de batailles , au milieu de cet enchantement des nobles et du peuple qu'arriva la nouvelle de la mort de Charles IX. Les lettres de Catherine étaient pressantes ; elle parlait des projets du duc d'Alencon , des intrigues des politiques ; de la nécessité d'arriver promptement pour assurer une couronne chancelante. Une fallaitpas de grands efi'orts auprès du roi de Pologne, qui ne rêvait que Paris, sa cour, ses brillantes fêtes ; il en fit confidence aux jeunes seigneurs qui l'entouraient et })articulièremcnt au sieur dePibrac qui dut préparer les voies secrètes ; car la diète polonaise depuis la mort de Charles IX gardait le roi a vue ; elle avait peur qu'il ne lui échappât. Henri III se sauva déguisé avec ses compagnons de France ; on vit alors le spectacle singulier d'une nation tout entière à la poursuite d'un roi qui ne voulait plus régner sur elle * ; Henri n'échappa qu'avec peine à toute
* Rcinlion de l'évasion de ilcnri III de Pologne pour revenir en France. Bibli()(l)('([ue du Roi ; niss. de Mesnics, inlilulés : Mémoires sur le rctjtic de Itcnnj lll . in-fol. Il" *'"/'. — « Discours d'un polonais calliolii/uc sur la fuite do Henri do Valois IW lion du royaunto do Pologne. » Paris. André Le Coij , 1574.
FriTF. nr siiiu nr. riuRxr, (ist-î). 359
rirrltnlinii du pouplc. Il fui obligé de rompre nu ponl pour se trouvrr en .sùrel»'" sur le territoire allemand. Le sieur de Pihrac nous a eonserve les pittoresques détails de sa fuite aventureuse , et le récit encore tout plein des frayeurs du pauvre avocat-général nous fait connaître le» périls que les Français durent subir dans let longues routes à travers la Pologne. Egaré au milieu de brouillards épais avec deux seuls domestiques , et cherchant à se cacher, Pibrac fut npcrcu par des pavsans , hommes à demi sauvages ((ui le poursuivirent avec achariienient; ses deux compagnons ([ui étaient arnus perdirent la vie dans cette lutte. Un étang se montrait non loin de lui. il s'y précipite tout souillé de sueur et de poussière; il v demeura exposé à la fureur de ces villageois qui lui tirèrent une (|uanlité prodigieuse de traits d'arbalète ; le malheureux sieur de Pibrac les c^ itait en se plongeant la tète tout entière dans la houe. Le voila se dérobant la nuit, suivant une route au hasard, les jand)es nues et couvert d'une fange qui le rendait hideux; il rencontre une rivière au cours ra|)i(le ; il la traverse à l'aide d'une frêle branche d'arbre. Sur l'autre rive Pibrac fut assailli par des pâtres qui d'abord ne firent que rire de son pileux état, puis le maltraitèrent , parce que, ne parlant pas polonais . ils le soupçonnèrent d'être Français. Une vieille femme eut pitié de sa bonne mine ,
3G0 HENRI m EN ALLEMAGNE (1574).
U\\ donna quelque nourriture et le mit en liberté. En cheminant à travers la plaine , Pibrae rencontre un sénateur polonais de ses amis; il est recueilli dans sa voiture. Ce moment fut pour lui celui du plus grand dann^er. I^ sénateur et plusieurs autres j)ersonnages couraient après le roi. Vers les frontières , la nouvelle leur parvint de la fuite de Henri III par la ^loravie ; aussitôt ils accusent Pibrae d'avoir favorisé .son évasion , de l'avoir préparée en secret, et le peuple s'étant assemblé, voulait massacrer le malheureuv amba.ssadeur. Dans ce moment critique, Pibrae. se souvenant de ses études classiques , harangua la multitude en latin avec la véhémence du Forum, et la menaça de toute la vengeance du piiissant roi des Français , s'il lui était fait la moiiulre insulte ; et la multitude se calma *.
Henri lll fut accueilli par Fempereur avec toutes les démonstrations d'une sincère amitié **; Maximllien voulait se ménager l'alliance de la France , et il voyait d'un autre côté avec un vif sentiment de plaisir que le trône de Pologne devint vacant pour y placer quelqu'un de .sa
* Vie (le Guy du Faur. seigneur de Pibrae. Paris ,T1iibault-l)<nnl,ir)17, petit in-12.
'".La réception <lu roy par l'cmpcrenr Maximilien et l'arcliiduc Fcnliiiand, avec les triomphes et majïiiificenres faicls a son enlrtc à Venise. » Taris , Denis du Tré , 1674.
HENRI m \ VEMSE (1374). :i6!
famille ou des intimes conft'dércs de l'Empire. Le nouveau roi resta peu de jours à Vienne , rorrespondant avec s;i mère qui hâtait son retour; il descendit par l'Italie , car ses envoyés auprès des électeurs lulhériens écrivaient • que si le monarque passoit à travers les pa\s protestans il n'y auroit pas de sûreté pour luy , Uinl s'étoit respandue l'idée que le duc d'Anjou avoit pris une part sanglante auv journées de la Sainct- Barthéleniy *, » Alors l'Allemagne était toute remplie de pamphlets accusalciirs , et le nom du duc d'Anjou se niélait à ceux des ducs de Guise, dans les malédiclions de l'école réformatrice.
Venise vit d'abord le nouveau roi Henri III ; elle l'environna de tous les prestiges de ses fêtes, non-seulement pour saluer son allié naturel, raais encore dans l'espérance de le rattachera la grande ligue contre les Turcs; Henri passa plus de huit jours à s'enivrer de rcs enchantenicns de palais, qu'il conqiarait aux jardins de la belle fée Alcine; et tant l'impression fut grande dans l'esprit du roi de France, qu'il en parlait comme de l'époque la plus joyeuse de sa vie; il la /il même reproduire dans une riche gravure où l'on voit • le Bucentaiire. benu vaisseau . ne servant qu'aux cérémonic-s d'apparat , sur lequel lui avaient été données les splcndides fétcs ; le golfe.
* Despusclie de Srlinmbcrg. J 4.
Jll. 31
;iG2 IIIMU 111 EN ITALIE (157 i).
tout couvert de rii-hes barques et ffoiuloles ornées d'or et d'azur, ofi'rc un coup d'œil merveilleux; Henri lll est représenté descendant du vaisseau et recevant les félicitations des nobles sénateurs (|ui le conduisent au milieu de l'allégresse générale sous des arcs de triomphe , des temples, des reposoirs élevés à son honneur ; les dames et damoisellcs de la cité , montées sur des barques légères , voguent paisiblement à l'entrée du port *. »
Le voyage ainsi se continua dans l'Italie ; Henri y fut partout salué par les princes de ses alliances : quand il arriva à Turin , il était ac- (!ompagné des ducs de Savoie, de Mantoue, de Ferrare , et de Nevers et du grand prieur de France. C'est sous l'influence des idées catholiques qu'il rendit les places de sûreté au duc de Savoie , l'intime allié de l'Espagne **. Il était encore à Turin , lorsqu'une double démarche fut faite, l'une par le parti politique sous le maréchal Damvillc, pour solliciter quelques garanties; l'autre directement par les luthériens d'Allemagne ; « Le 10 septembre, le roy donna audience aux ambassadeurs de l'eslecteur Palatin
nii)liolhéque royale , cabinet des estampes , règne de llciiii 111.
*' Joiininl fie Henri IIJ, édition de 1744 , (oin. I, png. 100 e( 101.
UÉMARtlIES UIS HLGllLNÛTS (1574). 363
et autres seigneurs d'Allemagne qui estoient \ enus luy faire renionstranee de la part du prince de Condo et autres huguenots franrois, à ee (ju'il plust à Sa Majesté leur permettre Texercirede leur religion qu'ils appellent r«''form('e , et les remettre en leurs biens et honneurs, auxquels le roy fit response qu'il estoil content de remettre à ses subjects rebelles et nommément aux huguenots , les anciennes offenses , pourvu que , laissant les armes et lui restituant- les places de son royaume, par eux occupées, ils vesquissent dorénavant catholiciuenient et selon les anciennes lois du royaume , sinon qu'ils vuidassent son royaume et emj.ortassent tous leurs biens *. «Celte réjionse était nette : triomphe absolu de la messe et de Rome , unité de foi dans le royaume. Telles étaient les conditions de ravèuement. A Lyon . le duc d'AIencon et le roi de Navarre durent faire, avant toute chose, acte de catholicité cl d'hcm-
• Lettre dr Hciiii III au roi d'Espagne il lui .iiMiouif son arrivée dans le roynume , et le remercie du lion traitement qu'il a reçu dans les Estnts de Sa Majesté en Italie, et de tous les honneurs qu'on lui a faits, ce dont il était singulièrement reconnaissant. • Ma plus grande considération csldu bien establir les affaires, et di- conserver et entretenir bien soigneusement la parfaicte et sincère amitié qui est entre nous , et de l'arcroislre par toute corresi)nndancc de bons et natuicls ollices. • Archives de Simnneas, col. B 37 "\
364 ACTES DE C.VTIIOLICITÉ (1374).
mage : « Le lundy , j)reraicr jour de novembre, feste de la Toussaiiict, le roy , le roy de Navarre, et le duc d'Aleiiçon , firent à Lyon leurs pasques et reçurent ensem])le leur Créateur à la communion; le roy de Navarre et le duc , prosternes à {»cnou\ , protestèrent devant le roy de leur fidélité, le suppliant de mettre en oubli tout le passé, et luy jurant sur la part ([u'ils prétendoient en paradis et par le Dieu qu'ils alloient recevoir, estre fidèles à lui et à Son Estât connue ils avoient toujours esté, jusques à la dernière goutte de leur sang , et luy rendre service et obéissi\nce inviolable , comme ils recognoissent lui devoir *. » Ces actes signalaient assez dans quel esprit allait se diriger le nouveau règne; la cour s'achemina vers. Avignon pour s'aboucher avec le légat du pape, dans la vieille cité où se maintenait grande encore la domination suprême des pontifes. Ce fut là que , sur les instances du cardinal de Lorraine, Henri III s'aflilia aux corporations de pénitcns, agrégations puissantes qui s'étendaient, alors sur le midi de la France, et |»articulièrement dans l'Italie. Au moyen âge, dans ces temps de luttes et de soufl'rances , des corporations de douleur s'étaient formées pour appeler la pénitence comme un remède aux maux de l'âme. On poussait des cris d'angois-
■ Journal (le Ucnri 111, iililion de 174 5, toiu. I.png. lOOL
LES TKMTENS (1574). 365
SCS roniinc un souIn}i;cinent ; on couvrait sa tète de cendres et du sac grossier ; on serrait ses reins d'une pesante corde ; et puis , avec celte croix du Christ , syndiole du martyre, on parcourait les rues les plus sombres des villes ou s'a^jenouillaient les populations trcjublantçs. Les congréfjations de pénitens s'étaient j)artout répandues ; elles se liaient dans le Midi aux corporations de eités , aux métiers , aux halles , au bas peuple cathoU«pie ; les pénitens ensevelissaient les morts , soifjnaient les malades, multipliaient les processions où leurs bannières , parsemées d'ossemcns , s'assombrissaient encore de la pâle lueur de cierges en résine rongeàtre et dégouttante; les pénitens se distinguaient par leurs couleurs; il y en avait de blancs, de grisâtres , de noirs * : le sac «pii couvrait leur tète était percé devant les yeux de manière à ce qu'ils pussent voir ; et ({uand leurs voix lugubres psalnindiaient les chants grégoriens sous ces robes de bure , on les eût pris pour une troupe de raiitômes sortant du tombeau pour enseigner aux hommes qu'il fallait mourir **. Ces pénitens
* Il existe a la BiblioUiéquc du Roi , dt'pot des imprimés, nii livre uiiiipie de peiiilures de la lijjiie : on y a dessiné les (osluines des pénitens avec leurs conteurs dislinuli\es. J'en donnerai plus tard la description.
Ce leni|>s est cnipicint de je ne s;iis ((iioi de tiislu et
Sf.fi IIKMU m AFFILIÉ AUX rÉiNlïR>S (1574).
foriimient comme des sociétés secrètes au sein du catholicisme ; ils étaient une force, et en s'nlliliant à eux, Henri III voulait donner un aj)j)ui déplus à son avènement royal:* Le roy estant à Avignon va à la procession des Battus et se faict de leur confrérie ; la royne-mère comme bonne pénitente en voulut estre- aussi et son gendre le roy de Navarre , que le roy disoit en rien n'estre guère propre à cela : il y avoit trois sortes de pénitens audict Avignon:
d'il ne teinte assombrie ; onpeiit le voir par le titre des brochures contemporaines quej'airecueillies : «Brief discours de trois pluies de sang tombées en plusieurs et divers lieux du Couilé-Venaissin en Provence trois samedis consécutifs, avec rcrtaiii tonnciTC prodijjicux advenu et ouyceste année 1574, a\ec grand esbabisseraent d'un cbascun. » Lyon, Jean Pa- <rassT>n, 1574. — «Dieu est grandement counoucé des grandes rruautés, rebellions et fureur ninrliale qui troublent icelle contrée ; le grand tonnerre extraordinaire nous a remontré pleinement l'ire et courroux de nieu estre sur noas, proptor pecrala noslra ; par quoy, pour adoucir ce grand Père de miséricorde, recognoissons nostre prince et supérieur, et prions ce bon seif;neur de nous faire esviter les ténèbres d'enfer pour entrer un jour au céleste héritage. Amen. » — • Histoire du plus espouvantable e«. admirable cas qui ayt jamais cslé ouy au monde, nouvellementadvenu au royaume de Navarre ; par laquelle se voit l'ire de Dieu n'estre encore apaisée et nous tous subjects à son juste diaslimenl. » Paris, par .lenii Uuelle , dcnicur;int in la rue Sainct-Jacques , à l'ensei;;ne Saincl Jérôme. 157'!. — • AdvertissemenI ou épislrc