CHAPITRE XIV
TENTATIVES DE CONCILIATION ET DE REPRESSION DE LA RÉFORME EN ALLEMAGNE.
Charles-Quint à la diète d'Augsbourg. — Opposition des protestans aux cérémonies religieuses. — Triomphe du parti modéré. — Conférences entre les catholiques et les réformés. — Mélanchton et Jean de Eck. — On ne peut s'entendre. — Décret \ioIent contre les réformés.
C'était dans les conférences de Bologne, après son sacre , que Charles-Quint avait arrêté avec le l)ape une répression modérée , mais ferme et in-
LE PAPE CLÉilElNT (1530). 261
vuriable , de l'esprit envahissant de la rcUbrmc ; Vcmpcreur avait démontré au pontife , par l'organe de son chancelier Gattinara, la nécessité de convoquer avant tout un concile , et par-h'i de se mettre à la tète du tiers-parti philosophique, pour lutter avec plus d'avantage contre le mouvement luthérien. Cette concession n'avait point été faite encore, le pape Clément, vieillard vénérable mais absolu , avait répondu d'une voix altérée : « Je ne refuse point le concile dans le dessein de conserver de vaines richesses , un pouvoir temporel dont je suis fatigué; reprenez toutes ces tristes pompes d'un monde qui s'en va. Mais ce que je ne puis souffrir, c'est que ce qui a été une fois jugé le soit encore; il n'est pas permis de mettre en dispute les anciens décrets. «L'empereur avait inutilement lutté contre cette obstination des cheveux blancs : il résolut dès-lorsde comprimer par luimême le schisme qui menaçait l'antique constitution germanique *.
Dans ce dessein , Charles partit de Bologne pour se rendre à Augsbourg où Ferdinand avait , en son nom , convoqué une dicte. A peine les électeurs s'étaient-ils réunis pour rendre hommage à la dignité de l'empire et à la majesté du souverain,
' Voyez le grand ouArage de Cœlestin , espèce de recueil slénographique de tout ce qui fut dit dans les conférences de celte époque , 3 vol. in-fol.
que Charles leur déclara que la diète devant être précédée d\ine messe du Saint-Esprit et d'une procession du Saint-Sacrement , il faisait un devoir à chacun de ses membres, selon les vieilles coutumes , d'y assister en personne. Dès cette première proposition, l'einpereur put connaître les immenses progrès qu'avait faits la réformation. Le duc George de Brandebourg, portant la parole pour tous les princes protestans , déclara qu'il ne pouvait obéir à cette demande , car l'Eucharistie n'étant offerte que sous une seule espèce , il était impossible aux réformateurs d'y honorer le corps et le sang de Jésus-Christ*. On fit les mêmes difficultés, mais moins vives, pour la messe du Saint- Esprit. La version catholique a soin de noter que tous les électeurs y assistèrent en personne ** : les protestans affirment que Jean , duc de Saxe , fut le seul qui se montra dans ces pompes romaines; il y vint non point comme adhésion religieuse , mais en sa qualité de maréchal de l'Empire et portant les insignes de sa dignité ***.
Cependant Charles-Quint visait toujours à cette unité de pouvoir, à cette force d'autorité violemment brisée par la réforme , et un simple édit
* SiEiDAS , liv. VIII, pag. 209. — CocHLa;is, ad ann. 1530. ** GoiDAST. Çonst. imper, tom. i. — Pailavicis. Hisl.concil. Trident, lib. m, chap. m.
***SLElDA!«,llb.VII, pag. 209.
DIÈTE D'AUGSBOUUG (1530). 263
impérial supprima la prédication luthérienne à Augsbourg, malgré la vive opposition des réforinateurs *. La démarche était hardie ; elle retentit jusque dans la diète qui s'ouvrit le 20 juin 1S30. Luther avait prévu que là se porteraient les coups décisifs , et qu'il fallait redoubler de zèle et de puissance intellectuelle. L'âge , au lieu d'affaiblir l'ardeur de son esprit infatigable, l'avait doublée peut-être. Il était plus que jamais devenu l'ennemi des concessions à aucun parti; il avait murmuré de toutes celles qu'avait faites Mélanchton dans la confession des églises luthériennes. A peine la diète était-elle réunie , que Luther commença sa polémique habituelle de pamphlets **. De la forteresse de Cobourg *** où il s'était retiré , à l'abri des persécutions , il déclara
* L'opinion de Ludicr n'avait point été d'abord violente sur ce point ; il ne voulait pas de résislance à Augsbourg, qui appartenait à l'empereur. Respo7idco Cœsarem esse Dominum iiosliuiii, xtrhem Augiistaiii et oiiinia sihi
suhjecia esse si hdc deprecalioue stihjeclissiinâ nihil
ohtineri posstt, ciiu injusLain nos ferre patienter opoiict. — Epist. 15 mai 1530. Il changea depuis.
** Sleidan, lib. \ii , pag. 230.
*** 11 a fait lui-nirnie la description de sa solitude : Dicuniur ultra trigijita homines hic pancm comedere , interqiios siint duodecini nocturni cigiles et duo speculatorcs. Tormenlarii in divcrsis lurrihus. — Epist. 9 mai 1530.
aux princes qu'ils se livraient eux-mêmes à la discrétion de l'empereur, et qu'il valait mieux défendre la vérité par les armes *.
Ces conseils de violence ne furent point suivis. On eut recours d'abord à une simple résistance, à un système tout passif conseillé par Mélanchton. A peine l'empereur avait-il occupé son trône d'or, que l'électeur de Saxe ; George , marquis de Brandebourg; Ernest et François de Lunebourg ; Philippe, landgrave de Hesse , et Wolfang, prince d'Anhalt , tous luthériens, se levèrent pour obtenir la permission de lire la confession de foi qu'ils avaient arrêtée pour leur Eglise. Cette publicité, donnée en pleine diète aux principes du luthéranisme , effraya l'empereur. II demanda qu'on lui laissât la confession par écrit, et promit de la faire examiner par son conseil. Les protestans persistèrent dans la publicité ; Charles-Quint , pour ne pas rendre la diète inutile, consentit à un terme moyen. Les princes luthériens purent lire leur profession religieuse, mais dans un simple comité de la diète où elle fut présentée par le savant Pontanus en deux formes et en deux langues, en allemand et en latin. Alors il s'éleva au sein de l'assemblée des murmures du côté des bancs catholiques; le légat manifesta une vive et
* C'est là qu'il publia son ouvrage : Acerlisscmcnt an Clergé assemblé à la diclc d'Aiigshouig , anii. 15S0.
profonde indignation de ce qu'on permettait une adhésion éelatantc à des principes hérétiques Dans une lettre qu'il écrivit à Charles-Quint, il exigea la condamnation immédiate des formules exposées dans la confession. L'empereur répondit que les lois de l'empire ne permettaient pas de frapper les princes pour des doctrines qu'ils adoptaient comme leurs croyances *.
Jusqu'ici le parti modéré triomphait dans la diète : on voulait surtout arriver à une grande conciliation. Comme il avait été admis en principe que toutes les opinions pouvaient se faire entendre et recevoir une éclatante publicité, les différentes communions protestantes envoyèrent leur profession de foi, en ce qu'elle différait de la déclaration générale rédigée par Mélanchton. La confession des sacramentaires fut arrêtée par Capiton et Bucer; elle se séparait toujours sur un point principal de la profession luthérienne , la présence réelle ; elle était moins large pour l'admission des doctrines catholiques sur les sacremens , car elle ne recevait que le baptême et rKucharistie. Il y eut aussi une confession de Zwingle , suivie bientôt d'autres protestations individuelles des villes libres et in)périales **.
* CnRTTRÉE, //i'i/. Cotifpss. iT A ufjshoiifg , (om. m, fol. i. Sleid4N. liv. vu, pag. 212.
Confcssio Ztfinglii iiiter ejus oper. Uosny. ad aiin.
266 TENTATIVES DE TRANSACTIO?» (1530).
Le légat envoyé près la diète d'Augsbourg provoquait une condamnation immédiate des opinions produites par les protestans. Il rappelait à Charles-Quint l'édit de Worms qui avait frappé la doctrine réformatrice par la seule volonté impériale. Mais les temps n'étaient plus les mêmes : l'empereur semblait apercevoir que ce qu'il avait proscrit comme une controverse théologique s'était transformé en un fait politique des plus graves; il n'osait plus alors, sans précautions, sans antécédens , ce qu'il avait arrêté à une autre époque ; sa pensée était d'arriver à une fusion sous la puissante autorité de la diète, et de ramener ainsi une unité qui avait disparu avec le catholicisme.
La confession d'Augsbourg n'avait pas laissé de produire une certaine sensation et d'obtenir une grande popularité scientifique; Luther, c'est-àdire la partie irritable du luthéranisme , étant mise hors de cause, Mélanchton prenait la haute main. Le désir et la possibilité d'une conciliation se faisaient sentir. On ne peut dire quelles avances Mélanchton multipliait auprès du pape pour la réunion sous une même croyance des sectes dissidentes. Il écrivait au légat : « Nous ne repoussons aucune condition de paix ; nous n'avons aucun dogme différent de l'Eglise romaine; nous sommes prêts à lui obéir, pourvu qu'elle use envers nous de cette clémence qu'elle a toujours montrée en vers tous : nous révérons l'autorité , la police