LUTHER ET LES ANABAPTISTES
populaire pour la diriger , ou se sentiraient-ils assez forts pour résister au torrent ?
Luther avait un esprit trop applicable pour ignorer combien il était essentiel de séparer un mouvement intellectuel et durable d'une révolte de paysans turbulente et passagère ; il avait sapé toute autorité ecclésiastique, mais il protégea le pouvoir séculier , la hiérarchie politique. Les anabaptistes, les partisans de Muncer, s'étaient adressés à lui pour demander conseil sur leurs manifestes, sur les articles qu'ils imposaient à leurs seigneurs. Luther, au lieu d'y répondre, publia un pamphlet contre cette anarchie populaire; et plus la réforme était accusée de complicité, plus il tint ,^ devoir de montrer qu'elle s'en séparait complètement *.
Les paysans avaient écrit que tous leurs principes étaient fondés sur les maximes du livre de Luther de la Liberté chrétienne ; dès lors n'était-ce pas un motif pour que Luther les approuvât ? Le réformateur répondit aux paysans que Dieu dans son Evangile défendait la sédition, et qu'ils ne devaient rien demander en armes. Dans une seconde lettre adressée aux seigneurs, Luther leur démontra également combien il serait utile de faire quelques concessions , afin d'épargner le
Voyez l'écrit de Luther, contra xrpleslns Prophefas ml funaticos.
132 LUTIIl'll ET LES ANABAPTISTES (1525).
sang. Mais lorsqu'il vit les paysans décidés à obtenir tous leurs griefs même par les violences, il sépara immédiatement la cause de la réforme de ce mouvement séditieux : « Puisqu'ils n'ont pas voulu écouter mes exhortations plusieurs fois répétées , il n'y a plus qu'un moyen , c'est de les exterminer * ; il faut que les seigneurs prennent les armes et frappent du glaive ; il ne faut pardonner qu'à ceux qui se rendraient volontairement **. » En se dessinant aussi fortement, Luther fiiisait de la réforme une organisation politique: il s'alliait en quelque sorte à la police des Etats, à la souveraineté des seigneurs ; il plaçait la foi nouvelle comme un principe de résistance contre le mouvement désordonné qui menaçait la propriété territoriale.
Cependant la révolte des paysans anabaptistes devenait toujours plus menaçante. Muncer continuait sa prédication évangélique : « Un nouveau règne, s'écriait-il encore, va advenir, et l'égalité marchera sur ses traces : plus de lois, plus de magistrats, plus d'impôts, » et avec ces mots magiques une multitude de quarante raille hommes se réunit dans les dix cercles d'Allemagne; ils
* Episl. Luther, contra Lalrones et Sicarios rusticos, 5 6.
** Voyez récrit de Luther , contra scelesles Prophelasvel fanaticos.
LtS AXABAPTISTES VAINCUS (1525). 133
repoussèrent tout accommodement partiel. Muncer, le serviteur de Dieu contre les riches, avait annoncé la victoire : elle ne vint point à leur bande tumultueuse. Toute la noblesse allemande , qui savait bien qu'on attaquait son existence , se réunit et fit cesser ce grand désordre ; Muncer et ses paysans furent vaincus et lui-même mis à raort. Ce mouvement s'apaisa, mais il ne s'éteignit pas tout-à-fait; car le germe demeura dans les masses. Il poussa la réforme plutôt qu'il n'en arrêta les progrès. Quand on l'accusait de l'avoir suscité , Luther pouvait montrer ses violens écrits contre Sluncer et les anaba[)tistes; il se proclamait le défenseur de la liberté et de la propriété allemande. S'il la protégeait par son nouveau système contre les entreprises de l'empereur, qui marchait haut à l'unité allemande sous une seule couronne , il la défendait également contre la Y)Opulace qui se soulevait pour l'égalité. Aussi, comme reconnaissance , Frédéric de Saxe se déclara-t-il luthérien , et la messe fut solennellement abolie à Wittemberg.
Toutefois , dans l'histoire de la réforme , presque toujours à côté de la prédication rationnelle se produisaient les ravages de la multitude, parce que, je le répète, dans toutesles révolutions, le peuple veut appliquer à des faits les doctrines spéculatives qu'on lui annonce. Plus tard, la secte des anabaptistes devint calme; elle n'étendit qu'à 1. 12
134 AVENIR DES ANABAPTISTES (16* siécie).
elle-même les principes rigides qu'elle avait posés ; elle se transforma en une communion puritaine. Mais avant d'arriver là , elle éclata plusieurs fois en violence contre l'ordre social qu'elle subissait impatiemment.