SITUATION POLITIQUE DE LEUROPE AU MOMENT DE LA RÉFORME
L'empire. — La Bohème. — Le Danemarck. — La Suède. — La Suisse. — L'Angleterre. — L'Espagne. — L'Italie. — La France. — États de 1483, 1498. — Le concordat de François I" et de Léon X.
La situation de l'Europe , l'esprit de division qui en séparait les souverainetés, les discussions qui surgissaient de toutes parts dans les écoles devaient également favoriser la propagation des principes d'examen et les innovations religieuses. Il est rare que dans la marche des idées une révolution éclate sans que le sol y soit préparé. La situation des États et de la propriété territoriale influe profondément sur le succès ou la chute des doctrines.
L'empire était toujours régi par la bulle d'or ; il n'avait point cessé d'être électif , et le désir de ceindre la pourpre et de porter la grande épée de Charlemagne jetait du désordre parmi les membres du corps germanique. Les ducs d'Autriche, de Saxe et de Bavière, et jusqu'aux électeurs ecclésiastiques , vivaient au milieu de divisions profondes ; ils étaient sans cesse aux mains , faisaient des traités séparés , et chacun vivait à l'indépendance absolue , à la plénitude de la souveraineté. Dans cette situation des États, toute opinion adoptée par un électeur pouvait être repoussée par l'autre ; les moyens de coercition que permettaient les bulles de l'empire étaient lents, ils ne pouvaient s'exécuter que par les armes , et au milieu de cette anarchie il était facile à une nouveauté de se sauver sous l'aile d'un électeur. Les sentiments orthodoxes n'avaient pas toujours dominé la Germanie ; les querelles continuelles avec le saint-siége y avaient favorisé les hérésies diverses, et les écoles retentissaient encore des doctrines de Jean
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Huss et de Jérôme de Prague '. En considérant même le caractère personnel des princes électeurs, il en était de trop puissants pour se soumettre jamais à un acte de simple volonté de l'empereur Maximilien, qui ceignait alors la pourpre germanique. Les électeurs ecclésiastiques, subissant la sujétion de Rome, devaient saisir toute occasion de se séculariser afin d'échapper aux ruineuses redevances du pa'ilium.
Dans la Bohême, les vieux ferments de l'hérésie des hussites survivaient encore; les sectaires luttaient avec persévérance contre la double influence des lois sévères et des prédications catholiques; les <loctrines hétérodoxes avaient passé dans le peuple; elles soulevaient les masses, et tant la persévérance de cette multitude avait été grande, qu'elle avait obtenu un évêque et des clercs de sa communion *. La Pologne conservait sa vieille foi, et était trop préoccupée de sa vaillante lutte contre les Turcs pour se jeter encore dans les nouveautés religieuses.
Aux Pays-Bas, sous le gouvernement de Marguerite d'Autriche, un esprit d'indépendance couvait surtout dans les communes ; on se souvenait des temps où les franchises municipales permettaient à Gand, à Lille, à Douai d'armer ses métiers , de se réunir à la maison de ville pour délibérer la guerre ou l'impùt ; tout principe de liberté et d'affranchissement devait retentir dans ces municipes à peine soumis. Plus au nord , le Danemarck subisj^ait la tyrannie de Christiern II , que les chroniques nomment le cruel, le tyran ou le Néron du Nord. La Suède était alors presque réunie à cette couronne, et les papes, abusant de leur ascendant sur une population à peine civilisée, exerçaient tout pouvoir de lever les décimes et les indulgences '. Dans la Prusse arrachée au paganisme , les chevaliers teutoniques, sous leur chef de la maison de Brandebourg, devaient désirer une sécularisation qui leur donnait en propre de riches menses et d'opulentes commanderies. La Suisse , dans ses goûts de rusticité et de montagnes , n'allait-elle pas se jeter avec enthousiasme dans toute doctrine qui réduirait le clergé à une simplicité de mœurs et d'opinions en rapport avec ses propres mœurs? En Angleterre, d'autres causes devaient
' Histoire Constitutionnelle, lomelll, page 10 à 40. ^ Raysaldus, ann. 1309, n° 35.
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agir. Henri VÏIÏ, qui venait d'éteindre les dernières prétentions des Yorks, avait manifesté envers le pape Léon X une vénération profonde , car il avait besoin de son appui; mais prince à passions puissantes, à caprices violents , il devait se séparer delà communion des pontifes dès que ceux-ci voudraient réprimer les écarts de son imagination. Dans le peuple anglais existaient également la vieille opinion de VVicleff et John Bull , qui au quatorzième siècle avaient prêché les doctrines de liberté et d'égalité religieuse, et une répulsion pour la suzeraineté des papes constituée comme^un despotisme par la charte du roi Jean. L'Espagne au contraire avait besoin du catholicisme, et de ses lois. A peine Ferdinand et Isabelle venaient-ils d'expulser les Mores, que Ximénès s'était armé contre eux de l'inquisition''pour pénétrer dans les mœurs et les opinions des nouveaux sujets. Le catholicisme devint la loi politique, parce qu'il distinguait dans ce pays le sujet d'avec le rebelle ; l'antique origine des Mores s'effaçait par le baptême, et la surveillance des mœurs catholiques tenait à un principe de conservation et de police. L'Italie était plutôt un champ de batailles et d'intrigues qu'un État constitué. Le royaume deNaples, le duché de Milan, disputés par l'empire, l'Espagne et !a France, se montraient sans cesse couverts de troupes mercenaires ; l'Italie était traversée par des conquérants qui la retraversaient en vaincus. Elle avait des intérêts trop immédiats, des querelles trop brûlantes pour s'occuper des questions religieuses. Sur ce sol morcelé , les hérésies tombaient desséchées, et l'on n'avait aucun exemple d'une opinion un peu forte , un peu large. Au reste , l'inquisition existait avec sa fatale surveillance, et il était difficile d'échapper à la puissante police des dominicains. Et tous ces États, du nord au midi, étaient jetés dans les négociations et dans les batailles ; on entrait dans des voies toutes nouvelles. Le principe religieux n'était plus l'unique mobile des alliances, des rapprochements, des traités de paix. Comme les idées avaient marché! Il y avait quelques siècles que l'Europe entière s'était élancée à la croisade ; à cette autre époque les princes de la chrétienté , secouant le moyen âge , ne faisaient aucune difficulté de s'allier avec le sultan Bajazet , et le pape Alexandre VI lui demandait des secours pour soutenir ses prétentions sur l'Italie ' . Est-il bien étonnant dès lors que les nouveautés
' Mém. de Comincs, tome V, édit. 1723, page 469.