LA ROYNE MÈRE
Pas trop cruelle ne fut la mort amère, Lorsque perdis mon support en peu d'heure; Et bien me prend de plusieurs eslre mère. Car par cela en crédit je demeure.
C0MM3NEEMENT DE LA GtJERRE RELIGIEUSE. 21
dispersé les assemblées qui se réunissaient de nuit pour le prêche ou le synode.
Les quartiers étaient agités par des prédications de paroisses : on voyait des moines dans les halles soulevant les femmes et les Gères confréries par l'aspect des vierges et des saints mutilés. Les quarteniers à l'hôtel de ville , les syndics et les prieurs des métiers, agrégations qui enlaçaient alors toutes les classes, mullipliaient les mesures pour défendre le catholicisme; et l'édit qui ne permettait les prêches qu'à la campagne , indique suffisamment que les calvinistes étaient l'objet d'une vive haine dans le sein des cités municipales toutes catholiques. Il existe encore une série d'actes du conseil de ville de Paris qui constate l'esprit et la tendance des bourgeois '. Le 8 janvier 1562, assemblée à l'hôtel de ville, M. le gouverneur présent, en laquelle plusieurs bourgeois et marchands remontrèrent le danger où était celte ville à cause d'un grand nombre de Genevois et autres étrangers qui prêchaient et soutenaient la nouvelle doctrine contre la sainte église catholique, et qui menaçaient de piller les maisons et les autels ; M. le gouverneur retiré, on fut d'avis que M. le prévôt des marchands irait à la cour, accompagné de bourgeois, supplier le roi de vouloir maintenir et entretenir la ville dans l'ancienne religion en laquelle elle était en possession depuis quinze cents ans.
Le 13 , autre assemblée , et fut conclu en icelie que les bourgeois ne devaient garantir la garde de la ville, car s'il y avait quelque tumulte ou rébellion on s'en prendrait à eux ; mais la laisser aux juges royaux , et que le meilleur moyen de la tenir en paix était de supplier sa majesté de faire cesser les prédications de nouvelles doctrines, de renvoyer les ministres en leurs pays, et faire Visitation des maisons et hôtelleries pour savoir quels gens y viennent et pourquoi?
Le 4 février 1562^, assemblée pour ouïr ce que M. le prévôt des marchands avait charge de dire de par le roi en laquelle fut avisé (ï qu'attendu que tous les conseillers qui avoient été d'avis de former opposition à l'édit sur la liberté de religion ne sont présens et l'absence de deux de MM. les échevins qui étoient à la cour , on feroit nouvelle convocation du conseil. »
' Regist. de l'hôtel de villf, 7, fol. lOS. "■ ///;•(/., fol. 113.
Le5 , autre assemblée en laquelle fut conclu « qu'il seroit remontré au parlement que l'opposition formée à la publication de cet édit au nom des prévôt des marchands et échevins avoit été faite à la requê((^ de plusieurs bourgeois ; mais comme ils n'ont baillé aucun mémoire pour la soutenir , qu'iceux sieurs de la ville s'en désistent et départent *. »
Ce mouvement communal était trop prononcé pour qu'il cédât à quelques mesures conciliatrices. Il ne faut jamais oublier que le catholicisme embrassait toute la société, ses institutions et ses coutumes; plus il avait subi d'attaques, plus la ferveur de ses adeptes augmentait. L'opinion de la cour pouvait bien changer avec les révolutions du conseil , mais ce qui se rapetissait là en un mouvement d'intrigues était un immense fait, une profonde division dans le peuple , division armée , n'attendant qu'un signal pour se montrer sur un champ de bataille. Aussi le duc de Guise, l'homme le plus prévoyant de toute cette cour, s'était hâté de s'en séparer. Sa place n'y était plus : le parti catholique lui offrait une trop vaste chance; là étaient la force , l'énergie et le nombre. Une ligue était depuis longtemps convenue ; elle avait été d'instinct avant d'être réalisée ; quand le pouvoir royal , flottant dans l'incertitude , eut abandonné l'opinion catholique extrême , celle-ci eut ses chefs tout trouvés et son organisation ; elle réunit ses masses en dehors d'une couronne qui la délaissait.
On se rapprochait à Poissy , et les confréries attaquaient dans les faubourgs Saint-Antoine et à Popincourt les prêches que les protestants avaient cherché à y établir; et ceux-ci persécutaient les églises à leur tour dans quelques provinces où ils étaient les plus forts. Inutilement Catherine de Médicis cherchait à calmer les troubles par un déploiement d'archers et d'hommes d'armes ; elle écrivit à M. de Montmorency - : « Mon cousin, ayant entendu le désordre qui est advenu à Paris ces jours passés , je désire bien fort de parler à vous pour me résoudre de la force que j'aurai à vous bailler pour conserver cette ville-là en repos et tranquillité et garder le peuple de tumultuer. Et pour ce, je vous prie que soyez ici demain, sur les huit ou neuf heures du matin , afln que la chose résolue, vous
' Registre de l'hôtel de ville, fol. 113. 2 MSS de Béthune, vol. cot. 8913. fol. 86.
VOUS en puissiez retourner incontinent. Escrit à Saint-Germain en Layc , le 24" jour de février 1562. » Et plus bas était ce qui s'ensuit : « L'on vient de me dire qu'il y a grand nombre des habitants de la ville qui veulent venir ici en troupes de deux ou trois cents. Et pour ce que ce n'est que aigrir les choses de plus en plus , je vous prie adviser de les détourner , si tant est que cet advis soit véritable. » On lit encore dans les registres de l'hôtel de ville * : « M. le gouverneur ayant envoyé à la ville une lettre du roi , de créance pour lui , les prévôt des marchands et échevins le sont allés trouver , auxquels il a dit que le roi voulant obvier aux séditions qui commençoient en ladite ville , lui avoit ordonné de lever plusieurs forces de gens de cheval et de pieds pour la garde de ladite ville , et qu'il les falloit loger et prendre les lits des hôpitaux et leur faire fournir par les bourgeois des draps de lit de quinze en quinze jours, sur quoi comme la chose ne s'étoit jamais pratiquée , Messieurs ont résolu d'assembler le conseil de ville. »
Ce n'était pas seulement parmi le peuple des halles et le conseil municipal que se manifestait cet esprit d'opposition aux dernières mesures du parti modéré ; le parlement lui-même protestait hautement contre l'édit de tolérance. Lorsque la charte de cet édit parvint à la grande cour judiciaire, elle ne l'enregistra qu'après trois lettres de jussion et avec la clause suivante : « Lesdictes lettres patentes ont été judiciairement lues, et la cour ayant esgard aux lettres patentes du roi, à l'urgente nécessité du temps, et obtempérant à la volonté dudict seigneur roi, et ordonne que sur le repli desdictes lettres en forme d'ordonnance et de jussion, il sera escrit : sans approbation delà nouvelle religion et par simple mode provisoire '^. »
Si le conseil du roi multipliait les déclarations pour rassurer les protestants, les ministres de l'église réformée, les consistoires cherchaient aussi à donner des gages d'ordre et de paix. Une instruction fut adressée par eux à leurs frères plus turbulents, afin de leur expliquer les clauses de l'édit qui pouvaient blesser leur susceptibilité. « Le premier article dudit édit commande de vuyder les temples et
' Regist. de l'hôtel de ville. — Bibliolh. du Roi ; MSS de Colbert, vol. CCLXII , in-fol., page 205 verso.
^ « Obtempcrando voluntali dicti domini régis, absquc tamcn approbatione nova? religionis ; et id tolum pcr iiioduni provisioiiis. » — Registre du parlement, ib mars IbGI. (V. s.)
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rendre tous biens et lieux occupés sur les ecclésiastiques romains; a élc advisé qu'il faut obéir sans difficultés. Par le second article a été défendu d'abattre images, briser des croix ; faut obéir, car l'office des ministres est d'abattre les idoles du cœur de l'homme parla publication de la parole de Dieu, et non autrement. Le troisième défend de s'assembler ni de jour ni de nuit dans les villes; cet article pourroit sembler rude, mais en y regardant de près on trouvera que les prières domestiques de chacune des familles dans les villes n'y sont prohiijées ni les consistoires, pourvu qu'ils se fassent selon l'ordre de l'édit'. ^
Les huguenots sentaient qu'ils étaient les moins forts, à Paris spécialement; les récentes mesures de la bourgeoisie les effrayaient; ils n'est sorte de protestations qu'ils ne fissent d'obéissance et de bon vouloir; ils tapis^aient la ville de leurs placards justiffcatifs et dans les termes de la plus douce modération : « Les habitans de Paris , qui sous la protection du roy, suivant son édit, désirant estre maintenus es exercices de la religion réformée selon l'Évangile, prient tous leurs concitoyens parents, voisins, hostes et amis qu'ils advisent de près à la ruse très-pernicieuse de quelques séditieux ennemis du repos et bien public; lesquels, mus par quelques passions privées, et pour mener à fin leurs mauvaises entreprises, voulant tirer grande somme de desniers de tous les bourgeois et habitants de ladite ville de Paris, feignent malicieusement et veulent donner à entendre que les fidèles de l'église réformée qu'ils nomment huguenots sont armés pour piller et saccager leurs maisons, ravir leurs biens, les meurtrir et massacrer ; à cette cause il est besoin que tous les citoyens de celte \\\le soyent advertis de ne bailler à tels mutins le moyen de continuer leurs entreprises : et les fidèles publient cet escrit pour leur servir d'acte et de témoignage perpétuel ^.
Cette peur que manifestaient les huguenots leur était inspirée par l'état réel de la population de Paris. Le 25 février on reçut à l'hôtel de ville des lettres du roi ' ; elles disaient : « A cause des séditions, des menées de gens malintentionnés, sous prétexte de la diversité de
' « Déclarations faites par les ministres et députés des églises de France, estant en cour, pour servir d'advis et conseil aux deux églises. » Saint-Germain, janvier, 1561. (V. s.)
' « Placar<ls affichés par les carrefours de la ville de Paris, par ceux de la religion prétendue réforniée. » 1581. (v. s.)
» Regist. de l'hôtel de ville, 7, fol. 113.
religion, sa majesté mande qu'elle envoie M. le maréchal de Montmorency, gouverneur et lieutenant-général de Paris et aux pays de rile-de-France , avec charge de lever gens de pied et de cheval pour pourvoir à la sûreté de cette cité. »
Le 27 avril, avant Pâques, nouvelle assemblée de l'hôtel de ville, « en laquelle fut démontré par M. le prévôt des marchands qu'il étoit besoin de se tenir forts en cette ville et de faire description de toutes les personnes pour savoir quelles gens il y a capables déporter armes, pourvoir arquebuses, bâtons, afln d'en faire revue quand besoin seroit , et fut expédié les mandemens aux quarteniers de faire faire cette description par les cinquanteniers et dizeniers *. »
Le 30 avril, lettres du roi portant créance au roi de Navarre, oncle de sa majesté, son lieutenant général en ce royaume, à cause d'une sédition arrivée en la bonne ville de Paris.
Le 2 mai, assemblée à l'hôtel de ville, en laquelle fut conclu « que pour éviter aux séditions populaires, il falloit défendre à toute personne de faire conventicules ni assemblées particulières pour quelque occasion que ce fût, ni de porter armes. Il étoit également défendu de prescher nouvelles doctrines , mais bien la parole de Dieu, par gens doctes , sous peine d'être déclarés criminels de lèse-majesté ^. »
Le roi était , à son retour de Reims , dans la ferveur du sacre , onction sainte où toutes les formes catholiques n'avaient pas été observées ; néanmoins la pieuse cérémonie donnait un nouveau zèle au parti de la vieille foi. Le duc de Guise avait profité de cette exaltation ; tout en dehors du conseil royal , dès le colloque de Poissy , il s'était retiré à Nanteuil , et le cardinal de Lorraine à son archevêché de Reims. La vaste correspondance du duc de Guise le mettait en rapport avec l'Espagne et Rome. Il avait concerté avec Philippe II et le pape le premier projet de ligue qui devint plus tard la base du mouvement catholique; il s'était acquis ainsi de grands appuis contre le parti protestant qui appelait à son aide les reîtres et les Anglais d'Elisabeth. C'était chose naturelle qu'en face l'un de l'autre, deu?. partis en armes qui ne trouvaient aucune protection sûre dans une autorité incertaine, cherchassent en dehors à s'organiser comme deux
• Regist. de l'hôtel de ville, 7, fol. 115. » Ibid.Jo]. 91.
puissances. En l'absence d'un gouvernement fort , chaque couleur adoptait le sien, et c'est sans justice , je le répète , qu'on a appelé exclusivenaent du nom de ligue l'association catholique sous Henri Ui. La ligue existait dans chaque opinion pour la défense de ses prérogatives et de ses intérêts.
Dans cette agitation des esprits, le duc de Guise engagea par luimême et par le cardinal de Lorraine une négociation curieuse avec les luthériens d'Allemagne contre le prince de Condé et les calvinistes. Le cardinal de Lorraine demanda une entrevue au duc de Wittemberg, son parent , et exploitant les jalousies religieuses qui séparaient la première de la seconde réforme, il le supplia de ne pas s'opposer à la réaction qui se préparait en France, et de refuser tout secours aux huguenots s'ils se levaient en armes. Le duc de Wittemberg s'était fait accompagner dans cette conférence par deux des plus zélés théologiens de la foi luthérienne , et tant le cardinal employa de ruse, qu'il alla jusqu'à dire aux deux ministres : « Qu'ai-je fait au colloque de Poissy? j'ai défendu la confession d'Augsbourg contre la foi de Genève ; les calvinistes ont plus d'aversion pour cette confession que pour l'autorité du pape ^ ; si les princes protestants nous secondaient dans notre entreprise, nous parviendrions à opérer une réformation simple et nécessaire en France; nous éviterions d'être débordés par les sacramentaires. » Les deux ministres se laissèrent séduire par ces paroles , et il fut convenu que le duc de Wittemberg interposerait son crédit pour empêcher tout secours prêté aux huguenots , pourvu qu'on travaillât en France à une réforme des abus catholiques.
Le cardinal de Lorraine n'était point ici de bonne foi, et d'ailleurs ce qui dans son esprit et dans celui de sa famille pouvait être une intrigue, était parmi la multitude une affaire de conscience et d'opinion : le peuple l'eût abandonné , car les halles étaient catholiques pures , de conviction et de dévouement. Le duc de Guise , fort de ï'appui de l'intérieur, se rapprocha également de la maison de Montmorency et du connétable qui s'était retiré de la cour lors de la grande puissance du prince de Condé. Alors plus que jamais, le peuple paraissait irrité de la protection que le conseil accordait aux
' Belcar, in comm., liv. XXIX, n» 79. M. de Thou cd parle également, liv. XXIX, cl Mézerai l'avoue, tome V, page 67.
C0M3IE>CEME>'r DE LA GLERRE RELIGIECSE. 27
réformés. Etienne Pasquier écrivait à un sien ami * : «Je vous avois naguère mandé que frère Jean de Hans faisoit rage de maltraiter nos réformés. Rouge-Oreille, prévost des maréchaux de l'Ile-de-France, l'enlève un grand matin , et par commandement de ceux qui gouvernent, le mène lié et garrotté à Saint-Germain en Laye , pour avoir presché trop licencieusement contre eux. Plusieurs notables bourgeois , irrités de cette indignité , se transportent en grande troupe à Saint-Germain , demandent que leur prescheur leur soit rendu , ce qu'ils ont obtenu. Que voulez-vous de plus? ce religieux est rentré dedans notre ville avec tel applaudissement et compagnie de gens de pied et de cheval , comme si c'eût été un grand prince. Et le lendemain de son retour a esté faite une grande procession en l'église Saint-Barthélémy pour louer Dieu en sa faveur. »
Le savant conseiller nous donne ici en son naïf langage la véritable situation des sentiments populaires; toutes les concessions faites à ceux qu'on appelait huguenots soulevaient la multitude; il paraissait inouï que deux religions vécussent dans la même cité, parce que le principe social étant tout religieux, deux croyances différentes constituaient la guerre civile. Pasquier faisait allusion à la profanation de l'église Saint-Médard qui avait si puissamment soulevé le peuple de Paris. Les huguenots avaient brisé les images, renversé les vases saints ; et les confréries avaient vu en s'indignant ces fureurs hérétiques contre les objets de leur culte et de leur vénération. Les pamphlets des calvinistes cherchèrent à justiûer ce tumulte, et les récits qu'ils en ont laissés nous donnent une juste idée de cette situation armée des deux sectes rivales. « Le 27' jour de décembre, jour de la Saint- Jean, les fidèles faisoient, ainsi qu'il leur est permis, assemblée publique au faubourg Saint-Marceau, en un lieu dit le Patriarche^ et faisoit l'exhortation M. Mallot, ministre, qui, après les prières faites et les psalmes chantés, commençoit à interpréter un passage de saint Mathieu ; voilà que ceux de Saint-Médard , jà leurs vespres dites, commencèrent de malice délibérée à sonner toutes leurs cloches ensemble d'un tel branle qu'il étoit bien impossible d'entendre ledit presche. Les anciens allèrent s'en plaindre, et incontinent le curé fit fermer les grandes portes de l'église et sonner les cloches à plus grand branle encore et en manière du son du tocsin que les prestres
' LcUrc dEstienne Pasquier k M. de Foussomme. liv. lY, lellre 13.
28 COMMENCEMENT DE LA GUEUUE IIELIGIELSE.
donnèrent toujours de plus belle. Tels refus et rébellions faits à juslice, délibérèrent les évangélistes de ne pas laisser branler plus longtemps cet épouvantall du peuple et appeau des séditions ; à donc bien armées et de bon cœur, se reposant sur la main forte du Seigneur, flrent tels effortsqu'ils enfoncèrent les portes del'égllse, et trouNèrent nombre de prestres et autres mutins enbastoués et armés d'espées et rondelles de bois, gros pavés et arbalètes, faisant cruelle résistance. Tous furent obligés de fuir et de se retirer en leurs clochers ; or en ce conflit qui dura une bonne demi-heure, furent blessés des mutins trente ou quarante, dont furent pris prisonniers quatorze ou quinze des principaux chefs, et fut chose digne d'une louable admiration de voir des cœurs si fermes convertis à pitoyable miséricorde pour garantir d'être outragés ces poures idiots populaires *. » Quand on se reporte à ces temps et qu'on considère surtout que les esprits turbulents qui attaquaient les églises catholiques étaient en faible minorité au milieu des poures idiots populaires , doit-on s'étonner de la réaction violente qui se vengea de ces outrages et de ces profanations !
Les choses en étaient à ce point qu'elles devaient bientôt éclater : le moindre incident pouvait amener cette guerre que le chancelier de L'IIospital et le conseil cherchaient à éviter. M. de Guise voulant isoler le prince de Gondé, se rapprocha d'Antoine de Bourbon, alors lieutenant général du royaume, esprit moins entier, plus facile et toujours en présence de ces vieilles provinces de Navarre qu'il craignait de perdre à chaque secousse d'opinion qui l'éloignait du parti catholique. Le duc de Guise connaissait toutes les faiblesses de ce caractère ; il fît négocier auprès de lui Chantonney, ambassadeur du roi Philippe IL Antoine de Navarre redoutait surtout l'Espagne; déjà cette puissance s'était agrandie aux dépens de son héritage, et quelques milliers de soldats espagnols pouvaient lui en arracher les derniers débris. « Chantonney , muni des instructions du roi son maître, se transporta trois ou quatre fois vers lui en habillement déguisé, l'assurant de la part de Philippe II, que là où il voudroit prendre la protection de l'église romaine, il lui rendroit son royaume de Navarre ou bien l'équivalent en assiette de pays souverains, aussi
' « Histoire véritable de la mutinerie, tumulte et sédition, faits par les prestres Saint-Médard, contre les fidèles, le samedi xxvil* jour de décembre. » — Paris,
riches et plantureux. Cette trame commençant d'être tissue, le légat se mit aussi de la partie, lui promettant de la part du saint-siége le comté Venisse (Venaissin) et lui moyenner envers le roi catholique la Sardaigne que le papeérigeroit en royaume, là, et au cas qu'il ne lui voulust rendre la pays Navarrois. Bien vous puis-je dire que en un instant on a vu et son visage et sa volonté s'être eschangée à l'endroit des huguenots. Car il défendit aux ministres de plus prescher au château comme il s'étoit donné loi et permission de ce faire cinq ou six mois auparavant * . »
L'ambas?adeur Chantonney se hâta de prévenir sa cour des bonnes dispositions de M. de Vendôme (l'Espagne lui contestait le titre de roi de Navarre). « M. de Vendôme continue à montrer, par de bons signes, que son intention est de demeurer catholique; mais pour l'entretenir en si beau chemin et obtenir le fruit que l'on peut attendre par son moyen, il faudroit que le roi mon maître lui donnast un peu plus d'espoir de traiter avec lui sur ses prétentions dont j'ai écrit à sa majesté. La royne a commandé à toutes ses dames qu'elles aillent à la messe ^ . »
Le roi de Navarre étant ainsi passé au camp des catholiques, les choses y furent préparées de manière qu'au cas où le mouvement éclaterait tout devait être prêt pour l'organisation militaire et politique. Le prince de Condé, prévenu de ces menées, avait aussi formé sa ligue huguenote. Des documents officiels affirment qu'il s'était adressé à la reine Elisabeth et à quelques princes luthériens d'Allemagne, et tout cela, quoique à la tête du conseil et cachant tous ses projets par des édits de tolérance : on eût dit que le prince de Condé avait le sentiment que la paix ne pouvait durer et qu'il fallait prendre ses précautions. Catholiques et calvinistes étaient en armes , décidés à courir les uns sur les autres, et je m'étonne qu'on ait disserté sur la question de savoir lequel des deux partis le premier rompit la trêve ; trêve faible, impuissante en face des grandes divisions de la société. Il est des époques où la guerre civile est dans l'air ; elle éclate par le moindre choc ; elle arrive toute seule par un accident, sans qu'on puisse
• Pasquier, liv. IV, lettre 14. Voyez aussi le pamphlet calviniste :« Histoire «omprenanl en brief tout ce qui s'est passé depuis le département des sieurs de Guise, le connétable, et autres de la cour estant à Saint-Germain, jusqu'au temps présent. » 1561.
^ Chantonney, Collect. de dépêches, fol. 50.
en accuser les hommes. Le désordre de Va^sy ne fut point calculé ; il fut amené par le mouvement naturel des opinions. La rage était depuis longtemps au cœur des protestants et des catholiques; ils se trouvèrent un jour s'insultant dans ce qu'ils avaient de plus énergique, la foi et les cérémonies de leur culte ; ils en vinrent aux mains ; cela devait être.
Vassy, petite ville du diocèse de Châlons-sur-Marne , fortifiée de bonnes murailles, dépendait de l'apanage de Joinville, alors à la douairière de Guise. Les calvinistes y avaient fait beaucoup de prosélytes, et déjà ils y tenaient publiquement la cène et le prêche. Les catholiques comptaient avec effroi plus de douze cents personnes dont les opinions paraissaient favorables à la huguenoterie ; les deux évêques étaient d'ailleurs en pleine dissidence; celui deChèlons, zélé catholique, avait à lutter contre l'évêque de Troyes , protégeant le nouvel Evangile.
Le duc de Guise s'en revenait de la conférence avec le duc de Wittemberg. Il visita , en passant à Vassy , la dame de Bourbon , douairière tout ardente alors pour l'église romaine ; elle se plaignit avec douleur de l'insolence des calvinistes faisant retentir les voûtes de leur temple du chant des psaumes , tandis que les catholiques disaient paisiblement la messe dans leurs églises. A peine le chapelain du duc de Guise avait-il commencé son plain-chant et le canon du saint sacrifice , voilà que les calvinistes entonnent les psaumes de Marot, à pleine voix ; le fier Lorrain leur fit dire : « Attendez que la messe soit finie, et puis vous direz vos prières et psalmodierez à l'aise. » Les huguenots recommencèrent et couvrirent bientôt la voix du chapelain. Deux pages du duc de Guise, l'un portant son arquebuse, l'autre ses pistolets, se trouvèrent fort blessés de cette insolence ; ils coururent au prêche suivis bientôt de tous les varlets. De la grande porte ils crièrent aux réformés : « Misérables huguenots, cessez donc de nous troubler; qui êtes-vous, si ce n'est des rebelles à Dieu et à notre roi ! » Et les calvinistes répondirent * : « ïaisezvous , mauvais papistes. » Aces mots, les varlets armés, enfonçant les portes , se précipitent dans le prêche ; la confusion est partout. Les réformés , munis de pierres et de bâtons , résistent ; le duc de
• Le récit des huguenots a été entièrement compris dans un petit pamphlet sous ce litre : « Discours entier de la persécution et cruauté exercées en la ville de Vassy par le duc de Guise, ce !«'' mars 1362. »
COMMENCEJlEiNT DE LA GDEURE RELIGIEUSE. 31
liuise avec les archers vole au secours de ses pages ; il est atteint d'une pierre à la joue; le sang coule de sa blessure. Alors plus de Irein : les arquebusiers et archers pénètrent dans le temple ; ils frappent tout , sans épargner même les malheureuses femmes ; plus de soixante huguenots furent tués ; deux cents reçurent des blessures plus ou moins graves ; et bientôt les pamphlets de Gevève retentirent du déplorable massacre de Vassy '. Il y eut même des moqueries ; et comme les archers du duc de Guise avaient brisé tous les bancs et chaises , les écrivains calvinistes lui décernèrent l'épithète de vainqueur des bancs ^ triomphateur des Bibles. La vieille gravure qui reproduit le massacre de Vassy contient ces explications en sa légende : « La grange où l'on preschoit y étoit bien environ douze cents personnes; M. de Guise, qui coramandoit, une bonne espée à la main ; sur la gauche, le ministre dedans la chaire priant Dieu ; puis cuidant se sauver est blessé en plusieurs lieux, et eût été tué incontinent, si l'espée n'eût été coupée en deux ; le toit que les gens du presche rompent pour se sauver; plusieurs courent aux champs; d'autres sont arquebuses sur les murailles ; le tronc des pauvres est arraché ; les trompettes sonnent par deux fois ; le cardinal de Lorraine est appuyé sur le mur du cimetière, regardant en gaieté la tuerie ^. »
Les calvinistes étaient alors trop hautement placés à la cour pour ne pas élever leurs doléances. Bèze , qui suivait le prince de Gondô et la reine Catherine de Médicis, s'en plaignit avec violence au roi de Navarre : « Vous avez violé , répondit Antoine de Bourbon, les lois qui vous défendent de vous réunir en armes. » Bèze reprit : « Mais (juand les armes sont confiées à qui s'en sert pour sa défense elles portent à bien : au reste, ajouta Bèze , je parle pour une religion qui sait mieux supporter les injures que les repousser; mais souvenez-vous, sire, que c'est une enclume qui a déjà usé bien des marteaux ^. »
Ce désordre de Vassy servit de point de départ au projet qui devait faire passer le pouvoir au duc de Guise. Toutes les mesures étant prises d'avance , le duc se rendit à Paris. Pasquier écrivait à M. de Fonssomme : « Monsieur de Guise est arrivé à Paris costoyé
* On donna même le nom des personnes tuées. Voyez le pamphlet déjà cité.
* La vieille gravure contemporaine qui repioduit le massacre de Vassy c.-l au < ! iiiet des csiimipes (Biblioth. Royale); règne de Charles IX.
' Histoire (jcclesiasliquc tome XXXII, liv. CLVllI.
32 C0M5IENCEMENT DE LA GDERRE RELIGIEUSE.
des connétable et maréchal de Saint-André, avec une grande troupe de gens d'armes. Il a esté reçu magniQquement et avec un grand appareil par les Parisiens. Les prévôt des marchands et échevins sont allés au devant de lui pour le bien veigner. Ce même jour le prince de Condé, qui estoit en la ville, est allé au presche avec grande compagnie en une maison des fauxbourgs Saint-Jacques que l'on appelle Jérusalem. Deux jours après est arrivé le roi de Navarre, et le lendemain, jour de Pasques fleuries , a esté faite une procession générale où il estoit '. »
Cette lettre de Pasquier constate le véritable état de l'opinion. Les fêtes du peuple accueillirent le duc de Guise ; il n'y eut dans les rues que les cris de vive le duc ! Il s'était fait chef des catholiques ; on le saluait comme une espérance. Le sang qui avait coulé était le prélude de la guerre à laquelle tous les partis aspiraient ; le duc de Guise assistait à une procession et le prince de Condé allait aux presches. Les nuances se dessinaient ainsi parfaitement.
' Ét. Pasqcier, liv, IV, lettre 15.