‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 104 sur 144 · II. :î · texte numérisé non relu

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trines puritaines les avaient tous réunis autour d'un terme moyen, entre l'esprit du chancelier de L'IIospital et celui des austères ministres. Il était dès lors plus facile de faire sortir un rapprochement durable qui pût asseoir l'église catholique sur les sages bases d'une réformation modérée et légitime ; les hommes prévoyants embrassaient même la possibilité de pacifier la communion grecque et de dompter tous les schismes par la délibération d'un seul et grand concile *.

Il y avait également dans l'Église des désordres intolérables. En France plusieurs évêques avaient adopté le calvinisme et substituaient la cène à l'exercice de la messe. Odet de Goligny, cardinal de Châtillon, s'était marié publiquement et vivait avec Elisabeth de Hauteville; et comme il était évèque de Beauvais, cette femme, que les saints canons de l'Église vouaient à la proscription, prenait le titre de comtesse de Beauvais. On comptait encore parmi les prélats qui professaient hautement la réforme, Saint-Romain, archevêque d'Aix; Montluc, évèque de Valence; Caraccioli, de Troyes ; les évêques de Pamiers, d'Uzès et de Chartres^. Il était impossible au pape de souffrir plus longtemps ces infractions aux lois du catholicisme, et le premier besoin était d'y porter un prompt remède.

Plusieurs difficultés s'opposaient au concile : indépendamment de la répugnance personnelle des pontifes, quelles seraient les formes de la convocation, dans quelle ville se réunirait-il, et de quels éléments serait-il composé? Ses décrets auraient-ils force de lois pour tous les États catholiques? Réglerait-il les dogmes comme la discipline^?

Enfin, l'année du jubilé 1560, les deux cardinaux Sarrazin et Du Puy rédigèrent la bulle de Pie IV pour la convocation d'un concile général et œcuménique en la ville de Trente. Cette bulle exprimait toute la douleur du pape de voir avec quelle rapidité s'étaient étendus les schismes, les hérésies, et combien les mœurs des chrétiens avaient besoin de correction. Le saint-père avait pris la résolution, de concert avec l'empereur Ferdinand et les rois catholiques , d'appeler la sainte assemblée dont les travaux avaient commencé avec tant de fruit à Trente : « c'est pourquoi il avertissait et invitait instamment les

' Pallavicini, Uist. concil. Trident, cap. 9, lib. 12. ^ Gallia Christiana. — Aux lilres de chacun de ces évcchcs. » Voyez les dépêches de M. de Lille, ambassadeur de France à Rome, 2o janvier 156i. MSS Dupuy.

vénérables frères de toutes les nations, et particulièrement les archevêques, évêques et les abbés, et les autres qui de droit commun devaient assister au concile général, à s'y rendre au jour indiqué par la bulle. » Le pape regrettait que les empereurs et les rois ne pussent y venir en personne ; mais il espérait qu'ils enverraient tous des ambassadeurs pour favoriser, autant qu'il était en eux, la liberté des évêques * .

Il n'était autrement question, dans cette bulle, des réformés, que pour les désigner comme les membres d'une malheureuse hérésie ; on ne leur faisait aucune avance, aucune proposition conciliante. Des légats avaient été désignés pour porter la bulle à l'empereur et à tous les princes de la chrétienté ; les nonces auprès de Ferdinand et du corps germanique, le savant et modéré Gommendon, évêque de Zante, et son collègue l'évêque de Phare, s'étaient déjà rendus en Allemagne, et avaient exposé à l'empereur les motifs de la grande convocation d'un concile. Ce prince demanda que le but de l'assemblée ecclésiastique fût nettement motivé par écrit, aQn qu'on pût savoir quels en seraient les résultats par rapport aux chrétiens séparés de la communion romaine. Les nonces éludèrent tant qu'ils le purent une réponse péremptoire ; et, en ce qui touchait la réforme, l'empereur leur déclara que déjà prévenus des intentions du pape, les luthériens avaient fixé une assemblée, afin d'y délibérer sur les réponses qu'ils pourraient faire, au cas d'une invitation de la part de Rome ^. Ferdinand ne dissimula pas qu'il était à présumer que les conditions que les protestants imposeraient pour se réunir à un concile général seraient très-impérieuses ^.

Ce fut avec beaucoup de difficultés, et après avoir tenté des négociations auprès de chacun des princes protestants en particulier, que les nonces furent admis à la diète de Naûmbourg. Dans l'écrit qu'ils adressèrent au pape, ils ne peuvent dissimuler la froideur qui les accueillit ; les deux nonces y parlèrent avec une modération extrême : toutefois , en avouant qu'il y avait des abus qu'il fallait corriger en l'Église, Commendon se prit à déclamer contre les

* Labbe, Collect. Concil., tome XIV, page 835.

* On trouve dans le n" 335 des MSS Dupuy, des pièces importantes et inéJites sur le concile de Trente.

* Gratian, in vitâ Commend., liv. II, chap. 1. Fléchier a aussi écri* ccite laborieube vie.

hérésies et les hommes qui se laissaient abuser par leur fière raison.

Les électeurs protestants écoutèrent tout sans interrompre, et firent cette dure réponse : « Les illustres princes ont entendu ce que vous venez de leur exposer au nom de l'évêque romain : et parce qu'il s'agit d'une affaire difficile, ils ne veulent rien définir pour le présent; ils s'assembleront pour aviser ensuite : ils seroient pourtant bien aises que vous leur donnassiez par écrit ce que vous avez dit, » Une nouvelle conférence fut encore sans fruit, car une seconde déclaration fut remise aux nonces : « Les princes, dans le peu de temps que vous avez été avec eux , n'ont pas pris garde à ces paroles des lettres du pape: A notre fils bien-aimé, parccqu'ellesétoient sous une enveloppe. Mais, informés que le pontife romain les appelle ses Gis, ils n'ont point de réponses à faire aux choses que vous leur avez proposées. » Commendon déclara que celte épilhète avait été constamment donnée à tous les princes chrétiens. La diète ne fit désormais aucune attention aux propositions conciliatrices ^

Les nonces avaient commis une imprudence, en attaquant en dehors du concile les dogmes protestants: ceci amena une controverse; et Grégoire Cracovius , l'un des plus savants théologiens de l'école luthérienne, s'écria que le pape répandait une infinité de ténèbres et de superstitions sur l'Évangile : « Vous avez tort de nous accuser d'être légers , de suivre tous les jours des opinions nouvelles , et de nous jeter aveuglément dans des sectes qui se contredisent, puisque nous n'avons tous qu'une même doctrine, et que nous souscrivons tous à cette formule de foi , qui fut dressée à Augsbourg par ordre de Charles V. Nos princes vous déclarent qu'ils ne s'en écarteront point, et qu'ils ne souffriront jamais que le pape leur donne la loi. L'empereur est leur César et leur chef ■^. »

Le but des nonces était manqué ; ils ne pouvaient se promettre d'attirer maintenant les réformés au concile : loin de là, les princes s'étaient assemblés; et, sur le bruit de ce concile général, une diète avait été convoquée pour adhérer tous à la confession d' Augsbourg, afin d'avoir un corps de système fixe à opposer à la doctrine qui sans doute allait être proclamée dans la grande réunion de l'église romaine. Tous les princes réformés, l'électeur palatin Frédéric ;

' Gratian. in vita Commcnd., lib. 2, cap. 3.

2 Pallavicim, nist. concil. Trident, lib. 13, cap. 3,

Auguste, électeur de Saxe ; Jean-Frédéric de Saxe ; Wolfang, palatin; Ernest et Philippe, ducs de Brunswick; Ulric, duc de Mecklenbourg ; Christophe, duc de Wirtemberg ; Charles, marquis de Bade; Ernest, prince d'Henneberg ; les députés de l'électeur Joachim de Brandebourg , de Jean et de Georges-Frédéric de Brandebourg ; de Philippe , landgrave; de Barnime et de Jean-Frédéric, ducs de Poméranie ; le roi de Danemarck et les princes de Lunebourg se réunirent , soit par eux-mêmes, soit par leurs envoyés, pour arriver au résultat indispensable au milieu des efforts que tentait le catholicisme. Il y eut controverse vive et prolongée dans cette diète sur l'acte de la confession d'Augsbourg ; la majorité se prononça pour une formule nouvelle proposée par les électeurs palatins et de Saxe ; elle rentrait par la pensée dans la confession primitive; seulement l'expression en était plus claire, et les articles plus amplement développés. Comme on voulait répondre aux arguments du concile, il fut déclaré , dans la préface , qu'il n'y avait aucune différence dans les dogmes des églises protestantes d'Allemagne, ce qui suscita une protestation du duc de Saxe-Weimar '. Quant au concile, les opinions furent partagées : les uns voulaient y députer des docteurs ; les autres demandaient qu'on s'y refusât absolument. On s'arrêta à une fin de non-recevoir ; l'assemblée déclara aux nonces qu'on accepterait le concile , pourvu qu'il fut libre et chrétien et non celui du pape , et qu'il n'y présidât ni par lui ni par ses envoyés.

Le pèlerinage des nonces dans la basse et haute Allemagne, malgré tous les ménagements, ne produisit pas de plus grands résultats. Commendon fut accueilli avec une politesse froide; mais on lui intima partout que les églises étaient désormais attachées à la confession d'Augsbourg. L'admirable patience du prélat ne se rebuta pas encore ; il s'adressa successivement aux rois de Danemarck et de Suède "^ : au milieu des glaces du plus rude des hivers, il parcourut l'Allemagne, la Flandre, et vint même jusqu'à Lubeck, pour attendre la réponse des souverains luthériens du Nord à la lettre du pape'. Aucun ne consentit à l'écouter ; tous étaient plus ou moins liés à la confession d'Àugs-

' In Act. convenus. Na'ûmh., ann. ISOl. Afud Hospinien, page 180 et seq.

* Ex lill. Commend. ad cord. Borrom. — Anvcr?, o mai 1361.

• On ne saurait trop lire les précieuses pièces publiées par Gratiani, sur les beaux efforts de Commendon pour faire salue r la grande puissance du pape, liv. II, chap. 4.

bourg et ne voulaient point s'en séparer , surtout pour reconnaître l'autorité des papes et des conciles.

La réponse d'Elisabeth d'Angleterre fut plus sévère et plus énergique encore. Elle repoussa avec indignation la lettre du légat. La négociation fut ouverte par sir Trockmarton , ambassadeur à Paris , et la fière princesse écrivit, « qu'elle ne comprenoit pas comment un Anglais osoit se mettre en communication avec un envoyé du pape, sans égard aux statuts qui punissoient de mort les relations d'un sujet d'Angleterre avec Rome *. » Toute correspondance fut dès lors rompue , et les nonces purent reconnaître en6n qu'il était peu d'espoir d'obtenir une représentation réformée dans le concile de Trente.

Commendon et l'évêque de Phare trouvèrent des conditions plus faciles auprès des princes catholiques ; le roi de France avait appelé et désirait ardemment la convocation d'un concile général ; il déclara aux nonces que c'était pour la France un besoin si généralement senti, une réclamation si universellement appelée par les états d'Orléans, que le roi serait forcé de convoquer un concile national au cas où le concile universel ne serait pas promptement constitué. Quelques distinctions furent élevées par Philippe II d'Espagne sur le caractère et le nom que pouvait prendre cette grande assemblée de clercs; le roi catholique ne voulait pas qu'on la considérât comme un nouveau concile, mais comme la suite et la continuation de la première réunion de Trente convoquée sous l'autorité et la pourpre de son père €harles-Quint '^. De petites jalousies avaient été également soulevées dans plusieurs États de second ordre à la suite d'une promotion de cardinaux ; mais cela s'apaisa. Le concile dut comprendre toute la catholicité ; il manquait néanmoins son but de fusion conciliatrice, les réformés n'ayant point voulu le reconnaître et saluer son omnipotence dans les questions religieuses.

Les ambassadeurs arrivaient successivement au concile et les solennelles congrégations s'étaient ouvertes par l'examen de toutes les questions préliminaires qui devaient précéder la discussion des articles de foi. La reine Catherine de Médicis désigna pour y représenter la France trois hommes du parti modéré, Saint-Gelais de Lansac, du conseil du roi ; Arnaud de Ferrier, président au parlement de Paris,

' Cambden, in vit. Elisabeth, 1561.

, * Spoxd.; ad ann. 1S61, n. G.

et Gui Du Faur, sieur de Pibrac, conseiller et juge-mage de Toulouse ; tous trois appartenaient aux opinions de magistrature , à ce système de concessions et de tempérament que la reine Catherine voulait faire dominer dans la réunion des pères de Trente, parce que seul il pouvait amener un point d'arrêt aux tristes guerres civiles *.

L'église romaine commençait à sentir les périls qui la menaçaient, et la sollicitude du pape pour envoyer des nonces en tous les pays en dissidence, montre qu'il essayait alors une vaste conciliation ; mais ce qui manquait surtout comme élément à cette conciliation , c'est que, conservant son inflexible rigorisme , l'église catholique voulait qu'on vînt à elle et n'aller au-devant d'aucune opinion. C'était un repentir qu'elle demandait , et non des garanties qu'elle offrait aux sectes protestantes. Les premières questions qui furent examinées dans le concile portèrent sur ces points : quels livres seraient prohibés? enverrait-on des saufs-conduits à tout docteur dissident qui voudrait discuter en face du concile ^? Une congrégation de l'index fut d'abord formée. Ainsi , en présence de cette liberté d'intelligence qu'offrait à la nouvelle génération la réforme luthérienne , le catholicisme proclamait une censure étroite et préventive; seulement on permettait aux évoques et pendant la durée du concile la lecture attentive des livres hérétiques, afin de pouvoir les réfuter si la discussion s'engageait entre les sectaires et les prélats légitimes ^.

La seconde question fut celle du sauf-conduit ; il était certain qu'en l'état de progrès et de force où alors était parvenue la réforme, la question du sauf-conduit ne pouvait être agitée bien sérieusement. Si le concile prononçait une de ces condamnations sanglantes qui avaient atteint Jean Huss et Jérôme de Prague, l'Allemagne entière se serait soulevée ; l'Europe philosophique aurait hautement manifesté des sentiments d'indignation, si les évèques avaient pu méconnaître l'esprit de leur époque à ce point de lancer des jugements que le bourreau aurait exécutés au milieu des bûchers ; toutefois les pères discutèrent gra\ement sur l'étendue du sauf-conduit qui serait délivré aux docteurs , et la majorité prononça qu'il contiendrait la clause expresse : « Pourvu que les hérétiques rentrent eux-mêmes et viennent

' Toutes ces difficiles négociations du concile de Trente forment quatre cartons des MSS Fontanieu, Bibl. du Roi.

' PALLAriciNi, Hisl. concil. Trident, lib. XV, cap. 18. ' LabbEj concil. collecl., tome XIV, page 841.

à repentance. » Cette clause devait interdire toute discussion libre , et par conséquent empêcher l'arrivée au concile des ministres protestants qui auraient pu apporter des idées de conciliation. Philippe II et la reine Catherine furent en complète dissidence sur ce point. Le roi d'Espagne avait exigé la formule impérieuse , parce qu'il redoutait que les hérétiques n'échappassent à l'inquisition pour venir se réfugier sous l'aile du concile. En France , au contraire , Calherine qi^i visait à rapprocher les sectes, le plus constant objet de ses désirs, demanda avec instance qu'on effaçât la condition de résipiscence, et Pie IV, pontife éclairé, comprenant ce besoin de discussion libre, biffa de ses mains l'exception imprudente qu'on avait insérée dans la bulle *.

L'appel d'une réformation au sein même de l'Église, dans la discipline des clercs, fut un cri poussé par ce grand concile comme il l'avait été dans ceux de Bàle et de Constance. De saints évêques s'élevèrent contre cette hiérarchie d'orgueil qui faisait un étrange contraste avec les souvenirs d'humilité et de pauvreté de l'église primitive. Alors une voix partit du banc des cardinaux : « Les illustrissimes et révérendissimes cardinaux n'ont pas besoin d'être réformés ! » L'archevêque de Prague répondit d'un ton ironique : « Les illustres cardinaux ont besoin d'une très-illustre réforme^ ; car il me semble que la vénération dont je les honore serait plus humaine que divine , et plus apparente que véritable, si je ne souhaitais que leur conduite et leur réputation fût aussi pure et inviolable que leur dignité est , éminenle. Comme ils sont des fontaines dont les autres boivent , ils doivent prendre d'autant plus garde qu'il n'en sorte que des eaux trèspures , et la première chose que je souhaiterais qu'ils daignassent changer , est la manière dont ils traitent aujourd'hui les évêques. » Douze articles de réformation furent examinés ; ils portaient à peu près sur les mêmes bases que ceux qui avaient été sans cesse présentés depuis le treizième siècle : la résidence, les bénéfices, la continence, les bonnes mœurs.

Le concile de Trente devint une affaire toute politique. Les conseils d'Espagne et de France s'y disputaient la prééminence; l'un dans

' Fra Paolo, Bist. du concile de Trente , liv. VI, page 457. — Labbf, collctt. tome XIV, pages 844, 84o.

' « Illuslrissimi cardinales indigent, ut mihi quidem videlur, iliustrissinia reformaliooe. » Voyez la vie de l'Évêque de Prague, liv. II, chap. 8.

les intérêts du catholicisme absolu, l'autre dans une pensée de conciliation. Il y eut des partis de chaque prince, de chaque nation représentée, des disputes de préséance ; tous sentaient l'importance de cette négociation pour la chrétienté et pour la paix du pays. Les instructions données par la reine Catherine au nom de Charles IX restent comme un monument qui résume toutes les opinions philosophiques du parti modéré. « Les ambassadeurs demanderont que les évèques puissent opiner et donner leurs suffrages avec une pleine et entière liberté, selon leur conscience ; que les décrets et décisions du concile ne soient point pareillement remis au bon plaisir du pape, et que , suivant les dispositions des anciens conciles et même ceux de Constance etdeBàle, Sa Sainteté soit obligée de s'y soumettre et d'y obéir entièrement. Rien n'est plus nécessaire que de commencer par la réformation de la discipline et des mœurs tant dans le chef que dans les membres. Pour parvenir à cette réformation, il serait utile de remonter jusqu'aux commencements de l'Eglise, afin de ramener l'état ecclésiastique le plus près que l'on pourra de la pureté des premiers siècles. Il faudrait que le pape, pour le bien de la chrétienté , ne s'entremît en aucune manière ni de l'élection ni des provisions des évoques , abbés et autres prélats, curés , ni de leur administration. Le pape n'accordera désormais aucune dispense pour quelque cause que ce soit contre les décrets des conciles ; à l'avenir , tous archevêques et évêques seront tenus de résider dans leur bénéfice, sans aucune exception. Kt parce qu'on se pourvoit en cour de Rome pour obtenir dispense de plusieurs choses, comme de mariage en second , troisième et quatrième degré de consanguinité et d'affinité, il serait expédient, pour le repos des consciences et le soulagement d'un chacun, que le concile y pourvût, sans qu'on fût ensuite obligé d'envoyer à Rome. Aucun ne sera admis aux ordres ni aux ministères de l'Église que par son évêque *. »

Cette réformation demandée par les hommes de science et de modération du catholicisme devait être opposée au grand mouvement du luthéranisme et de la prédication calviniste ; on espérait qu'une fois la vieille religion épurée de ces abus, on pourrait plus facilement repousser les sectes protestantes qui attaquaient l'Église. Les instruc-

' Instructions el missives des rois très-chrétiens et de leurs ambassadeurs, in-4*; Paris, 1613, page 88. — M émoire concernant le concile de Trente, in-'î», page 165 cl suiv.

lions avaient été rédigées conformément aux articles des états d'Or- - léans et par le chancelier de L'Kospital.

Les rAformateurs d'Allemagne comprenaient aussi qu'il fallait opposer une digue à la puissance calholique. La convocation d'un concile universel , quoique rejeté comme illégal par l'église réformée, devait avoir néanmoins une certaine majesté, une influence sur l'univers chrétien. Toutes les pensées du protestantisme tendirent donc à lui opposer une force d'unité, une puissance de concorde et de mutuel appui. La chose était difficile ; le résultat de fusion qu'on désirait entre toutes les écoles de la réformation s'éloignait chaque jour davantage ; on avait eu d'abord la transformation du luthéranisme dans les doctrines des zv^ingliens et des calvinistes; maintenant on poussait l'empire do la raison superbe jusqu'à ses dernières limites ; les sociniens grandissaient ; leur dogme était en quelque sorte reconnu dans la Pologne où ils avaient établi leur prêche et tenu leur synode à Pinczow et à Sceminie ; un ministre y avait publiquement soutenu le pur arianisme avec l'entière et complète négation de la divinité du Christ ^ Comment espérer que Calvin lui-même, toutpuissant à Genève , dirigeant de son simple oratoire le mouvement réformateur en France, adhérerait à la confession d'Augsbourg qui faisait passer son pouvoir sous une autorité qui n'était pas la sienne? En Angleterre aussi , une autre église tout obéissante sous la main d'Elisabeth, séparée de Rome et conservant les doctrines du catholisme , devait naturellement refuser de se réunir à la confession d'Augïbourg. Dans cett€ situation difficile , le protestantisme allait pourtant avoir à combattre toute l'influence populaire d'un concile général.

Ce concile s'avançait avec lenteur, arrêté par diverses résistances; cequcles évêques décidaient, le pape refusait de l'adopter; on aurait dit que c'était une domination pure et simple de la puissance romaine que le concile était appelé à proclamer. Les articles de discipline furent soumis à l'examen, mais la suprématie papale voulant tout diriger, les conseils, les instructions de Catherine de 3Iédicis et de L'IIospital ne furent point écoutés; 2û. de Lansac, ambassadeur de France, demanda instamment qu'on suspendît l'examen de plusieurs

' Bihl. anti-Trinit. in Epilom. Joann. Siom, pagelS3, et Eist, reform, Eccles. ^wlon., cap. 4.

difficultés de dogmes, et leur solution surtout qui intéressait si vivement l'Église; il supplia qu'on fît quelque attention aux articles qu'il avait communiqués au nom de la reine régente.

Mille disputes puériles régnaient au sein de ce concile sur la préséance entre les ambassadeurs, sur de simples mots ; le pape approuvait ses légats, puis les désavouait; M. de Lansac écrivait àDelisle, envoyé de France à Rome, « qu'il étoit temps de faire cesser ce scandale ; qu'il eût à presser le pape sur des questions principales : qu'il lui plut laisser les propositions et délibérations du concile libres, sans y prescrire aucune limite, pour ne pas se mettre au hasard de faire dire que ceux qui président au concile font venir de Rome le Saint-Esprit dans une valise, et que ce qui sera conclu et déterminé dans l'assemblée ne soit point pris à Rome dans un mauvais sens ni tourné en raillerie par des esprits oisifs. J'ai appris, ajoute M. de Lansac, qu'on a fait mépris de ce qui a été traité de la résidence des évoques, si elle est de droit divin ou non , ce qui est une chose plus claire que le jour; si l'on trouve mauvais qu'on parle de cela, à peine peut-on espérer qu'on puisse traiter librement les autres choses qui touchent de plus près : et ce seroit ôter entièrement l'espérance de tirer aucun fruit de cette assemblée, et préparer la ruine entière de la chrétienté, si le concile le faisoit sans avoir pourvu à tout ce qui est nécessaire '. » M. de Lansac, à la tête du parti modéré, avait reçu de Catherine plein pouvoir à l'égard des évêques français; dans des lettres de Charles IX adressées aux prélats de sa nation présents au concile, il est dit : « Toutes les fois que le sieur de Lansac vous requerrera de vous assembler, soit à son logis ou ailleurs pour délibérer sur les affaires qui se présenteront ou qu'il aura à proposer au concile, vous ne manquerez pas de le faire ^. » Catherine de Médicis voulait tempérer par l'influence d'un magistrat dévoué aux idées de transactions parlementaires la fougue des évêques français placés sous la direction du cardinal de Lorraine. Dans le discours que le sieur de Pibrac adressa aux pères du concile, il s'écriait hautement : « Nous sommes obligés d'nvouer que la foiblesse humaine, et peut-être la mauvaise conduite de ceuN qui gouvernent l'Église, et pour ne rien dire de plus fâcheux

' Dépêches de M . de Lansac. — Mém. pour servir à l'hist. du concile de Trcnir^, in4'\ pages 18fi, 187. Celle lettre excite la plus vive indignation de Pallavicini, fiislorien papiste tlu conrile.

^ Dans les Mémoires pour le concile, in-4'', page 191.

84 DEDXIÈME PARTIE

et de plus déplorable, une piété mal réglée et à contre-temps, ont donné entrée dans l'Église à bien des choses qui méritent d'être abolies ou corrigées. » Par une espèce de prosopopée, le sieur de Pibrac, après avoir démontré l'ulililé d'une réformalion, faisait paraître le diable, l'esprit tentateur, qui disait aux évoques pour les détourner de cette réformalion de toute part sollicitée : « A quoi vous amusez- \ous? à vouloir faire revivre cette ancienne et rigoureuse discipline des premiers pères, presque ensevelie, pour être désormais moins heureux, moins tranquilles et dans la retraite? Pensez-vous bien qu'il ne vous sera plus permis de paroître à la cour des princes, de vous trouver à de bonnes tables, d'être magnifiquement logés, de marcher avec un train superbe, et de goûter ces doux plaisirs sans lesquels la vie est triste et désagréable * ! »

il était bien diffieile aux ambassadeurs de France de faire prévaloir le vaste plan de réformation contenu dans les dépêches de Catherine ; ils n'obtinrent d'abord qu'une réponse vague. Il faut rendre cette justice au sentiment universel, que tous les discours portèrent sur une même idée, la réformation. Cette tendance de toute assemblée délibérante vers un peu de Uberté avait effrayé encore la cour de Rome ; le pape eut plusieurs fois la velléité de dissoudre le concile pour de simples discussions et des embarras de détails, particulièrement au sujet des instructions de M. de Lansac et de la singulière querelle qui s'était élevée entre Pie IV et ses deux légats sur la question de savoir si le concile était une continuation du précédent ou une assemblée toute nouvelle ^.

Le concile de Trente marchait lentement, dissertant sur des difficultés oiseuses au milieu des larges et fortes controverses qui divisaient l'Église, lorsque le cardinal de Lorraine, à la tête des évêques français, s'y montra dans tout son ascendant. Un concile était alors une immense affaire ; supposez en effet une société toute religieuse avec de puissantes croyances, tout entières substituées à la société civile, et puis voyez une assemblée universelle réunie pour délibérer sur des articles de foi qui sont pour cette société comme des bases constitutives ; est-il besoin de dire quel intérêt s'attachait à tous les actes de ses délibérations?

' Labbe, CoUect. concil,, lonie XIV, page 1174. — Àcles du concile de Trenie, ann. 1362, 1363, in-8°, page 13.

» Ex liti. summi Poniif. ad légat, apud Pallavictrié, tome XVJ, cbap. 12.

L'arrivée du cardinal de Lorraine devait un peu changer l'attitude de la France dans le concile ; c'était le parti catholique qui venait balancer l'influence des hommes à opinions modérées et parlementaires. Tel était cependant le besoin de la réformation de l'Église, que le cardinal de Lorraine lui-même la désirait, et les prélats dévoués à la suprématie du pape craignaient la présence de ces évoques français, qui sous l'autorité du cardinal pouvaient faire triompher par leur vote un code de discipline. La maison de Guise ménageait alors les uthériens d'Allemagne, pour les opposer aux calvinistes de France, et on savait le récent traité du cardinal de Lorraine avec le duc de Wiltemberg.

Les premiers canons du concile de Trente ne résolvaient aucune question contestée ; les discussions s'étaient bornées à des objets de détail , à des formes seulement ; point de difficultés substantielles hautement abordées. Le roi de France se plaignait aussi de l'esprit de ces discussions dans une lettre adressée à M. de Lansac : « On devoit se garder de faire quelque chose qui pût aliéner l'esprit des hérétiques, et au contraire tout employer pour les persuader. Eh bien ! on les condamne avant que de les entendre ; de sorte qu'au lieu de les attirer au concile, on les en éloigne ; on les engage à demeurer éternellement séparés du corps, et en danger d'amener à eux, avec le temps, la plus grande partie des catholiques, comme on voit qu'ils se sont beaucoup accrus depuis trente à quarante ans *. »

L'aigreur se mêlait à toutes les négociations ; les dépêches de M. Delisle, ambassadeur à Rome, constatent combien le pape montrait de méflance et de mauvaise humeur contre l'action que cherchait à prendre la France dans le concile ; l'Espagne seule était vivement appuyée. « Au reste, avait dit sa sainteté, en souriant, à l'ambassadeur de France, le cardinal de Lorraine est un second pape, il a trois cent mille écus de revenus en bénéfices ; ainsi il ne manquera pas d'occasions de faire des remontrances au concile contre ceux qui ont plusieurs bénéfices; ce qui lui conviendra mieux qu'au pape, qui ne jouit que du seul pontificat dont il se contente. » Un cardinal se trouvait présent à cette conversation ; Pie IV lui adressant la parole, dit : « Voyez, monî>ignor, en quel état je suis ; si le concile se remet à moi de quelque affaire peu importante , les ambassadeurs qui y

' Pallayicini, Bist. conciL Trident, lib. 18, cap, 11.

^6 DEUXIÈ^ÎE PARTIE

sont se plaignent et affirment que le concile n'est pas libre ; et néanmoins ils me sollicitent aQn d'ordonner et de contraindre sa liberté sur des affaires qui le regardent uniquement ^ »

De quelque part que vînt l'opposition , le pape cherchait à la r' primer pour exercer une sorte de plénitude de puissance sur le concile ; il craignait l'ascendant du pouvoir , de la naissance et de la parole du cardinal de Lorraine; la correspondance secrète de Pie IV atteste avec quelle sollicitude il suivait pas à pas tous les actes, toutes les discussions; il jetait à pleines mains le blâme, les reproches, s'inquiétait de tout ce qui échappait à son action ; il boudait ses légats , lorsqu'ils se montraient trop dociles , les désavouait, et tout dans ses conversations témoignait de l'anxiété que lui causait une assemblée libre et délibérante ^.

Au reste le cardinal de Lorraine entrait au concile avec des instructions bien plus accommodantes pour les pouvoirs du pape que celles de M. de Lansac. Expression du parti catholique, il recevait l'ordre exprès d'en ménager la personnification puissante, et de ne pas trop ouvertement attaquer les abus de Rome. Ces instructions demandaient l'administration des sacrements et l'usage des prières en français ; on requérait très-instamment « que sans rien changer au service de l'Église en langue latine, on prît quelque temps, pendant la messe ou pendant vêpres, auquel il fût permis de chanter les psaumes approuvés par les évêques ou par les ordinaires, par quelque célèbre Université , ou par des conciles provinciaux. Ce n'était qu'avec un vrai regret que le roi de France se croyait obligé de se plaindre de la vie impudique des ecclésiastiques, qui causait tant de scandale et même de corruption parmi le peuple : il lui semblait nécessaire qu'il y fût promptement pourvu \ » Quelque modérées que fussent ces instructions, le pape s'inquiétait de voir prendre toute influence au système français L'ambassadeur Delisle écrivait de Rome à Catherine de Médicis toutes les terreurs du pontificat ; Pie IV invitait, suppliait les évêques qui étaient autour de lui et dont il disposait, de hâter leur départ pour le concile ; malade ou en bonne santé, il n'en dispensait aucun. « L'évêque de Ritonte se croyait empêché d'aller

' Dépêches du sieur DcHslc. - mmoires pour le concile de Trente, in-4o, p3ga 301 etsuiv.

- Pallavicini, liv. XVIII, chap. 11 el 12.

» Mémoires pour le concile de Trente, in-4'', pages 335 el suiv.

à Trente à cause de sa faible constitution, qui le rend souvent malade, mais il a été obligé de partir, et, recevant sa dépêche, il exhorta sa sainteté à bien espérer, promettant qu'elle serait victorieuse; à quoi le pape l'a fort exhorté , répétant souvent en présence de quelques cardinaux ce mot de victorieuse * . »

Le discours du cardinal de Lorraine au concile devait rassurer Rome ; dans sa déclaration, il reconnaissait avec solennité la suprématie du saint-slége; il s'y soumettait en Ois respectueux ; et tandis que les ambassadeurs parlementaires parlaient de conditions à imposer au pontife, le cardinal se bornait à des témoignages généraux de sa foi orthodoxe : doué d'une parole facile, le cardinal de Lorraine domina cette assemblée par son éloquence ; il disserta presque tous les canons, et il le fit chaque fois avec un talent remarquable. Le pape, qui voulait se l'attirer complètement, le flt flatter par tous les discours de ses légats. La réconciliation devint entière, et Pie IV put dès lors compter sur un ferme appui de la part du prélat français ^.

Et d'ailleurs la guerre civile avait éclaté en France, et la victoire de Dreux, qui retentit dans le concile en actions de grâces, avait donné beaucoup de cœur aux catholiques ; le parti modéré n'était plus écouté. Dans les articles de réformation qui furent présentés sous cette influence, on ne trouve plus que quelques points de discipline; partout l'autorité du pape triomphait ; on ne lui demandait plus des sacrifices substantiels comme dans les premières instructions des ambassadeurs.

Ces instructions se modifièrent à raison de la puissance du parti catholique ; la France n'eut jamais une direction bien nette et bien parfaite dans sa représentation à ce grand concile, qui ne produisit, comme en sa première «ession, aucun résultat définitif et rationnel. La question protestante, repoussce par les évêques, demeura en dehors do ce mouvement, qui se concentrait d'une manière absolue dans les idées de la cour romaine. Le parti parlementaire avait désiré le concile pour produire un système de fusion des idées religieuses, pour remédier à de tristes séparations ; l'Églifie les laissa telles qu'elles existaient, sans foire un pas pour concilier les doctrines. Le second point pour lequel les évêques avaient été réunis se rattachait à une

' Dépèches du sieur Delisle au roi, 20 novembre 1562.

' Rayxald.; annal, ad ann. io"}2, n° 110,— Pallavicixi, liv. XIX, cbop. 3, n"' 3^

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