SUSPENSION DARIUES ENTRE LES OPINIONS
Effort du tiers parti pour la paix. — Morale politique de Pasquier. — Majorité de Charles IX. — Mesures municipales. — Menaces contre les huguenots. — Instructions pour la pacification. — Tentative pour concilier les Guise et le? Chàtillon. — Mouvements catholiques, — Nouveaux pamphlets contre la reine. — Voyage dans les provinces. — Entrevue de Bayonne.
Le parti politique avait grandi en France avec la trêve qui suspendait les hostilités : cette trêve était un peu son ouvrage ; il la considérait comme une concession imparfaite , mais il voulait la faire servir à une réconciliation plus longue, plus durable. Les calvinistes venaient de donner un bel exemple en combattant avec vaillance pour le recouvrement du Havre sur les Anglais d'Elisabeth ; braves gentilshommes, ils n'avaient pas songé à l'immense faute qu'ils commettaient en affaiblissant la grande alliée du calvinisme *. Le chancelier de L'Hospital proclamait en toute circonstance l'oubli du passé, l'abolition des tristes et malheureux souvenirs de la guerre religieuse. Les politiques ménageaient l'une et l'autre opinion extrêmes, et, de cette habitude de concessions nécessaires, ils avaient contracté une morale de tiers parti et d'accommodement dont on peut à peine se faire une idée. On discutait gravement si le meurtre et l'assassinat peuvent, en certaine circonstance, s'excuser, et cela afin de jeter un
' « Discours au vrai de la réduction du Havre de Grâce en l'obéissance du roy, auquel sont contenus les articles accordés entre ledit seigneur et les Anglais. » Paris, Robert Etienne, 1603. (Cette pièce, qui est très-rare, était au cabinet de M. de Bauffreniont.)
100 SUSPENSION d'armes
voile sur une époque de fatales dissensions. Lorsque M"^ de Guise demandait justice et vengeance de la mort de son époux , Pasquier examinait, par des souvenirs puisés dans l'antiquité, la double opinion de la culpabilité ou de la non-culpabilité des auteurs de ce crime: « Ceux qui portent le parti huguenot, disait-il, soutiennent que cela est effacé par l'édit de pacification , et qu'il n'y a rien d'insolent et qui ne soit faisable contre son ennemi. Qu'ainsi fut Ccsar assassiné à l'impourvu par Cassius et Brutus ; ainsi, entre nous , le roi Sigibert dans Soissons, par la pratique et menée de la reine Frédégonde, sa belle-sœur; ainsi, Holopherne par Judith, meurtre toutefois tant honoré dedans le Viel Testament ; en somme : que quand on est constitué en terme de désespoir, on ne dispute plus s'il faut vaincre par vertu ou par tromperie. Les autres disent , à l'opposite , que cet exemple est indigne d'un cœur généreux, et se prévalent de la réponse d'Aristide devant le peuple d'Athènes, contre le conseil de Thémistocle; de celle de Sextus Pompée à son pilote lorsqu'il avait Auguste et M arc- An toi ne en sa dévotion dedans ses navires '. »
Pour donner plus de force et de durée à ce système de ménagements, les politiques conseillèrent à Catherine de faire reconnaîlrela majorité du roi, qui avait alors atteint sa quatorzième année ; l'intluence de la reine mère restait la même , mais le conseil de régence s'effaçait, et avec lui l'autorité des princes du sang qui se disputaient le pouvoir. Le parti catholique dominait trop dans le parlement de Paris pour qu'on y tentât cette mesure. Elle fut homologuée par le parlement de Rouen, ce qui excita de violentes jalousies parmi les magistrats de Paris. On se hâta pourtant d'en prévenir la bonne ville et son conseil. « Le 18 août 1563, assemblée à l'hôtel en Grève , en laquelle le sieur de Lansac arriva et présenta ses lettres. Il annonça que le Havre de Grâce étant rentré à l'obéissance du roi, sa majesté s'était retirée en son parlement où elle avait fait déclarer sa majorité, afin de se faire rendre par ses sujets robéiï.sauce qu'ils lui doivent ; et désirant rétablir le repos, sa majesté avait rendu plusieurs beaux édits en parlement de Rouen, portant, entre autres choses, qu'elle voulait que les armes ci-devant mises es mains de ses sujets soient déposées, et que pour connaître l'obéissance de tous les habitans de la ville capitale et l'exemple des autres cités, le roy y séjournera quelque
* Est. Pasqcier ; Lettre à W. de Fonssomme, liv. IV, leU. 21.
temps, pour de là s'acheminer vers Lyon , Languedoc, Dauphiné et Guyenne '. »
D'autres lettres aux conseillers de la ville donnaient avis « qu'on avoit fait déclaration de majorité au parlement, les assurant d'avoir un bon roy qui veut non-seulement commander, mais aussi reconnoître pour ses vrais et loyaux sujets et tenir chers comme un père ses enfants ceux qui lui seront tels qu'ils doivent ^. » Puis, le conseil expédiait un bref état de ce qui semblait nécessaire pour la sûreté et tranquillité de la ville de Paris, contenant « que nul de la nouvelle religion soit reçu à demeure en cette ville , s'il n'en a été bourgeois et habitant auparavant les troubles ; que ceux de ladite religion qui y seront bourgeois et demeurans n'auront aucune arme, sinon espée et dague pour porter aux champs seulement, et le surplus de leurs armes sera mis es mains des quarteniers qui en bailleront récépissé ; qu'à l'entrée de la ville les gardes des portes saisiront tous les bétons à fer de ceux qui iront loger chez les hosteliers, et auxquels on les rendra quand ils voudront partir ; enfin, que tout hostelier , cabaretier et autres de la nouvelle religion, ne pourront loger en leur hostellerie, cabarets et chambres quelque personne que ce soitsur peine de punition corporelle ^. »
Ces concessions étaient bien nécessaires pour répondre aux opinions de la ville de Paris qui supportait avec impatience la dernière paix : on avait vu, en toute circonstance, la ferveur des Parisiens pour les signes de !a vieille foi romaine. Le roi avait mandé à sa bonne ville de faire procession générale sur la prise du Havre ; le Te Deum fut chanté en l'église de Notre-Dame ■*. Le peuple ne s'en contenta pas ; il y avait séditions journalières. Un édit porta établissement d'une garde pour les pr^'vôt des marchands et échevins, composée de douze bourgeois , y compris un capitaine auquel on fit prêter serment ^. Une autre ordonnance fut arrêtée pour le repos des habitants ; elle était adressée au premier président : « Vous tiendrez la main à ce qu'il ne se vende livres ni peintures tendant à séditions ; que l'avocat Rusé soit chassé de Paris , et qu'Artus Désiré soit banni du rovaume °. »
' Rcgist. de l'hôlcl de ville; VIlï, fol. fiS. — * Ihid., fol. 6i.
^ Ibid., i2. — * Ibid.
• M6S de Colbert; vol. CCF.II, in-l'ol., pngc 210, Acrso.
« MSS de Dupuy ; \ol. LXLiX.
102 SUSPENSION d'armes
Si les catholiques manifestaient leurs mécontentements à l'occasion d'une paix qu'ils répudiaient de toutes leurs forces, les huguenots , soupçonneux, pleins d'hésitations et de craintes, se croyaient à la veille d'être sacrifiés par la cour aux animositésdu peuple. Il existe un curieux document sous ce titre : Instruction à M. de Feuquières pour faire entendre à M. h prince ce qui s'en suit * ; « Que ceux
de Ch ont tenu conseil pour, après que les reistres seront partis,
donner en un môme jour les vespres siciliennes à ceux de la religion. Par la délibération de ce conseil, ils ont envoyé les capitaines Chary et Sarlabon pour gagner ceux de Paris qui les aideront à l'exécution de leur entreprise. Avertir M. le prince, M. l'admirai et M. d'Andelot qu'ils se tiennent sur leurs gardes, car ils ont délibéré de leur jouer un mauvais tour et les faire mourir tous trois en un seul jour , s'ils peuvent. Pour montrer leur ruse l'on a voulu faire faire serment aux reistres de n'entrer jamais en France sans la permission du roy et avoir mandement exprès signé et scellé , ce qui est contre l'édit de paix , parce que le roy les a advoués. Que M. le prince fasse secrètement desrouvrir ce que lesdits Chary et Sarlabon feront à Paris : qu'il fasse gratifier les reistres plus qu'il n'a fait ci-devant , parce qu'il est en termes d'en avoir bien affaire. Remontrer à M. le prince que l'on poursuit la dépêche des reistres, afin que quand ils seront retirés, jouer leur jeu. Qu'il renvoie les seigneurs qui ont été contre lui, retenant seulement ceux auxquels il a plus de fiance, afin de pourvoir à ses affaires. Que M. le prince croie ces avertissemens pour véritables, parce que M. le prince de Portian les a de ses amis qui hantent le gouverneur de Ch. , conducteur de l'affaire. »
Ainsi, longtemps avant la Saint-Barthélémy, ceux de la religion réformée avaient crainte des vespres siciliennes contre leur faible minorité. Ils s'exaltaient par leurs prières, par les cantiques spirituels sur la persécution ^, et ils appelaient persécution tout ce qui n'était
' MSS de Béthune ; vol. col. 9034, fol. 53.
* « Discours excellent, lequel démontre clairement quels assaux la primitive église de Dieu a soutenus, desquelles armes elle a combattu et convaincu ses ennemis, et comme ils ont été punis de Dieu , avec un cantique spirituel, par lequel l'Église de J. C. se console, lui rendant grâce du bénéfice qu'elle a reçu de lui en ce siècle doré, sous le règne de son jeune roy Charles IX<", pour lequel elle prie à l'exemple du peuple d'Israël qui prioit pour son bon roy David. » Lyon, 1303. — « Cantique des fidèles des églises de France qui ont vaillamment soutenu pour la parole de Dieu auquel ils en rendent grâce. » Lyon, 1363. — Bibl. du Roi, liasse pour former un rcc. de pièces in-8», cotée L '*"/u. pièce 40.
pas le triomphe absolu de leurs doctrines, la pleine et entière liberté des prêches et de la cène. Renée, duchesse de Ferrare, écrivait à Calvin pour se plaindre de cette intolérance à la cour de France ; « Elle étoit partie de Saint-Germain parce qu'on lui avoit défendu de faire presches dans son appartement , comme elle avoit coutume depuis redit de pacification. La même défense e\istoit pour un logis qu'elle avoit acheté ad hoc dans un village, et eela la fâchoit beaucoup ; elle ajoutoit qu'elle avoit reçu les exhortations envoyées par M . Calvin tant pour la règle de ses sujets que de sa maison : Je prends conseil de M. l'admirai pour réprimer les vices et scandales dans mon Estai , et la religion s'accroît et augmente ; tous ceux de ma maison sont de la religion et font la cène * . »
Le tiers parti cherchait à rassurer les esprits par l'impartiale exécution de redit ; des délégués spéciaux étaient distribués dans les provinces; leurs instructions de cour étaient doubles et pouvaient se ployer à toutes circonstances, aux localités et aux opinions existantes : partout où le protestantisme était en majorité, on devait largement exécuter la paix, autoriser les prêches, enfin ne point empêcher cette liberté de conscience et d'actes que l'édit avait proclamés. Dans les lieux, au contraire, où domineraient les catholiques, les commissaires devaient modifier l'édit avec prudence, afin de ne point exciter les murmures et les soulèvements du peuple.
Le grand but que voulaient atteindre les politiques, c'était la conciliation des deux familles de Guise et de Châtillon , expressions extrêmes des opinions calvinistes et catholiques ; il fallait surtout arrêter les poursuites commencées dans le parlement. Les huguenots craignaient ces débats solennels qui feraient peser sur leur parti et sur Coligny particulièrement l'odieux de l'assassinat du duc de Guise, le caractère alors le plus populaire , le plus unanimement salué par les multitudes. Le tiers parti qui voyait le danger, développa dans un mémoire la gravité de cette poursuite. « Pour rompre et empêcher la délibération prise de donner audience publique en plein parlementa ceux qui veulent faire plainte et demander ouverture de justice contre l'admirai, sera remontré à la royne que cette audience pourroit faire tel esclandre, qu'on ne le sauroit aisément réparer, et que si cette en-
' Lellre de Renée de France à J. Calvin. MSS de Mesmes, intitulés : Memoirei des règnes de François II et de Charles IX , iii-fol., tome II, n. •"'/s, page 38. — MSS Dupuy, vol. LXXXVI.
104 SUSPExNSION d'armes
treprise est suivie ; c'est un vrai moyen pour détruire et gâter en une heure tout le fondement de ce qu'elle a pris grand'peine de bâtir depuis six mois ; qu'elle a fait grand labeur et vigilance en accord de paciQcation, lequel elle a fait publier avec peine, et depuis pour le faire entretenir , a envoyé avec grand soin commission par les provinces. Que aujourd'hui après la déclaration de la majorité du roi , elle insiste encore à faire confirmer par autre édit cet accord de pacilicalion, connoissant le fruit et repos qu'il apporte à tout ce royaume. Qu'à présent donnant cette audience publique pour un fait particulier, elle renverse tout ce qu'elle a fait. Car cette audience est formellement contraire et à l'accord de pacification , et à ce que les commissaires sont allés faire par les provinces pour l'observation d'icellc et à l'édit de confirmation dernièrement fait. Qu'il s'ensuit encore autre inconvénient plus grand , c'est qu'ouvrant la porte aux <|uerelles particulières , elle devoit rester ouverte pour toutes indistinctement, ce qui sera occasion de nouvelles et publiques querelles ; et au contraire, si elle poursuit cette affaire et ne veuille pas poursuivre les autres qu'on requerra, elle perdroit d'abord son nom et estime de la justice , et puis ce seroit rompre tout repos et pacification *. »
Le prince de Condé sentait l'importance d'éviter la condamnation de Goligny. 11 y eut conseil réuni en présence de la reine ; Condé y déclara « qu'il avoit vu l'amiral, lequel l'avoit assuré que l'homicide commis sur M. de Guise n'étoit pas justiciable ni sujet à être purgé par voie de justice, puisqu'il avait eu lieu en temps de guerre ; ce seroit contrevenir à l'édit de la pais. Cependant lui, l'amiral, s'offroit à subir voie de justice, mais pas autre. L'inimitié de la maison de Guise et de Ghàtillon étoit notoire ; si elle avoitquelque querelle particulière à prétendre, elle devoit le dire; on verroit de quel côté seroit le bon droit et la force pour le maintenir. » Le maréchal de Montmorency répondit « que l'intention du connétable son père étoit , puisqu'il nes'agissoit pasdu roy ou de la religion, desoutenirses parensde toute sa puissance, et lui, pour sa part, maintenoit pour ses cousins germains. » M. d'Andelot alors se plaignit de ce qu'on empêchait son frère de se rendre en cette compagnie : « Il auroit pu répondre lui-
• ]SÎSS de Bélhune, vol. colé 8674, fol. 103. — « Avis à l'admirai Coligny que les Guise Youloient accuser, au parlemeul de Paris, du meurtre du duc de Guise par Pollrot. »
même; mais puisqu'on demandoit justice, lui aussi la requéroit ; il alloit donc en toute diligence mettre à jour par bonnes et justes preuves des choses pour lequelles il y en auroit qui ne seroient pas joyeux d'un tel remuement de ménage. » M. de Montpensier requit l'explication de ce passage; mais la reine ditque M. d'Ândelot ayant parlé en termes généraux, on ne devait rien spéciQer. Alors le maréchal de Montmorency remontra à M. de Montpensier « que puisque sa maison vouloit avoir justice de M . l'admirai, il étoit raisonnable, vu l'égalité de leur race, que lui aussi demandât justice *. »
La pensée du tiers parti triompha ; « le roy, craignant que la mort de M. de Guise, arrivée à son grand regret, ne renouvelât quelques aigreurs, s'il n'y étoit procédé autrement que par voie de justice, mais par vindictes et force des armes, choses défendues en ce royaume, enjoignit, tant à M. Henri de Guise qu'à M. l'admirai ainsi qu'à leurs enfans, frères, parens et amis, de n'avoir à s'offenser ni faire offenser les uns les autres de quelque manière que ce soit, sous peine d'être déclarés désobéissans à sa majesté, et quant aux poursuites par voie de justice, elles étoient suspendues jusqu'après la pacification, vu de grandes, importantes et nécessaires occasions et considérations ^. »
Ce projet des politiques reposait sur une fausse donnée ; ils s'imaginaient qu'en réconciliant les têtes d'opinions, ils calmeraient ces opinions elles-mêmes ; Catherine comblait d'honneurs le prince de Condé, et distribuait la grande fortune de M. de Guise à ses fils. Le prince de .loinville était confirmé dans l'office de grand maître ; M. de Mayenne était grand chambellan et le duc d'Aumale grand veneur. Les huguenots de la cour applaudissaient de leur côté à la mesure qui autorisait la vente des biens du clergé jusqu'à concurrence de trois millions ; ils pensaient qu'en affaiblissant les clercs, leur cause se fortifierait d'autant, ot la plupart d'entre eux courait à l'envi à l'acquisition de ces bonnes terres.
Le peuple restait étranger à toutes ces concessions ; l'ardeur de ses principes religieux n'en tenait aucun compte. Pasquier, écrivant à
' 15 mai 1.563. « Déclaration présentée au privé conseil par le prince de Condé louchant la juste défense de M. l'aduairal sur le fait de la mon de M. de Guise. » M.SS de Bélhune ; vol. coté 8702, fol. 48.
* 16 mai lo63. « Arrêt du conseil perlant surseance des poursuites jusques à la paix au sujet de l'assassinat du duc de Guise. » AISS de Béthune, voL coté 8703, fol. M.
fi.
106 SUSPENSION d'armes
M. de Fonssomme sur les afifaires de son temiîs, lui donne de tristes détails sur l'effet général de l'édit de pacification. « Il y a en quelques séditions au Mans et à Troyes, spécialement dans Crevant, petite ville de la Bourgogne ; il y a eu quelques huguenots tués ou noyés. En ce même pays de Bourgogne, quelques-uns ont fait contenance de se liguer sous le nom de la confrérie du Saint-Esprit. L'édit de pacification est en plusieurs endroits de la France enfreint *. »
La force catholique revenait en masse pour dominer le parti poh'tique, toujours le dernier à subir la puissance du mouvement ; on prit prétexte de ce que l'édit de pacification n'était pas bien interprété, fidèlement exécuté, pour en restreindre les concessions. Catherine de Médicis avait tellement entouré le prince ds Condé de ses prestiges, qu'elle le rendait l'instrument de ces mesures contre les cahinistes. La reine le gratifiait par toutes sortes d'agréables faveurs. Ce fut sous sa présidence que dans l'assemblée de Paris on arrêta « que nul seigneur ne pourroit faire exercice de la religion nouvelle es terres qu'il avoit de nouveau acquises de l'Église, ni pareillement en celles qtii tenoient ou mouvoient d'elle, quoiqu'il eût été dit, en pacifinnt les troubles, que nul ne pourroit être recherché en sa conscience ; toutefois l'on n'avoit entendu sous cet article comprendre les moines ou nonnains qui pendant et depuis les troubles s'étoient défroqués, auxquels est enjoint sur peines de punitions corporelles de retourner en leurs monastères, ou de vuider la France. Que nul ne pourra être ministre en ce royaume, s'il n'est naturel françois. Cette déclarntion, dit Pasquier, a apporté quelques nouveaux tintoins en la tête des huguenots ^. »
' Est. PASQnER, liv. IV, letl. 22.
* Pasqcier; Lettre à AI. de Fonssomme , liv. IV, lellre 22. — Voici le texte de fédit : « Vouions et ordonnons que les preslres, moines, religieux profès, qui durant les troubles, ou depuis, auront laissé leur profession et se sont mariés, soient contraints par prison de laisser leurs femmes et de retourner en leurs couvents j'our y Tivre suivant nolrcdite déclaration, ou se retirer hor- Duiredit royaume dans le temps qui sera arbitré par nos juges, que ne voulons néanmoins être plus long de deui mois , autrement , punis extraordinairement de peincf de galères perpétuelles ou autres, selon l'exigence des cas. Et les religieuses professes qui, scrablabkment, durant ou depuis lesdits troubles auront laissé leur profession et se sont mari-es, seront aussi contraintes de laisser leurs maris et retourner en leur monastère peur y vivre selon notredite déclaration, ou vuider notredit royaume dedans même temps que dessus, sur peine de prison entre quatre murailles. »> Reg. au pari., vol. II, A> fol. 329. — Font. IV. 279.
L'opinion calviniste se plaignit vivement de ce qu'elle appelait la trahison du prince de Condé ; voiilait-on lui retirer les concessions déjà si imparfaites de l'édit de pacification ? L'amiral Coligny et d'Andelot se proclamèrent encore les chefs naturels de cette agitation d'aigreur et de reproches qui s'élevait si haut ' . Le système des pamphlets, des placards, des écrits clandestins était suivi et renouvelé avec une insolence dont il est difficile de se faire une juste idée. On ne voyait que libelles contre le roi , sa mère, le pape , les évoques fidèles à la vieille foi ; les palais n'étaient pas exempts de ces mordantes attaques, et Catherine trouva dans sa chambre une lettre anonyme dans laquelle on lui déclarait « que si elle ne chassoit pas d'auprès d'elle tous les papistes, on la poignarderoit elle et son Laubespine^. » Le parlement prit des mesures contre la presse. Arrêt qui fait défense aux imprimeurs, libraires et colporteurs de vendre aucun livre sans permission du roi dûment expédiée par l'un de ses secrétaires d'Etat, et scellée du grand sceau, comme aussi de vendre ou exposer en vente aucun jour de fête ni autre jour, images, peintures ou modèle de bataille, description de ville assiégée, ou autres figures scandaleuses, le tout sous peine de la hart^.
La même année, lettres patentes de Charles IX qui font défense de semer libelles diffamatoires , attacher placard , ni imprimer aucune composition sans permission du grand sceau, sous peine de confiscation de corps et de biens, avec injonction aux magistrats et commissaires des quartiers d'y avoir l'œil ^.
Catherine résolut un voyage royal à travers la France ; il avait pour but avoué de s'enquérir par elle-même des plaintes et doléances des deux religions rivales. C'était ali moins ce qu'on disait aux politiques ; mais la reine, qui était alors débordée par les catholiques, et qui voyait grandir cette inévitable puissance, allait par les provinces examiner la force des huguenots afin de préparer par une bonne guerre ou pnr tout autre moyen l'affaiblissement successif et la disparition complète de la foi nouvelle. Ainsi, à mesure qu'on avançait dans les provinces,
' 2 juin 1563. Bibl. du Roi, liasse pour former un recueil de pièces in -S", co!. L. lotij, pièce 23.
* IWSS de Bélhunp, vol. coté 8765, fol. 75.
* 12 février lofiS (1364), rec. du conseil. MSS de Saint-Victor, t. XXVI, fol. 6ol.
* 9, 10 septembre. Ordonnances regislrces au parlement, 2"^ vol. de Charles I\, fol. 109, rcc. des ord. de Charles !X, par Robert Estienne, fol. 300. Fonlanon, tome IV, page 375.
108 SUSPENSION d'armes
l'on donnait ordre « de démanteler la plupart des villes qui avoient été occupées par les huguenots, mêmement celle d'Orléans, en laquelle on a fait ériger une citadelle, et en la ville de Lyon, pour, par ce moyen , contenir le peuple en crainte et obvier à tous nouveaux onvahissemens *. » Charles IX donnait avis au roi d'Espagne des moindres circonstances de son voyage. Il lui écrivait de Lyon : <( Monsieur mon frère, sachant comme vous ont toujours été agréables du bon succès de prospérité de mes affaires, j'ai avisé vous envoyer le jeune de Laubespine pour vous faire savoir mon arrivée en celte ville de Lyon, où j'ai trouvé toute chose en si bon état et tant d'obéissance de tous les peuples, que j'ai de jour en jour plus d'occasion de louer Dieu des grâces qu'il me fait, étant par sa bonté mon royaume au bon et certain chemin que je le saurois désirer de la tranquillité que j'y cherche depuis longtemps. Des autres choses il vous en rendra bon compte, s'il vous plaist de l'ouïr, dont il vous prie bien fort ". » C'est ainsi précédé que le roi s'en vint à Bayonne où il devait voir sa sœur mariée à Philippe IL Catherine souhaitait surtout s'aboucher avec le roi d'Espagne ou avec quelqu'un de sa contiance. Si l'on était décidé à prendre un parti contre les calvinistes, l'appui de ce prince était indispensable parce qu'il était la grande force qu'on pouvait efficacement employer pour résoudre la question en faveur du catholicisme. Philippe II ne put venir à Bayonne, mais il envoya le duc d'Albe, le plus intime de ses confldents ^, celui qui entrait plus parfaitement dans sa pensée. La reine mère écrivait au roi d'Espagne pour le remercier de la permission qu'il avait donnée à sa femme de la venir trouver, elle et le roi son fils : « Je ne veux faillir de vous dire l'aise que j'ai de voir venir une chose que j'ai tant désirée et qui, j'espère, apportera non-seulement grand contentement au roi mon fils et à moi, mais bien et sûreté au repos et conservation à toute la chrétienté *. » Au milieu des fêtes, des tournois, des pas d'armes et dos ballets, on ne parla dans la conférence de Bayonne que des expédients pour se délivrer des calvinistes qu'on accusait seuls des grands
* Est. Pasqiier. liv. IV, Icllre 23.
'^ Archives de Siniancas ; cot. B, 18 "*. — Les lettres de la reine mère, imprimées dans les Mémoires de Condé, se trouvent au paquet B, 17.
* C'éiaii quelque temps avant son eipedition des Pays-Bas, dont j'ai parlé dans le précédent chapitre.
* Archives deSimancas; cot. B, 20 ".
troubles qui tourmentaient la France. Le duc d'Albe repoussa l'idée d'une nouvelle transaction ; elles ne faisaient que plus profondément agiter les esprits. On discuta les moyens de détruire à tout jamais la huguenoterie, et les dépêches du duc d'Albe constatent que dès cette époque l'idée d'un massacre général des hérétiques n'était pas repoussée ; elle était en progrès dans la tète des chefs de parti. A peine l'édit de pacitication était-il signé , qu'on avait eu le projet de livrer les calvinistes aux métiers de Paris qui en auraient fait bon compte ; Anne de Montmorency devait se mettre à la tête de ce mouvement catholique.
Une pièce importante se trouve dans les archives espagnoles; elle est sans signature , et paraît avoir été envoyée à la cour de France avant l'entrevue de Bayonne. Il y est dit : « Lors de la vue future de deux si puissants et très-chrétiens rois comme celui de France et celui des Espagnes, il est besoin, pour le bien, défense et augmentation de la religion catholique, résoudre et accorder ensemble le contenu des articles suivants : de faire promesse mutuelle d'avancer autant qu'il sera en leur pouvoir l'honneur de Dieu, soutenir la religion sainte et catholique, et pour la défense d'icelle employer leurs biens, force et moyens et ceux de leurs sujets : ne permettre jamais es pays de leur obéissance aucun ministre ni exercice de la religion nouvelle, soit en public ou en particulier ; faire commandement à tout ministre de sortir des provinces dans un mois sur peine de la vie, s'engager à publier en leur pays respectif le concile fait et célébré dernièrement à Trente, et tenir la main à ce que ses décrets soient reçus sans contredit ; puis ils feront réciproquement protestation et promesse de ne jamais par ci-après pourvoir aucun personnage aux offices royaux, de judicature ou autres, sans qu'il ait fait préalablement sa profession de foi et avoir été bien reconnu de la bonne religion '. » Ce document s'appliquait aux États respectifs des rois de France et d'Espagne, et spécialement pour celui-ci au Pays-Bas ; Philippe II craignait que les calvinistes ne prêtassent aide et secours aux opinions qui se levaient en armes dans ses belles et grandes villes de Flandre.
Quoique le projet de se délivrer des huguenots par un moyen quelconque fut posé et convenu peut-être dans celte entrevue, il est diffi-
* Archives de Simancas; cot. B, 19 '.
ttÙ SUSPENSION d'armes
cile de croire que !a pensée de la reine se soit portée au coup populaire qui s'exécuta plus tard le jour de la Saint-Barthé!emy. Le parti réformé était en armes et sur ses gardes ; sa grande organisation subsistait encore et n'avait reçu aucune altération ; il fallait la détruire sans bruit, lui enlever peu à peu ses garanties, et c'est dans cet ol jet qu'avait été rendu l'édit de Roussillon ; le roi y déclarait « avoir ( ntendu permettre aux gentilshommes huguenots d'exercer leur religi/'m en leurs maisons pour eux, leur famille et sujets seulement. Déf(Mi?e à eux d'y admettre aucun étranger, et aussi de lever deniers et avix ministres d'assembler synodes. Le roi renouveloit l'ordonnance po;i!que tous religieux ou prestres mariés durant les troubles retournent à leur ancien état dans deux mois, abandonnant celles avec lesquellf;^ ils s'estoient conjoints, sur peine de punition corporelle ' . » Catherine de Médicis écrivait au maréchal de Montmorency de celte entrevue de Bayonne : « La royne catholique, ma fille, s'est départie d'avec nous ; le 3 de ce mois, le roy , monsieur mon Gis, l'a ramenée au même lieu où il l'avoit reçue, qui est sur le bord de la rivière qui fait In séparation de nos deux frontières, et je fus ce jour-là coucher à ïrnng pour avoir le contentement de la voir le plus longuement que je pourrois. Nous n'avons parlé durant notre entrevue que de caresses, festoyements, de bonne chère, et en termes généraux du désir que chacun a à la continuation de la bonne amitié d'entre leurs majestés el à la conservation de la paix d'entre leurs sujets ; comme aussi, à la vérité, le principal fondement et occasion de ladite entrevue n'a été que pour avoir cette consolation , pendant que nous étions prochains de <;es frontières, de voir ladite royne, ma fille *. »
Dans toutes les villes où passait le roi, les prêches étaient défcnd'.is; le jeune prince manifestait sa douleur devoir les croix abattues, les maints mutilés, les ossements jetés au vent à travers les cimetières : quand on lui portait des plaintes au nom des calvinistes, Charles IX répondait sans ménagements, avec le courroux d'une tête ardente qui rêve un parti décisif. Un jour que Condé lui adressait des conseils sévères, le roi lui répondit : Il n'y a pas longtemps que vous vous con-
' « Édit et ordonnance du roy pour le bien et règlement delà justice et poHco dp sou royaume , avec la déclaration et amplialion dudit seigneur sur aucuns art:- îcs (iudit cdit. Donné à Roussillon , le 9<= d'avril 1564. » Paris, Ant. Houic, rueSi-' t- Jacques, à rÉléphanl, 1380.
- MSS de BéihuDc, vol. cot. 87l2, fol. o.
tentiez d'être soufiferts par les catholiques ; maintenant vous demandez à être égaux ; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume. » Imaginez dans quelle douleur devait se trouver le parti politique, lorsque le chancelier de L'Hospital entendit ces autres paroles de Charles IX : « Le duc d'Albe a raison : des têtes si hautes sont dangereuses dans un État : l'adresse n'y sert plus de rien, il faut en venir à la force. » Le conseil cherchait pourtant encore à garder la foi jurée, à empêcher ces grands froissements d'opinions *.
' 9 novembre 1564. « Lettres patentes portant commandement et injonction à tous les lieutenants généraux et gouverneurs des provinces , ou à leurs lieutenans, de faire entièrement observer et entretenir l'édit de pacification, avec les provi-^ions et déclarations sur icelui. » Bibiiolh. de M. de Fonianieu, rec. de pièces, iii-12, cet. P. tome l.