CHAPITRE XXXIII
SECONDE GUERRE RELIGIEl'SE.
Le pape pie V. — Esprit des confréries. — Réunion chez le prince de Condé. — Austères résolutions des calvinistes. — Nouveaux efforts du parti modéré. — Armement catholique. — Conspiration huguenote. — Le roi à Paris. — L'iiôtel de ville. — Bataille de Saint-Denis. — Mort du connétable Montmorency. — Ti ève.
Le catholicisme s'emparait de la cour. La vaste tiare des pontifes se reposait sur la tète de Michaelo Ghisleri , de l'ordre des dominicains, longtemps grand inquisiteur de la foi , implacable ennemi de l'hérésie. Michaelo prenait le nom de Pie V pour se conformer à cette vieille coutume du catholicisme, qui imposait à son chef immense l'obligation de tout abandonner , tout , jusqu'au nom de sa famille, afin de mieux s'identifier encore avec la grande pensée de l'Église. Pie V faisait solliciter par ses députés secrets le roi de France de prendre les armes contre les huguenots. En échange, il lui promettait la prédication d'une croisade , les secours du roi d'Espagne et du duc de Savoie, réunis dans la pensée universelle de réprimer les hérésies.
L'esprit de confréries se propageait dans le parti catholique; on se liguait par des serments pour le soutien de la foi '. Ces associations
' Le 31 juillet 1565, Charles IX écrivait à M. de Matignon : » Je suis averti qu'en plusieurs endroits de mon royaume il se parle de traiter une association entre mes sujets, lesquels s'invitent les uns les autres à y entrer ; je vous prie donner ordre et empêcher qu'il ne s'en fasse aucune pour quelque cause que ce soit; mais tenez le plus qu'il sera possible mes sujets unis en désir et affection de me rendre le devoir et ol éissance dont ils me sont tenus naturellement, et par l'exprès comroan»
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avaient cela de menaçant pour la royauté qu'elles se faisaient en dehors d'elle; il était facile devoir da toutes parts qu'on se préparait aux armes. Catherine pressait les Suisses , négociait avec les Flamands pour empêcher qu'ils n'envoyassent des secours aux calvinistes; et quand les princes électeurs de l'empire , comme prix de leur neutralité, lui demandèrent liberté de conscience à tous et pour tous, Charles IX, plein d'impatience, s'écria : « Je conserverai volontiers l'amitié de vos princes, quand ils ne se mêleront pas plus des affaires de mon royaume que je ne me mêle de celles de leur Etat. Je suis vraiment d'a\is de les prier aussi de laisser prêcher les catholiques et dire la messe dans leurs villes. » La reine mère fut désolée de celte impolitique réponse qui rompait toute négociation *.
Les cahinistes, de leur côté, ne restaient pas dans une inaction impuissante ; ils s'organisaient également en ligne pour la défense de leur foi attaquée. Leurs assemblées devenaient plus fréquentes ; ils avaient entouré le prince de Condé ^ ; ils s'étaient procuré des indices
dément qu'ils ont de Dieu ; et pour ce que plusieurs de mes sujets de la religion réformée se plaignent que je ne les veux pas laisser entrer en leurs maisons ni jouir de leurs biens, voulant leur faire connaître comme je veux les prendre sous ma protection, je vous envoie deux formes de serment, l'un pour les nobles, l'autre pour ceux de plus basse qualité, voulant qu'incontinent vous m'envoyiez le rôle de ceux qui auront fait ledit serment.
' Le conseil n'était pas aussi sévère contre les calvinistes dans les pays où ils étaient nombreux. — Voyez dans la collection Fcntanieu, 309, 3i0, 311, les articles répondus par le roi en son conseil privé sur la requête présentée le 1 j avril lofio, par plusieurs habitants de la ville de Bordeaux et sénéchaussée de Guyenne, sur le fait de la religion réformée. « Permis de chanter les psaumes en maisoïis privées, pour\ u que ce ne soit en assemblée, ni en lieu public ; et ceux qui pour raison de ceci sont prisonniers, seront élargis. Nul ne sera contraint contre la liberté de sa conscience, et si quelqueïi'uns ont été forcés par prison, ou vente de leurs biens, seront élargis, et leurs biens rendus. Personne ne sera contraint à faire serment opposé à sa religion, et les juges passeront outre sans les astreindre à prendre aucuiic dispense de leurs prélats. Dans l'élection des maire, jurés, et conseil de ladite ville, sera di'iment pioccdé, sans distinction de religion, et fans avoir égard aux jugements et arrêts contraires. Toute voie de fait est défendue, et enjoint aux magistrats de faire observer les cdilsà peine de s'en prendre à eux. » fil faut remarquer que la Guyenne était une des provinces le plus fortement nuancée pour l'hérésie.)
^ Le prince de Condé était alors l'organe du parti calviniste auprès de la cour ; il y portait toutes les plaintes. Voyez le MSS de Béthune, vol. cot. 8G90, fol. b3, une lettre du prince de Coiidé à M. d'Ilumières ; il lui disait « qu'à Roye, au Plessis, et autres lieux circonvoisins, il y avoit plusieurs personnes de la religion réformée qui désiroient vivre en l'exercice d'icelle, mais elles craignoient que vous ne soyez sollicilc de les empêcher; elles sont venues vers moi pour savoir mon intention et me
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fort significatifs sur ce qui s'était passée Bayonne : « Cette réunion n'avait eu lieu que pour leur ruine , disaient-ils , et dans le dessein de se débarrasser d'eux par un seul coup. » Le prince de Condé, menacé d'être abandonné comme chef de parti, sortit de son indolence ; il présenta, au nom des calvinistes, un long mémoire de griefs, dans lequel il se plaignait de toutes les infractions aux édits pacificateurs, et annonçait une prise d'armes générale si l'on n'y faisait promptement droit. Suivant son usage, le parti protestant inondait le public de pamphlets remplis d'injures contre la cour, le roi et les tyrans du conseil. Pour mieux montrer la séparation qui partageait les deux opinions, leurs plus tièdes partisans témoignaient d'un zèle, d'une foi profonde qu'ils n'avaient pas toujours eus. Catherine , engageante et facile, même dans l'âge de la maturité, alors était toute préoccupée h plaire au parti catholique; elle obligeait ses filles de palais les plus coquettes et les plus vagabondes à l'observation des jeûnes, des abstinences; elle punissait de sa disgrâce celles qui bravaient les commandements de l'Église.
De leur côté , les calvinistes , comme pour flétrir de leurs censures une cour de continuelles infidélités et de galanterie , frappaient de mort l'homme ou la femme convaincu d'adultère, précaution saunage que les filles de la reine et les jeunes gentilshommes ne pouvaient comprendre. C'était la reine mère surtout que les calvinistes poursuivaient dans leurs écrits clandestins ; ils la voyaient abandonner leur parti qu'elle avait longtemps soutenu, et cette trahison soulevait leur ressentiment. Dans un pamphlet attribué à un ministre, du nom de Roziers, on posait cette maxime , qui dans les développements ^tait appliquée à Catherine : « Il est licite de tuer un roy ou une royne qui s'opposent à la réformation de l'Evangile. » Jusqu'au sein de son palais du Louvre ou de Saint-Germain, la mère de Charles IX élait menacée du poignard avec lequel on s'était débarrassé du duc de Guise et du président Minard.
supplier de vous escrire. Et considérant que ce scroit dommageable que tant de gens \écussent sans religion, je leur ai permis ledit exercice es terres qui m'appartiennent hors la ville de Roye et ses faubourgs, à la charge de se contenir en telle modestie qu'il n'advienne aucun tumulte ; pourquoi je vous prie tenir la main à ce que tout le monde puisse aller et venir librement au lieu où se fera ledit exercice, et recommandez aux lieutenans et gens du roi du lieu, qu'aucune sédition n'advienne, je m'assure que vous contiendrez prudemment les sujets de sa majesté. »
Au Jiiilieu de ce heurtement si violent entre des opinions en présence, les politiques rêvaient encore une fusion de sentimeuls, le triomphe des termes moyens. Le chancelier de L'Hospital avait rapproché les Montmorency des enfants de Guise; il crut remporter une immense victoire en préparant une réconciliation ofiicielle entre celte maison veuve de son chef et l'amiral Coligny. Ce fut dans l'assemblée de Moulins ' que cette fusion fut tentée. Tandis que L'Hospital faisait adopter son grand édit pour réformer la jurisprudence du royaume, le grave Coligny, le pape des huguenots, embrassa lé cardinal de Lorraine, et jura qu'il n'était pas l'auteur du meurtre de son frère, ce qui était un mensonge. L'aîné des enfants de Guise ne voulut point presser la main de celui qui avait dirigé l'arquebuse de Poltrot. En sortant de cette assemblée, le duc d'Aumale s'écria : « Coligny ! ne suis participant en tout ceci ; je te défie, toi et les tiens, pour venger la mort de mon père. » L'erreur du parti politique était de croire que deux opinions vivaces pouvaient se calmer avec des palliatifs et quelques démonstrations extérieures.
Ce parti alla plus loin encore dans ses vœux de fusion ; un arrêt du conseil déchargea l'amiral de l'accusation intentée contre lui par la maison de Lorraine pour l'assassinat du duc de Guise ^. On cherchait à proclamer l'oubli des ressentiments. Dans des lettres adressées au président de Thou, le conseil se félicite de l'édit de pacification ; « il importoitau royaume de conserver le repos des sujets, et ce ne pouvoit se faire que par escamotage de ce qui s'étoit passé dans deS temps malheureux ; le roi ordonnoit de se transporter es greffes de la cour de parlement , Châtelet et ailleurs où besoin sera, et là, rayé, lacéré et biffé sur les registres tout ce qui concernera l'époque pitoyable passée, et ce faire lestement, dextérité et prompte vigilance, afin que nous puissions demeurer content et satisfait ". »
On armait pourtant de toute part. L'édit de pacification subsistant en cour, il fallait un prétexte, et Catherine disait aux huguenots que l'armée du duc d'Albe côtoyant le royaume pour se rendre en Flandre,
' « Ce qui se passa à Moulins touchant l'accommodement des maisons de Guise, de Montmorency et de CLàlillon. » 1560. MSS de Béthune; vol. cot. 8702, fol. S2, verso.
' MSS de Béthune, vol. cot. 8698, fol. 6o.
' « Commission du roy pour osier des registres de la cour ce qui y peut être conlrc ceux de la relijjion. » MSS de Baluzc, vol. in-fol., col. CCXXXVIIl , fol. 30.
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il était essentiel que l'on prît des précautions dans la crainte d'être envahi. Ce motif devait plaire aux calvinistes qui conseillaient à la reine de profiter des troubles des Pays-Bas pour rattacher cet ancien grand Gef à la couronne. Coligny poussait Catherine à exécuter ce plan de réunion ; vaste agrandissement de la monarchie ; mais la reine, liée par l'entrevue de Bayonne, débordée par les catholiques, n'avait d'autres préoccupations que d'en appeler à un coup de main *.
Selon les clauses de l'édit de paciûcation, un conseil «c ressemble, mi-partie calviniste et catholique ; il fut unanimement déclaré que la présence du duc d'Albe sur les frontières exigeait une prise d'arme» dans toute l'étendue du royaume. Cette délibération était à peine arrêtée que le prince de Condé Nint offrir sa gentilhommerie provinciale et calviniste, car on soupçonnait déjà le motif réel d'une convocation de soldats catholiques. On éluda cette demande ; tous les brevets de compagnie furent délivrés aux plus zélés défenseurs de la foi romaine; six mille Suisses des cantons non réformés furent levés par Catherine de Médicis. Loin que ces précautions armées menaçassent le duc d'Albe, elles servirent au contraire à le seconder : toute sa marche dans les Pays-Bas fut protégée 2. Il fut salué partout comme un libérateur.
Ainsi, tout à fait engagé dans l'alliance de l'Espagne, il fallait aller droit à l'extermination de l'hérésie ; on devait proQter de la force morale que donnait la présence du duc d'Albe sur la frontière à la tête d'une armée espagnole. Les catholiques tinrent un conseil secret, et l'on y arrêta : de se défaire du prince de Condé, non plus par un public assassinat , mais en le confinant dans une prison perpétuelle; les six mille Suisses devaient être distribués en trois corps ; deux mille tiendraient Paris, deux mille Orléans, et pareil nombre Poitiers; des garnisons seraient jetées dans les tours ou citadelles dont on avait entouré les villes rebelles. Ces précautions une fois prises, on révo-
' « Brief discours envoyé au roy Philippe pour le bien et profit de S. M., et sinj:ulièiemenl de ses Pays-Baf;, auquel est montré le moyeu qu'il faut tenir pour obvier aux (roubles et émoiions pour le fait de la religion, et extirper les sectes et hérésies: pullulantes en lesdits Pays-Bas. « Bibl. du roi, liasse pour former un recueil de pièces in-S". cot. L, ••»'/,5 pièce 12.
* Lettres patentes du roy. juillet I066, par lesquelles il défend à tous ses sujets. h peine de la vie et confiscation de biens, de porter les armes et secourir ceui des Pays-Bas contre le roy d'Espagne. » Bibl. de M. de Fontanieu ; recueil de pièces in 8«, parch., cot. P, 368, pièce iO.
querait purement et simplement l'édit d'Amboise, ne permettant plus en France que l'exercice de la seule et unique religion catholique et romaine.
Dans cette situation d'intérêts communs, jamais les rapports de la France avec l'Espagne n'avaient été plus fréquents. Les archives de Simancas indiquent le nom de sept envoyés secrets à Madrid, pendant les deux années qui précédèrent la rupture avec les huguenots. 11 existe dans ces archives une brochure curieuse sous ce titre : « Advertissement à tous bons et loyaux sujets du roi, ecclésiastiques, nobles et du tiers état pour n'être surpris et circonvenus par les propositions colorées, impostures, suggestions et suppositions des conspirateurs, participans et adhérens à la pernicieuse et damnée entreprise machinée contre le roy notre souverain seigneur et son Etat : Gens ecclésiastiques ! considérez la misère à laquelle a esté et est votre roy ; mettez-vous en ferventes prières et oraisons ; armez-vous des armes spirituelles pour aider le roy à sortir de ce passage à l'honneur de Dieu et à la conservation de lui et de sa couronne. Vous, nobles, qui devez marcher et militer sous votre roy, quel honneur ce sera pour vous de contribuer à sa défense ! Vous êtes liés par commandement de Dieu, par serment exprès , et outre par le devoir naturel de noblesse, à votre roy et prince ! Vous, tiers état, considérez la détresse de votre roy, l'imposture et la malignité de ses ennemis ; aidez-le de vos conseils, de vos biens et chevaux et de votre fidélité, n'espargnant rien pour le conserver ' . »
En présence de ces mouvements secrets et publics du parti catholique, les principaux chefs et les ministres les plus habiles du cahinisme se réunirent chez le prince de Condé à Vallery, et là il fut résolu qu'on en finirait pour une bonne fois, et puisqu'on voulait des coups d'arquebuse, on en aurait. Une seconde entrevue eut lieu à Châlillon-sur-Loing , chez l'amiral Coligny. Les plus ardents présentèrent la situation comme intolérable; car le peuple se sou!e\ait contre eux. Tous s'engagèrent sous le plus austère serment de garder un profond silence sur la résolution qui fut prise. Elle était grave : il s'agissait d'une autre conspiration d'Amboise ; on \oulait surprendre le roi, la reine régente, les mettre absolument dans les mains cahi-
' Archives de Simancas; col. 15, imprimé par Jean Dailiicr, demeurant sur le pont Sjint-Mi(hel, à la Rose-Blanche. iji>7.
ïiistes pour en disposer ensuite. Puisqu'il n'y avait rien à espérer d'une cour corrompue , la gentiihommerie provinciale aurait encore élevé à la couronne le princedeCondé, le roi des fidèles ^ comme l'appelaient leurs médailles *. Des ordres furent envoyés à tous les huguenots d'armer le plus promptement possible, de se tenir prêts, au signal qui viendrait de Châtillon-sur-Loing, chef-lieu de la huguenoterie *. Tandis que ces préparatifs se suivaient avec tout le secret d'une conjuration, le conseil, plein de sécurité et d'espérances, continuait SCS levées d'hommes , organisait à Paris les compagnies bourgeoises sous les couleurs des confréries ; il attendait le moment favorable pour assurer le triomphe plein et entier à l'unité romaine , lorsque des rapports lui arrivèrent de tout côté sur les armements des calvinistes ; ils étaient faits avec un tel ordre, avec un soin si parfait, que le connétable, chef des gens d'armes, n'en était pas informé et ne pouvait y croire. On mande chez l'amiral de Coligny , on le trouve habillé en ménager , faisant ses vendanges ; « c'étoit la veille de Saint-Michel, et pourtant le lendemain toute la France s'est trouvée couverte de gens d'armes et compagnies huguenotes ^. » Le roi était à Monceaux , et les projets des gentilshommes calvinistes pouvaient facilement s'exécuter, car le lieu était ouvert et pouvait être attaqué sans peine. «M. le prince, suivi de quatre ou cinq cents chevaux dedans la ville de Rozoy en Brie, se promettoit de surprendre le roy, écrit Pasquier , mais il a été esventé. On a mis en délibération dans Monceaux qu'elle partie roi se devoit retraire. L'opinion de Nemours a prévalu , soutenant qu'il étoit non-seulement expédient, mais nécessaire au roy pour l'assurance de lui et de son État , de se retirer dans sa bonne ville de Paris , avec laquelle les roys de France avoient perpétuellement uni leur fortune. » Paris étant le siège du mouvement catholique, tout le conseil opina d'y chercher un refuge. Les Suisses qu'on avait rassemblés à Meaux formèrent des batailles de lances et d'arquebuses : « Le roy, sa mère, se mirent au milieu , et parmi tout cela un grand attirail de dames, qui ne rendoient la partie ni plus forte, ni plus assurée. Toutefois, pour ce coup, la crainte a été plus grande que le mal. M. le prince a fait contenance de les
' Cette nouvelle médaille a été décrite par Secousse. Mémoires de l'Académie des inscriptions, tome XVII, page 107.
a De Tnou, liv. XLI et XLII.
• Est. Pasquieb, liv. V, lettre 2.
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chevaler, mais il ne les a osé affronter. Le roy, sur les quatre heures du soir, est arrivé dans Paris , grandement harassé de la faim et de la longue traite, reçu avec toutes allégresses de son peuple de Paris * .»
Charles IX montra une grande vaillance personnelle en toute cette route périlleuse. Il se précipitait en dehors des carrés de lances sur la gentilhommerie du prince de Condé ; il y mit même un acharnement remarqué par les hommes calmes du conseil , qui voyaient avec douleur ce jeune caractère si fortement se prononcer. Dès son arrivée au Louvre , le roi prévint du complot tous les chefs lès plus fervents du catholicisme ; il écrivait au duc de Nevers : « La présente dépêche est pour vous avertir d'une malheureuse conspiration et entreprise préparée contre nous ; plusieurs de nos sujets se sont dressés en armes et menacent de s'emparer des villes où ils ont des intelligences ; l'expérience m'a appris qu'ils ne manqueront à le faire, et comme la prise de nos bonnes villes est pour moi un grand doramage, je vous prie bien fort, mon cousin, que incontinent la présente reçue, vous donniez ordre et pourvoyiez au mieux qu'il vous sera possible à la sûreté et conservation des places de votre gouvernement, de façon qu'il n'advienne aucun inconvénient, leur faisant pour ce prendre les armes et faire guet aux portes, de façon que vous demeuriez les maîtres , que partout je puisse être obéi et reconnu comme je dois. Vous priant, si aucun, comme d'habitude, fait courir les bruits accoutumés d'avoir eu des avantages, vous certifiez à tous mes bons et loyaux sujets qu'il n'en est rien , et que j'espère, avec l'aide de Dieu, faire ranger les rebelles à la raison ^. »
Le roi, en pleine intelligence avec le parti catholique, celui surtout qui siégeait à l'hôtel de ville, rendit le 29 septembre des lettres patentes, lesquelles, à cause des assemblées faites de tout côté par des sujets armés, sans aveu ni permission, ordonnent « que tous les manans et habitans de Paris reprennent les armes pour s'en aider et servir à leur conservation , ainsi qu'ils ont fait devant les derniers troubles; que les prévôt des marchands et échevins aient à les leur faire délivrer, tant offensives que défensives, et remettre les capitaines , enseignes et chefs de bandes ; ordonne aussi sa majesté la garde des portes et guets '. »
' Est. Pasquier, liv. V, lettre 2.
* aiSS de Bélhune, vol. cot. 8676, fol. 140.
• Registre de l'hôtel de ville, VII, fol. 408.
Le môme jour, ordonnance du bureau de la ville ' aux qnarteniers « do se transporter, accompagnés de forces et de deux notables bourgeois, es maisons suspectes pour y saisir et arrêter toutes les armes offcnvivcs et défensives, et de les porter à la ville. Ils devaien». faire descriptions de tous les chevaux des quartiers, donner des passe de sûreté, et obliger tout suspecta sortir dans le jour. Les gens riches se cotiseraient pour acheter de la poudre aux pauvres qui faisaient la garde; tous les dizeniers devaient avoir l'œil sur le peuple pour l'empêcher de faire séditions ; on ne payerait plus aucune rente constituée à ceux de la religion prétendue réformée ; enfin il était ordonné de faire bonne garde aux portes, remparts, de préparer l'artillerie pour la défense de la ville. »
Paris était tout organisé pour la guerre civile; la formation des compagnies bourgeoises avait créé une grande force à l'opinion catholique ; des signes de ralliement furent adoptés. « Le lendemain, écrit Pasquier, chacun a couru aux armes, a chargé la croix blanche sur son chapeau, en danger à celui qui se trouvoit sans, d'être tué. » La paix était rompue aux acclamations des halles et des métiers ; les huguenots vinrent dès la pointe du jour assiéger les murailles ; et aux haines religieuses qui déjà animaient les bourgeois, vint s'ajouter la pensée que la huguenoterie renversait les moulins, préparait la famine R'.ix: marchés. Ces haines étaient excitées par des prédications continuelles devant les petites images, où brûlaient les lampes saintes au coin des rues.
Le 1" décembre, il y eut encore lettres du roi pour la monstre et revue générale des habitants de Paris , à laquelle sa majesté voulait assister. L'hôtel de ville prenait la haute main. Le 3 janvier 1508, mandement aux quarteniers « d'ordonner à tous les capitaines des quartiers d'élire un d'entre eux pour chef et colonel, qui recevra le vouloir du commandement du roy et du bureau municipal; le 24, ordonnance de police faite audit bureau, que le roy veut et entend être tenue et gardée sur l'élection des seize colonels, lesquels recevront Jes ordres de la ville; enfin des lettres du roy du 31 portent que les prévôt des marchands et échevins , bourgeois et habitans de Paris aient à admonester ceux de la religion nouvelle de se retirer dedans deux fois vingt-quatre heures, jusqu'à ce que ceux qui ont pris les
' Rcgist, de i'iiô.cl de \i!lo, \1I, fjl. 'dO.
armes contre sa majesté les aient mis bas '. » L'opinion catholique dominait ainsi toutes les délibérations du bon hôtel de la Grève.
Cependant les huguenots prétendaient qu'ils n'avaient point voulu faire guerre civile, qu'ils venaient seulement réclamer du roi l'exécution des anciens édits. Les politiques s'entremirent encore pour préparer un arrangement. L'Hospital et le conseiller Morvilliers se rendirent au camp de la geotilhommerie, et celle-ci demanda la liberté de conscience sans limites. Le roi devait éloigner de ses conseils les hommes de rien qui en opprimaient les délibérations. A tout cela, et pour se rendre populaires, les huguenots ajoutèrent encore qu'il fallait retrancher les charges extraordinaires qui pesaient sur tous les états ^. Les députés du parti politique remontrèrent d'abord « que ce n'étoit pas la forme qu'un sujet vienne armé présenter requête à son roi désarmé, si ce n'étoit en intention de lui vouloir donner la loi. » Ces idées de devoirs et de judicature, que voulaient faire triompher les politiques, n'étaient pas dans l'esprit du temps. On se riait de tous ces entremetteurs ; les deux opinions les chansonnaient et disaient d'eux qu'ils étaient de tous et pour tous ^ Pasquier l'avoue
• Regist. de l'hôlel de ville, VIÏI, fol. 53 à 61.
- MSS de Colbert, vol. XXIV, in-fo!., n" 133 ; Lettre du prince de Condé au roi!, escrite du camp Saint-Martin, pour le traité de pacification : « Sire, suivant le Mémoire qu'il a plu à votre majesté m'envoyer signé de sa main par le sieur de Combaull, lequel après avoir bien considéré tt fait voir aux principaux de l'armée, tous ont été d'avis, et moi aussi, de dépêcher vers votre majesté le sieur de Teligny, pour vous supplier qu'il vous plaise désigner certains notables per?onnages, lesquels aveciUM. le cardinal de Chàtillon, comte de La Rochefoucauld, et de Bouchavennes, aient à se trouver en tel lieu qu'il vous plaira ordonner, et là étant assem- It'és, puissent conférer des points qui nous ont semblés sujets à interprétations et éclaircissement, afin que de la résolution qui sur ce sera prise soit bâti un tel et si hon fondement de réunion et réconciliation entre vos sujets, que la paix en soit perpétuelle ei le bien de l'Étal en parfaite sûreté, comme de notre part très-avantageusement nous le désirons. » Voyez aussi les « Requêtes, pmte-tations, renion- Iranccs, et avertissemens faits par monseigneur le prince de Condé et autres de sa suite, où l'on peut aisément connoître les caiises et moyens des troubles et guerresprésentes, n Orléans, Élov Gibier. Biblioth. du Roi. liasse pour former un recueil de pièces in-8", cot. L "^'/'î* pièce 14.
• On leur appliquait ces vers :
Vive le roy, le conseil et la royne, Vive le bon cardinal de Lorraine; Vive Hugorùi:, Marcel et ses suppôts, Vive Calvin pourvu qu'ayons repos;
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lui-même; il y avait un murmure général dans le peuple contre la paix : « L'apostume est enfin crevée, et tout ainsi comme la rivière se desborde en un torrent et précipice, quand elle a fait voie à la chaussée qui lui barroit le cours de son eau, ainsi le peuple françois, ayant donné quelque air aux dédains et rancunes muettes qu'il couvoit dans son estomac par le heurt et rencontre de deux religions, s'est éclaté tout en un coup, avec une fureur indicible *. »
On vit encore dans les champs de bataille, parmi les calvinistes, le prince de Condé , l'amiral Coligny , d'Andelot, La Rochefoucauld, Montgoramery, Genly, Mouy, le vidame de Chartres, «lesquels faisoient arriver à la file , de jour à autres, gens et forces de tous côtés. En cette inespérée débauche, leurs partisans ont surpris les villes de Valence, Vienne, Romans, Montauban , Nismes , Montpellier, Mâcon, Soissons, Lusignan, La Charité, Auserre, Montereau, La Rochelle qui leur est une forte roque, et par spécial la ville d'Orléans, nonobstant la citadelle qui y avoit esté bâtie ^. »
A Saint-Denis, les deux grands partis en vinrent encore aux mains. « Là fut donnée une bataille très-cruelle, où sont morts d'une part et d'autre plusieurs grands capitaines et guerriers. Entre ceux des huguenots l'on remarque les sieurs de Piquigny, de Saux, de Suze et Cany ; ils n'en pouvaient si peu perdre qu'ils n'en perdissent beaucoup. Des nôtres, le comte de Chaulne, et surtout fut grièvement navré monsieur le connestable par Stuart, Ecossais, et en ce piteux équipage rapporté par les siens dedans Paris '. »
La mort d'Anne de Montmotency, criblé de coups d'arquebuse au champ de guerre, fut une triste perte pour les politiques, quoique dans ces derniers temps le connétable se fût plus nettement prononcé pour les catholiques ; il n'avait cessé d'avoir des rapports avec le chancelier de L'Hospital et cette fraction plus accommodante qui tendait à la paix ; il fut regretté par les parlementaires, et Pasquier put écrire en son épitaphe des vers sur « ce grand Montmorency, que l'impîteuse guerre avait jalousement ravi de cette terre *. »
Vive le roy, le conseil et la royne, Vive le bon cardinal de Lorraine.
{Pamphlets politiques.) ' Est. Pasqcieu, liv. V, lettre 4.
- Ibid. — " Ibid.
* Monunorency auquel et la vertu et l'heur
Jusqu'au dernier soupir ont voulu faire honneur;
Les faiseurs de mémoires qui ont prêté tant de jolis mots à Catherine de Médicis, lui font dire à l'occasion de la mort de Montmorency : « En ce jour j'ai deux grandes obligations au ciel, l'une que le connétable ait vengé le roi de ses ennemis, l'autre que les ennemis du roi l'ai défait du connétable. » Tout cela est emprunté à ces pamphlets huguenots qui ont si ingénieusement résumé la vie de Catherine, disant « qu'elle avait le cœur de noire teinture, battu d'acier et forgé de diamant * . »
Après la mort du connétable, l'armée des calvinistes se retira au delà de la Meuse pour attendre les secours des reîtres qui avaient été promis par les princes d'Allemagne. Dans le camp des huguenots il y avait toujours cette frénésie religieuse, ce renoncement à la vie de licence et de plaisirs ^, caractère de la gentilhommerie provinciale, en opposition avec les mœurs si dissipées de la cour de Catherine. Lorsque les reîtres joignirent le camp, il fallut leur payer les sommes qui leur avaient été promises; et comme il n'existait rien dans la caisse commune, on vit les gentilshommes, les chefs et les soldats se dépouiller de leurs bijoux, de tout ce qu'ils avaient recueilli dans le pillage des églises, à la destruction des tabernacles ; néanmoins ils s'en acquittèrent beaucoup mieux qu'on ne cuidoit. Jusqu'aux gougeats, chacun bailla, et l'émulation fut si grande, qu'à lafln onréputa à déshonneur d'avoir peu contribué ^. »
La réunion des reîtres et des lansquenets jeta la cour dans les plus vives alarmes ; on voyait encore les étendards et cornettes allemands sillonner la France et y porter la destruction. Le parti politique s'empara de cette terreur * ; l'active Catherine de Médicis, à
passant, sache qu'ici
Gisi la France estendue Avec Montmorency.
1 Tout le cœur de noire teinture.
Battu d'acier à trempe dure Ou bien forgé de diamans.
{Discours merveilleux.)
* On trouve encore une formule de prières « pour les soldats et pioniers de l'église réformée. — La Rochelle. Barthélémy Breton, I068. » Biblioth. du roi, liasse pour former un recueil de pièces, cot. L '*^'/i5, pièce 23.
* Mémoires de La Noue, ann. 1368.
* Discours du chancelier de L'Hospital pour concilier la paix. (Brochure.) MSS de Bclhune, vol. cot. 892G, fol. 13.
124 S£CONU£ GUËIIUE RELIGIEUSE.
la tôle du conseil, Noulut é\iler au royaume le déplorable passage et les paillardises des Allemands; elle se rendit elle-même dans le camp des huguenots ; toute dévouée aux idées de paix, elle supplia le cardinal de Châtillon de venir conférer avec elle à Vincennes. Là elle presse une transaction ; des conférences s'engagent entre le sire de 3Iesmes et le cardinal, sous la médiation des envoyés d'Angleterre et de Florence '. On concéda aux calvinistes tout ce qu'ils demandèrent, et la liberté de conscience particulièrement ; mais ce qui ne s'explique pas , c'est la crédulité de ces gentilshommes de province se dispersant sur une promesse, n'exigeant aucune garantie. Ils allèrent s'isoler dans leurs châteaux sans places de sûreté, et donnant ainsi au parti catholique toute facilité pour s'organiser en armes d'une manière plus vaste et plus décisive. On remarquera qu'à chaque heurtement armé des deux opinions, tombait la haute tète d'un chef, et qu'alors, comme effrayées, ces opinions couraient aux trêves pour reprendre les armes quelque temps après, fières et ardentes.
' C'est par erreur que l'on a appelé cette courte trêve du nom de paix mal assise, nom qui fut seulement donné à la paix réelle de 1570, négociée par de Mesmes, seigneur de Malassise.