‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 112 sur 144 · HEMIÈRE ÉPOQUE. — LA RÉFORME · texte numérisé non relu

HEMIÈRE ÉPOQUE. — LA RÉFORME

De la prédicalion de Luther à ledit de Passaw et à la paix de Saint-Germain.

La période qu'embrasse cette première partie de la grande histoire du seizième siècle est toute d'action. C'est le développement matériel et moral de la prédication formulée par la parole de Luther et de Calvin. Il y a lutte laborieuse ; mais le progrès est vaste et rapide ; la réaction catholique n'a point commencé encore ; elle s'essaye ; elle ne prend un corps, une puissance vraie, intelligente, formidable, qu'à la ligue.

La réforme, en tant que doctrine religieuse, bégaye d'abord ; elle n'attaque que les abus de la cour de Rome. Le pape, cette magnifique figure, devant laquelle s'abîme tout, au moyen âge, la remplit d'effroi ; Luther s'agenouille avant de lever le glaive. Puis, quand il l'a tiré, il abat à droite, à gauche sans pensée systématique, jusqu'à ce (ju'il s'étonne des ruines qu'il a amoncelées. Alors il fait un retour sur lui-màne ; il veut organiser, et sa main est trop faible ! Absolu par l'esprit, il n'a pour arme que la parole. L'époque de la foi est passée ; les idées marchent, et l'espace de trente années voit les doctrines se précipiter depuis les premières thèses de Luther, si timides, jusqu'au fier déisme de Servet, et au socinianisme. Calvin assouplit ce mouvement à des formes administratives ; il cherche à imposer des règles, une hiérarchie à cette action désordonnée.

Comme doctrine philosophique, la réforme, qui donne une si forte impulsion à l'indépendance de l'esprit, pose au milieu de la société le

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principe !e plus absolu, à savoir : « que le libre arbitre est une offense k la providence de Dieu ; » elle remue tout à la fois profondément les intelligences d'hommes, puis les proclame en servitude ; elle secoue la poussière de l'école, et vit de l'école ; les innovations se formulent en thèses impératives; ces thèses contre les croyances s'imposent comme des croyances. C'est un chaos d'interprétations scientifiques, où chaque tête de docteur se dit la règle, après avoir brisé , comme un frein importun, l'antique règle du catholicisme.

La science marche ; mais une science sèche et sans imagination. On abandonne la littérature nationale, ces belles traditions du moyen âge, toutes colorées de poésie, ces arts que la haine des images fait proscrire. En échange de ce passé de nobles superstitions, de cette idolâtrie de saintes et touchantes légendes, la réforme jette dans les esprits des idées politiques, des principes de gouvernement, des scolies, des controverses indéfinies, des œuvres d'érudition et de patience, la République de Bodin et le Trésor de Robert Estienne.

La révolution politique est large ; la réforme amène le grand désordre des anabaptistes : la négation de toute autorité et du droit absolu eut son fruit parmi le peuple grossier. Quand elle veut s'identifier à quelque chose de stable, la réforme se met en rapport avec le sol, les habitudes ; elle se lie à chaque nationalité. Les prédications de Luther se circonscrivent d'abord dans la Germanie. Là une lutte immémoriale existe entre le principe électoral et le sceptre d'or de Charlemagne ; la réforme s'en empare ; elle se personnifie dans la maison de Saxe, l'antique rivale de l'Autriche ; elle devient un moyen d'opposition, un mobile de résistance. Les relations changent de nature ; on cherche des alliances au dehors; un nouveau droit public naît et se développe; on lutte pour substituer le principe politique à la société religieuse. De là les batailles d'Allemagne que termine le traité de Passaw.

En Suède, en Danemarck, le luthéranisme se mêle , comme ea Allemagne, au vieux ressentiment et à la jalousie des hommes d'armes contre les clercs; c'est la réaction du principe territorial contre l'intelligence et la force morale du catholicisme ; c'est le baron de fer qui retrouve son ûef et le conquiert encore une fois sur l'Église ébranlée.

L'Angleterre adapte la réforme aux besoins d'une royauté qui combat pour se faire absolue ; elle y devient une expression de la

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haine contre Rome, un souvenir aigre des exconomonications du pape lancées sur le roi Jean. L'ordre moral n'est pas le principe en vertu duquel telle maxime est adoptée par le parlement ; on tient peu de compte de la vérité ; les lords et les communes accroupissent tout sous le pouvoir royal, qui s'élève au-dessus de tous les autres. Il y a plus d'une similitude entre la manière dont la réforme se posa en Angleterre et celle dont elle s'établit à Genève. Partout ailleurs elle s'était proclamée comme la séparation du pouvoir civil et religieux ; dans ces deux pays, au contraire, avec les formes différentes de monarchie et de république, elle s'identifie au principe du gouvernement. Calvin et Henri VIII ont des traits de ressemblance ; c'est le despotisme capricieux, doctoral, dans le roi, sombre et bilieux dans la tète de l'austère républicain.

II n'y avait dans la réforme aucun type absolu de gouvernement; et le pays où ce désordre d'idées sociales se produit le mieux, c'est la France, où il y a impossibilité de préciser nettement le but du mouvement réformateur. D'abord il n'est qu'une thèse d'érudition, qu'une guerre de scolastique et de Sorbonne ; il devient ensuite la lutte de la gentilhommerie provinciale contre les clercs et la royauté, un prétexte de mécontentement. Dans toutes ces phases , il conserve une physionomie à part. En Flandre , c'est le bas peuple qui prend les armes pour ses libertés municipales et la foi nouvelle ; en Espagne et en Italie, le mouvement s'empreint d'une teinte douloureuse comme un soupir échappé. Scientifique à l'origine, il reste scientifique; en France, il est tout et il n'est rien ; des intrigues se croisent avec les sentiments populaires et religieux. Ici, c'est une chevalerie bouillante qui court aux champs de guerre; là, une multitude qui défend le dieu de ses ancêtres, ce culte pieux et touchant, cette symbolique mystérieuse des saints, des anges et des châsses bénites. Au milieu de tout cela, un tiers parti emporté par les opinions extrêmes, toujours indomptables dans les premières luttes entre des sentiments fortement éprouvés. La victoire appartint aux huguenots après la paix de 15T0, qui donna le gouvernement à la minorité. L'invincible réaction qui forme la seconde période fut la conséquence de celte domination de la gentilliommerie provinciale à la cour de Charles IX. Quand 16 parti huguenot fit triompher ses idées, ses projets , et enveloppa de son pouvoir le catholicisme (la grande force populaire), alors la majorité courut aux armes ; de là ces journées sanglantes de la Saint* Barthélémy t que je vais avoir à raconter.

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