‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 113 sur 144 · A M. LE COMTE MOLE · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE MOLE

Plin DE VBÀIICB ,

SIR LA LIGUE ET LES BAPPORTS DIPLOMATIQUES DES PARTIS PROTESTANTS ET CATHOLIQUES A l'ÉTBANGER.

Monsieur ,

Je commence l'époque de réaction. La réforme éclate sur l'Europe comme un grand fait de philosophie et d'avenir ; elle ébranle la vieille société, le vieux droit public, les institutions locales, la couronne comme les municipalités; la cathédrale gothique avec ses saints évêques, ses vierges d'or et ses vitraux de bleu céleste, comme les halles, le parloir des bourgeois avec leurs privilèges et les droits de cité ; elle attaque la confrérie religieuse comme les agrégations de métiers ; elle traîne dans la poussière la bannière bénite des monastères, comme le guidon des tréflleurs d'or, des drapiers ou des marchands d'espices : l'examen, le terrible examen se pose, menaçant de broyer toute cette société de croyances.

La réformation est la lutte d'un principe rationnel, de l'indépendance intellectuelle sans bornes, contre un système de libertés locales et appliquées aux habitudes, aux besoins des populations. Souvent cette crise se produit dans les sociétés ; elles vivent paisibles sous une constitution que les siècles ont faite, quand apparaît un principe qui séduit les esprits avancés, mais qui étonne et effraye les masses. Au seizième siècle, quand on parlait aux halles de Paris de briser le catholicisme sous la réformation de Calvin, on produisait le même effet

que lorsque aujourd'hui on parle de la république à certains esprits; et pourquoi ? c'est que tout était alors organisé d'après le principe catholique : immunités, franchises, habitudes, et que ces choses ne se dérangent pas sans crise. Les idées d'une liberté philosophique sont d'ailleurs moins saisissantes que l'usage d'une indépendance'pratique ; et la municipalité qui élisait ses maire, échevins, ses quarteniers, dizeniers, n'eût pas échangé sa charte de privilèges contre le prêche du libre examen qui s'implantait dans ses murailles, avec la seigneurie féodale et le despotisme matériel de la chevalerie béarnaise du prince de Condé ou de Henri de Navarre.

La ligue, monsieur, s'explique toute seule. Une organisation puissante ne tombe pas sans résistance, quand olle tient surtout aux entrailles de la terre, au cœur et à l'imagination de l'homme. Les nouveautés ne s'imposent même pas par la victoire ; elles ont besoin d'être par la conviction : la ligue fut donc l'expression et le dernier effort d'une société, luttant avec énergie pour se défendre elle-même avec ses franchises et son caractère national. Elle fut vaincue dans sa forme; elle ne put l'être dans son principe, car ce principe, c'était le catholicisme, la vie du peuple au moyen âge. Henri IV ne put dissoudre la ligue qu'en adoptant la base sur laquelle l'union reposait ; il fit sa royauté catholique.

Dans une époque toute de pamphlets et de caricatures, il parut deux ouvrages de l'opinion parlementaire, de ce tiers parti des politiques poursuivi par les ligueurs comme des basilics et des pourceaux d'Épicure. L'un fut cette Satyre Ménippée, si célèbre d'esprit boutfon et de personnalités moqueuses ; l'autre fut la procession caricaturée de la ligue, où l'on peignit des moines le casque en tête, la dague au poing, et les braves étudiants de l'université, armés de pertuisanes et de vigoureuses arquebuses : c'est avec ces deux documents d'une spirituelle vengeance qu'on a écrit l'histoire de la ligne. Quand on a eu bien déclamé contre les seize, quand on a fait un chapitre contre les curés de Paris, le procureur Leclerc, le conseil de l'union, fanatiques rebelles au roi, quand on a reproduit la ligue sous mille formes, couronnée de monstres et de serpents, et le cardinal de Bourbon sous les traits d'un imbécile , on a tout dit ; et en effet la ville de Paris fut vaincue, les officiers du peuple proscrits : et ne faut-il pas être inexorable pour qui subit cette loi de la victoire?

La ligue, ce fut la commune catholique défendaut sa constitution,

ses antiques usages auxquels elle resta profondément attachée lorsque les classes les plus élevées les abandonnaient. Et qu'avait de ridicule cette belle et grande défense municipale de Paris par la ligue, où l'on mourait pour le saint de sa bannière, pour les libertés de l'hôtel de ville? Et quand nous avons vu les moines saisir encore une fois l'arquebuse, s'ensevelir sous les ruines de Saragosse, est-il permis de se moquer de l'esprit religieux du seizième siècle ? Les temps changent ; les mobiles de religion, de patrie et de gloire se modifient, Ihéroïsme reste toujours une grande chose ; quand la vie est offerte en holocauste, il n'y a pas de place pour le ridicule. On ne joua jamais des parades sur les tombeaux.

Si le catholicisme eut ses formes populaires dans la ligue, il eut aussi son type et sa personnification dans Philippe U. Tout système, tout siècle se transfigure dans un homme qui en devient le naartyr, le héros ou le dominateur. Je ne sache pas un caractère plus complet, mieux en harmonie avec le principe catholique, que ce fils du grand Charles, plus grand que lui, parce qu'il se posa inflexible au milieu d'une société qui croulait sous la réforme ; Charles-Quint fut l'homme aux tempéraments ; la prédication de Luther ie jeta dans un trouble indicible, dans une incertitude qui laissa toutes ses idées flotter entre des partis divers ; et ce ne sont pas ces forces timides qui débrouillent le chaos. Philippe II parut à l'époque du libre examen et personnifia l'autorité. Les papes qui se montrèrent au seizième siècle ne furent pas tous à la hauteur de leur mission ; puis, leur courte vie de vieillard ne permettait pas cette vaste pensée d'un demi-siècle d'existence. Philippe II fut le pontife armé, la main du vieux système invoquant partout les forces sociales contre une terrible perturbation. C'est l'unité monarchique et religieuse se réveillant dans la lutte contre le morcellement féodal et réformateur ; et ce caractère de roi est tout trempé de l'esprit catholique : la persévérance invincible, l'obstination qui ne recule jamais devant les obstacles, l'absolutisme d'une conviction haute et profonde, la patience, la résignation en face du malheur, la modestie qui attribue tout à Dieu dans la victoire, et invoque son nom pour justifier les plus cruelles nécessités. Lorsque un caractère se fait type d'une civilisation , il en contracte toutes les grandeurs et les infirmités; la société s'incarne en lui, et voilà ce qui explique ces mystères de souffrances, ces mnrtyres de religion ou de philosophie qui apparaissent dans tous les mythes

antiques. Les esprits vulgaires ont pu né voir dans Philippe II que de l'ambition ; il y avait quelque chose de plus haut : il s'était fait une mission ; pensée forte, dominatrice qui absorbe la vie et le cœur de l'homme.

Et quelle vie pleine et puissante que celle de Philippe II ! J'ai vu et touché ses œuvres. San-Lorenzo porte encore les empreintes de cette main de fer qui se posa comme résistance; San-Lorenzo, immense monument que la pensée catholique jeta solitaire au pied d'un rocher! Ce roi qui remuait le monde, dessina le plan de ce palais de retraite et de pouvoir, en forme de gril, pour rappeler les douleurs et le martyre d'un pauvre moine tout humble dans sa carrière de persécution et de désert. Je ne sache rien qu'on puisse comparer à l'infatigable activité de Philippe II. Vous, monsieur, qui aimez les vastes pensées de gouvernement, qui recherchez la trace des ressorts secrets dans la marche des temps et des hommes, parcourez un jour les archives de Simancas que les hasards de la guerre ont transportés parmi nous ; là vous verrez les monuments de cette politique universelle. Ce ne sont pas seulement des signatures apposées au bas de quelques instructions écrites par des secrétaires d'État ou des ministres ; tout est corrigé de sa main royale, tout s'assouplit à sa pensée. Souvent à la fin d'une dépèche le roi d'Espagne formule sa propre volonté : «Persistez avec adresse à faire recoimaîlre l'infante, ne heurtez rien, mais allez h vos fins, » écrit-il à ses envoyés Taxis, Mendoça, Ibarra. Dans une minute de dépêches adressées, lors des états de 1593, au duc de Feria, le secrétaire d'État avait mis, « Vous ferez exclure le prince de Béarn (Henri de Navarre) et les autres princes de la maison de Bourbon qui marchent avec lui, ce qui les comprend tous '. » Philippe II souligne ces mots de sa main, et écrit : « Il se pourroit qu'au moment où la question sera traitée, quelque prince de la maison de Bourbon ne suivît pas le prince de Béarn ou s'en fût séparé, comme vous savez que l'a fait le cardinal, et pour cette raison, je crois qu'il seroit mieux d'effacer (d'abandonner) ce que j'ay souligné *. » C'est ainsi que Philippe II active les dépêches de son conseil et en précise la pensée. Est-il étonnant dès lors qiie tout ce qui portait un cœur catholique allât droit au roi type, à la personnification des doctrines qui consti-

" « Y los otros de la casa di Borbon, que aridan con cl que son todos. » * « Y por esto yo creo es mejor quilar lo rayado. »

tuaient la société ? Dans les temps de fortes émotions, quand un priucipe puissant domine les âmes, il n'y a pas de patrie territoriale. Le patriotisme de la terre, c'est le vieux droit féodal épuré et agrandi ; c'est le souvenir du clocher, de la commune ou du donjon ; le patriotisme des doctrines est un droit plus vaste, plus sympathique : religion , liberté, ces mots retentissent au loin, ont le monde pour domaine ; quand le catholicisme fut menacé, il dut appeler son unité, sa force ; il la trouva dans la ligue, et la ligue se personnifia daus Philippe II. Rien de plus naturel, de plus simple.

Et que vient-on parler de rapports à l'étranger, de trahison, de coupables desseins? Dans une société où le principe était encore moral et religieux, catholiques ou réformés durent chercher des auxiliaires au dehors; si le duc de Guise correspondait avec Philippe II, Henri de Navarre n'invoquait-il pas les secours d'Elisabeth? le prince de Condé ne parcourait-il pas l'Allemagne pour mander à son aide les reîtres et les lansquenets?

C'est ce qui donne, monsieur, aux relations extérieures de la ligue et des réformés à cette époque, une haute importance, et je m'en suis spécialement occupé dans cette partie de mon ouvrage. La ligue prenant un corps, un principe de gouvernement, commence à agir avec plus d'extension à l'étranger; et les calvinistes, vivement menacés, négocient à leur tour pour obtenir des forces nouvelles. Seulement leur action est moins une, parce qu'elle repose sur un principe moins absolu. Elisabeth n'est pas précisément un type : l'Eglise qu'elle représente n'est point le calvinisme ; les princes de la confession d'Augsbourg, auprès desquels négociait le prince de Condé, ne le sont pas davantage; mais tous prêtent aide, parce que dans tous il y a haine du pape et du principe catholique. C'est ce qui fait leur unité.

Le seizième siècle fut l'époque des négociations actives, intelligentes, et un curieux tableau à tracer est celui des ambassades espagnoles à Paris ; j'en ai compté huit depuis Charles IX jusqu'à la journée des barricades. Voici le nom et la durée de ces légations :

Chantoiiney jusqu'en Ia63

François de Alava 1571

Aguillon , secrétaire (intérim) 1572

Don Diego de Çuniga 1577

Juan de Vargas Mexia 1580

Diego Maldonado, secrélaire {inléiim) 1580

Juan Baptista Taiis 1584

Don Bernardine de Mendoça

Indépendamment de ces ambassadeurs officiels, l'Espagne entretenait des agents secondaires, et l'organisation hiérarchique des monastères lui fournissait partout des auxiliaires actifs et dévoués. Les principaux rapports diplomatiques de la ligue étaient alors avec Rome, la Savoie et l'Ecosse; elle n'y avait pas des ambassades reconnues et à poste fixe : c'étaient des agents spéciaux qu'elle envoyait dans de grandes circonstances, témoin la mission de l'avocat David, du père Mathieu et du duc de Nevers.

Les rois de France avaient aussi des ambassadeurs réguliers auprès de chacune des puissances, et ce système prit encore de l'extension sous l'influence de la haute négociatrice de cette époque : Catherine de ^iédicis. La plupart des dépêches sont conservées en manuscrit ; je les ferai connaître parce que l'état de l'Europe explique des événements qui sont aujourd'hui des mystères pour les études historiques. Infatigables travailleurs, la plupart de ces ambassadeurs du conseil appartenaient au parlement, à la magistrature, à ces corps, monsieur, où Edouard et Mathieu Mole brillèrent de leur érudition profonde et de leur fermeté de famille, de ce dévouement aux principes et aux lois, tradition des races de magistrature. Il nous reste aussi les dépêches de Villeroy, Casteinau, Bellièvre, Brulard, Schomberg, FourquGvaux, Saint-Gohard ; des infatigables Delisle et Lansac, les négociateurs du concile de Trente.

Les grandes ambassades des huguenots auprès des princes de la réforme sont également nombreuses et pleines de curiosité : le duc de Bouillon , Condé, Mornay , Bèze , surtout, agirent en toutes les crises de la réforme auprès des étrangers : en Angleterre, dans l'Allemagne, dans la Suisse. C'était un système d'attaque et de politique ennemie contre l'unité religieuse dont Philippe II s'était fait la haute expression.

Cette partie de mon ouvrage, monsieur, embrasse la période de la réaction qui s'étend de la Saint-Barthélémy aux barricades de 1588, deux événements populaires qui tiennent l'un à l'autre, parce qu'ils émanent de la même origine et d'un mobile identique,

La Saint-Barthélémy fut la réaction du principe catholique et municipal contre les huguenots, la gentilhoramerie montagnarde et méridionale, la féodalité béarnaise et de castei, sous leurs chefs Henri de Navarre et Coligny. Ici la royauté seconda ce mouvement, et voilà pourquoi elle fut respectée et maintenue.

Les barricades complétèrent la révolution ; elles furent principalement dirigées contre le tiers parti politique et modéré sous le duc d'Épernon. Elles eurent aussi un caractère municipal, mais complètement en dehors de l'autorité royale : c'est la commune catholique de Paris qui fait son mouvement.

C'est ainsi que procèdent les partis ! quand ils se sont débarrassés des opinions ennemies, ils arrivent aux têtes à ménagements pour les détruire ; car la modération les importune aussi bien et plus encore que les opinions hautement hostiles.

Vous verrez, monsieur, des scènes sanglantes, des principes inouïs, des caractères jetés en dehors de leur sphère, violents par occasion ou par nécessité. Tout cela s'explique et se justifie par la tristesse des temps et le ravage des passions. Les révolutions bouleversent toutes les consciences ; rien ne se retrouve à sa place ; les idées perdent leur moralité; les expressions leur sens droit; les actes leur caractère. C'est un chaos que la main de Dieu seule peut encore débrouiller.

Quand je commençais à décrire les troubles de la ligue, le canon de la guerre civile retentissait à mes oreilles ; je voyais de mes yeux se reproduire pour d'autres idées, pour des exaltations d'une autre nature, les mêmes cruautés, le même désordre de pensées, la joie des vainqueurs, l'insulte aux vaincus, l'adoration de nouveaux symboles, des bannières d'une autre couleur, des héros d'un jour, puis traînés dans la boue, des trophées sanglants, des hymnes et des imprécations; des joies atroces et des maximes impitoyables applaudies à la tribune et posées dans les lois. Plus d'une fois ces scènes m'ont éclairé tout d'un coup sur ce que le cœur humain ne peut expliquer dans Ihistoire des temps passés. Les journées des vengeances populaires se ressemblent.

Et peut-être, monsieur, ce désordre d'idées, cette agitation soudaine, cette ivresse des gouvernements et des peuples, à qui doit-on l'attribuer? à la plus élevée des maximes posées par Luther : le libr& examen^ noble et triste faculté qui creuse, abîme tout ce qui s'élève et ne se justifie pas aux yeux de la raison humaine, raison superbe, inflexible devant les abus du temps, les concessions nécessaires d'une civilisation indulgente et d'un droit public consacré par les âges.

L'autorité du catholicisme a été ébranlée ; puis on en est venu à l'autorité royale, à la légitimité des races. Maintenant il est une autre légitimité attaquée par ce libre et terrible examen, c'est l'autorité

des gouvernements et le droit de la propriété ; rien De résistera à l'impitoyable fatalité qui poursuit les sociétés quand elles ont secoué les maximes conservatrices.

Ces maximes ont croulé dans un grand naufrage; elles vivent comme un culte dans le cœur de quelques familles, et dans la haute raison des hommes qui ont les yeux sur l'avenir. Les guerres religieuses furent une terrible épreuve ; on s'en sauva par une transaction. Une heure arrive où tous les partis fatigués se cherchent pour se presser autour du principe qu'un vertige a renversé. Souvenezvous, monsieur, que dans les états généraux de 1393, votre aïeul Edouard 31olé s'écriait, contre une tentative d'usurpation étrangère : Sauvons la loi salique, vénérable par sa force et par san antiquité; et la loi salique, la grande loi de l'hérédité triompha ! Quelques années s'étaient à peine écoulées depuis l'avènement de Henri iV, et les guerres civiles ne restaient plus que comme un sanglant souvenir et une cruelle leçon.

Neuillv sur Seine, 20 mai 1834.

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