‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 115 sur 144 · LA COUR DE CHARLES IX, ETC · texte numérisé non relu

LA COUR DE CHARLES IX, ETC

Le caractère de Charles IX était populaire ; la bourgeoisie et le peuple le considéraient comme son gentil roi, et voyaient avec douleur la faiblesse de son tempérament qu'appauvrissaient encore ces agitations de chasse et de plaisirs. Jamais prince n'avait eu plus d'amis sincères parmi cette jeunesse de genlilhommerie qui habitait la cour ; il se mêlait aux jeux ; sa familiarité était abandonnée, quelquefois trop libre, « car il s'esbattoit à foyter les jeunes gentilshommes au lict '. » On l'aimait pour les grâces de sa figure, pour ses bonnes manières ; sa pénétration était grande, et quoique Catherine de Médicis se fût efforcée d'assouplir ce caractère, il conservait une force de jugement et de volonté dans le conseil. Ceux qui ont tant rapetissé et flétri celte figure de roi, n'ont qu'à parcourir ses lettres nombreuses et manuscrites ^ ; il ne fut ni une tête faible ni un cœur abominable se couvrant à plaisir du sang de ses sujets ; comme sa mère, il vint dans des temps difficiles, au milieu des orages et des calomnies de partis. Sa mémoire y a succombé.

La paix du mois d'août, si violemment attaquée par les extrémités du parti catholique, avait été un besoin si profondément senti, que loule la genlilhommerie quitta les armes pour aller au repos et aux fêtes de la cour. C'est le résultat des grands troubles politiques que la coexistence des dissipations de la vie, à côté des scènes de carnage et de sang. On a besoin de s'oublier soi-même ; et cette vie si courte, si menacée, on vient l'abîmer sous le plaisir. Quand on parcourt les annales des guerres religieuses, et à côté quand on lit Brantôme, les petits contes de femmes galantes, esbaltements des hommes de réputation alors, on est entraîné à la grave observation d'un vieil historien de nos discordes : que a la fleur du plaisir se teint de purpurine sanguinolente. » On a quelque peine à répéter les récits naïfs de cette galanterie licencieuse, et la jeune fille ne pourrait sans rougir entendre l'histoire vraie d'une époque triste et débauchée. A la cour de Catherine de 3Iédicis, ce n'étaient que dissertations « sur la dilcclion des nuicts où l'espousé s'en va du lict marital aux bras de son amant. » C'était le règne de François I", avec plus de licence encore et sans ce vernis de galanterie qui excusait les emportements de la passion. On usait sa vie en bals, mascarades, noëls de nuit, astre-

' Collection Fonlanieu, 1571-lo72.

' Collection Fonlanieu, années lbG9 à loT4. J'ai compte cent cinquante-cinq lettres originales.

I6â LA COUR DE CHARLES IX.

!ogie, pompes parfumées, jours gras, duels de sang, tables accablées ?ou8 le poids des mets délicatement préparés par des cuisiniers italiens, tant aimés de Catherine de Médicis, et dans ces fêtes il y avait amusements, dires bizarres, où le roi Charles IX pariait avec M. de Chaulnes « de baiser son pied d'ici à trois ans * . » LêS mauvaises mœurs ne se concentraient pas dans quelques folles têtes de jeunes hommes ; les caractères les plus graves s'y laissaient aller. Dans les poésies du chancelier de L'Hospital, il est des pages entières que le vieux libertinage d'un courtisan affaibli aurait pu seul dicter, et Pasquier écrivait, quelques jours avant la Saint-Barthélémy, cette jolie épître à Catherine Des Roches, « sur la pulce pucelette qui s'hébergeoit dans le paradis de la noble damoiselle, paradis terrestre qui réveille ce pauvre Pasquier, tandis que la pulce prend un doux esbat qui met en émoi la jeune Catherine Des Roches ^. »

C'est au milieu de cette cour si galante, si dissolue que la noblesse provinciale et calviniste accourait pour oublier les fatigues de la guerre. Cette brave et digne gentilhommerie avait abandonné ses sombres castels, sa vie de rudesse pour assister aux fêtes de cour qui étonnaient son existence laborieuse. Catherine , belle et engageante dame, ne négligeait rien pour distraire ces vieux et jeunes débris des batailles : ballets, tournois, grandes tragédies» César et Pompée, les gaies histoires , toutes sortes de joyeusetés pour passer son temps d'une manière délectable : princes du sang, cardinaux, vaillants gen-

' MSS de Béthune, vol. cof. 8765, fol. 12. Brevet d'une gageure faite entre r.harles IX et M. de Chaulnes. « Aujourd'lluy, le roy estant à Gailloh, se roulant coucher, ayant faict gageure contre le sieur de Chaulnes, au cas que de cedicl jour eu trois ans à pareil jour, sa majesté pust baiser son pied, Icdict sieur de Chaulnes payera à sadicle majesté la somme de trois mille escus soleil, et ne le pouvant faire, payera audict sieur de Chaulnes pareille somme, et au cas que sa majesté gagne, i;lie faict don de cesie somme à quatre de ses valets de garde-roLe. Signé par le roy tU M. de Chaulnes. »

^ Petite pulce frélillarde. Tu volettes à taston

Qui d'une bouchetlc mignardc Sur l'un el l'autre leton :

Suçotiez le sang incarnat Soudain tu vas l'hél^erger

Qui colore un sein délicat, Au milieu d'un beau verger,

Vous pourroit-on dire friande Paradis qui me resveille

Pour désirer telle viande ? Lorsque plus elle sommeille.

Ainsi pulce pucelette,

( La Pulce de Catherine Des Roches et d'Estienne Pasquier, édition de 1619, page 379.)

tilshorames , tous se défatiguaient des tristes débats et des longues guerres '.

L'Espagne, depuis la paix de Saint-Germain, suivait avec inquiétude la tendance de la cour de Charles IX, et l'on peut s'en convaincre en parcourant une curieuse dépêche de l'ambassadeur espagnol don François de Alava. Philippe II lui avait demandé son jugement particulier sur chacun des grands qui entouraient Charles IX et Catherine ; l'ambassadeur répondait : « Le duc d'Anjou est, de bo[me et brave condition : il donne tout aux dames ; à une il lui regarde les mains, à l'autre il tire les oreilles ; il passe de cette manière une partie de sa vie; je considère la reine mère comme excellente pour les négociations. Le duc d'Anjou assiste le roi à tous les conseils ; il a un grand respect pour l'ambassadeur de sa majesté ( Philippe II) ^. Le duc d'Alençon est de peu de poids, c'est un cavalier sans consistance ; dans le conseil il est toujours de l'avis du duc d'Anjou. Il ne sait faire aucune réponse avec justesse ni aux ambassadeurs ni à personne. Le frère bâtard, que l'on nomme le chevalier d'Angoulême , est un esprit distingué en toute manière , grand ami de Montmorency et de Vamiral. M"^ Marguerite, fort vertueuse, princesse de bien et de beaucoup d'esprit ; aucun des trois frères n'a autant de sagesse et de force^ . La duchesse de Lorraine , bonne femme et grandement catholique. M"* Marguerite et la duchesse de Lorraine sont fort dévouées à la maison de Guise. Le cardinal de Bourbon, premier prince du sang, est un homme de peu d'entendement ; il ne propose jamais rien et jamais il ne répond. Le cardinal de Lorraine est la plus grande ambition du monde ; d'abord homme de peu d'autorité , et plus tard le soutien de la foi en ce royaume ; afin d'avoir la faveur de sa majesté et de se mainteiûr dans ses grâces, il se montre son plus zélé serviteur. On ne parle pas du cardinal de Guise ; celui dePellevé, bon catholique, dit peu la vérité. Les maréchaux sont six, et s'ils étaient sept on pourrait les comparer aux sept péchés mortels , d'après leur mauvaise foi et leur fausse conscience. Le premier est Montmorency, le principal protecteur des huguenots;

' Les ministres calvinistes se plaignaient vivement de ce que la noblesse de province se laissait amollir par la Babylone prostituée. « Estai de la France sous Charles IX. »

* Archives de Simancas, cot. B 33*.

* Ibid., cot. B 33».

Page 1