LA CODR DE CHARLES IX
il va à la messe avec les catholiques, et il encourage tous les séditieux et rebelles des pays basques ; il les soutient par sa présence; sa maison est peuplée de réfugiés dudit pays; enfin c'est le plus notabe ennemi que votre majesté ait en ce royaume : il est ambitieux et passionné. La femme de ce Montmorency est une sœur bâtarde du roi ; elle se dit catholique, mais elle ment ; elle est toute pour le parti huguenot. Il y a peu de différence entre elle et le bâtard d'Angouième. Le maréchal Damville est un homme très-ambitieux et de peu d'esprit; il est fort recherché par la reine mère , et en temps de guerre elle le préférerait à Montmorency*. Le maréchal de Cossé est celui qui dirige les menées secrètes de la reine mère pour la guerre et les finances : c'est un athée, le portrait de l'amiral et de Montmorency. Le maréchal de Vieilleville est considéré aussi comme athée; cependant il se confesse tous les ans ; ami de l'amiral et de Montmorency, grand conseiller de la reine mère , homme incapable et de cause perdue. Le maréchal de Tavannes est plus soldat que tous les autres; il est dévoué au duc d'Anjou, et en cas de guerre, c'est celui sur lequel la reine mère compte le plus. Le maréchal de Villeroi est tenu pour catholique, frère de la connétable, ami de Montmorency et ennemi de Guise, homme de peu de poids et de substance.
» Les princes sont le duc de Montpensier , le meilleur homme et le plus franc catholique : il est cependant de peu de capacité, et fier de sa condition. Le duc de Longue» ille est tout à la fois catholique, huguenot ou athée ; gouverneur de Picardie , il n'est ni soldat ni homme de justice et de courage. Le duc de Nevers est frère du duc de Mantoue; conscience catholique et de bien ; dans les matières de religion il n'est jamais présent au conseil ; on fait peu de cas de lui, et il a peu d'autorité. Leduc de Guise est fort accrédité, et je le pousse^. » Ces curieux tableaux de la cour étaient envoyés à Philippe II presque chaque semaine. Le roi d'Espagne les annotait de sa main, écrivait sur chacun des observations à son ambassadeur ; et l'on en trouve un grand nombre dans les archives de Simaricas, avec ce scel de la royauté espagnole: El Rey.
L'amiral Coligny , après avoir sollicité les bonnes grâces de Catherine et du roi , s'était rendu une première fois à la cour où il cher-
' Archives de Simancas, cot. B 33'.
* Ce Mémoire, qui contient plusieurs feuillets, est intitulé : Advertimientos y relacion de las cosas de Francia, dada por don Fronces de Alava.
(.hait à CiTacer les préventions que Charles IX avait conçues contre lui durant les guerres civiles ' . La présence de la gentilhommerie provinciale avait grandi son crédit, et à peine l'édit de pacification étaitil publié que l'amiral présenta au roi les députés de La Rochelle qui demandaient pardon pour leur conduite passée -. Les mécontentements catholiques ne permettaient plus qu'on s'appuyât sur la maison de Guise. Coligny multipliait les actes d'obéissance et de bon vouloir ; il montrait un vif attachement au roi, à Catherine de Médicis; il faisait offre de toute espèce de garanties. Le parti huguenot songeait à établir sa domination sur des intérêts positifs, protégés par Charles IX, qui se tournait encore une fois vers les opinions réformées.
Le plan des calvinistes était vaste; il se rattachait à la pensée d'assurer des alliances extérieures à la couronne de France, telles qu'elle fût forcée, en se séparant de l'Espagne, d'entrer dans le mouvement de la réforme. Ou pouvait ainsi le résumer : 1" Empêcher toute union de famille avec Philippe II ou avec le roi de Portugal, son vassal obéissant; 2° resserrer les rapports de la France avec les électeurs luthériens; 3" préparer un mariage dans la race des Valois avec Elisabeth d'Angleterre, protectrice des calvinistes ; 4° favoriser la révolte des Flamands en déclarant hautement la guerre au roi d'Espagne. A l'intérieur , s'organiser dans chaque province de manière à se retrouver en armes dans toute circonstance, et à l'abri des places de sûreté; puis liberté de prédication , indemnité matérielle pour tous les sacrifices; enfin le désarmement des bourgeois et du peuple dans les villes, afin d'éviter les séditions contre les prêches.
Ce large plan, que les huguenots ne purent entièrement exécuter, se développa dans plusieurs de ses parties. Depuis deux années Catherine de Médicis songeait à marier son jeune fils ; elle s'était tournée à l'époque toute catholique vers le roi d'Espagne, à qui elle écrivait de Metz, le 22 mars 1569 : « Il faut, sire, que mon fils se marie bientôt ; il en a grandement envie, et je serois bien aise, avant de mourir, de lui voir des enfants; je luy ai parlé de l'infante Isabelle que vostre majesté avoit promise ; il en a paru fort content, mais il faut que dans trois mois l'affaire soit terminée. Et quant au désir qu'avez manifesté de donner ma fille au roy de Portugal, je vous dirai
• Il ne faut pas confondre ce séjour passager de l'amiral avec son second voyage à l'année 1571, pour prendre le gouvernenieul. - MSS de Béthune, n» 8732, fol. 38.
librement que le mariage de mon fils faict et effectué, le roy de Portugal se pourra assurer d'avoir ma fille : vostre volonté sera ainsi suivie. Toutefois il faut que ledict roy nous fasse entendre cette volonté *. »
Sous l'influence de la pacification, toutes ces alliances de famille avec l'Espagne furent délaissées ; on s'arrêta à un parti mixte, au mariage du roi avec la fille de l'empereur, conclu le 26 novembre 1570^. Charles IX en reçut les félicitations de tous les princes électeurs. Une ambassade spéciale vint à Paris, toujours dans le dessein de grandir la force du parti calviniste : « le 23 décembre il y eut harangue faite au roy par les ambassadeurs d'aucun prince et électeur, et autres princes de l'empire, tant pour se resjouir avec sa majesté de l'alliance qu'elle a faicte avec l'empereur, que pour l'exciter à l'observation de l'édict de la paix. Ces ambassadeurs représentèrent au roy que dans un royaume il pouvoit bien exister deux sortes de religion ; il falloit surtout comprendre que c'est autre chose d'être bon chrestien et être bon subject ; car combien qu'un subject soit d'autre religion que son prince, il ne laisse pour cela de lui faire service quand et où la nécessité le requiert. Il ne falloit pas se laisser corrompre par les propositions des esvesques de Rome ; n'avoit-on pas l'exemple du grand empereur Charles, puissant et advisé prince? Et combien que les esvesques de Rome aient toujours esté assez diligents à solliciter ceux de l'empire à ne nous point endurer, eux toutefois n'ont pas esté si maladvisés de troubler la patrie pour obéir aux affections d'autrui. Plusieurs princes chrestiens n'endurent-ils pas les juifs, et l'esvesque de Rome lui-mesme n'en tire-t-il pas un grand profit? » Il était donc licite de conserver la nouvelle religion et d'entretenir inviolablement les édits de pacification ; la tranquillité du royaume en dépendait. «Dieu seul a puissance sur les consciennces des hommes, qui eux-mesraesne l'ont point sur la leur propre, tant s'en faut qu'ils la puissent avoir sur celles d'autrui. Sire, estimez toujoursque ceux qui vous conseilleront d'observer ce que vous avez promis par vos édicts de pacification , vous seront fidèles subjects et serviteurs, bons voisins et amis. » Et Charles IX, après avoir ouï tranquillement la susdite harangue, ré-
' Archives de Simancas, 6 20'".
* Ce mariage était un terme moyen entre le parti calviniste et les opinions catholiques; car Philippe II épousa la même année une autre fille de l'empereur. Voyez Archives de Simancas, B 37"V"'-
pondit : « Je prends en fort bonne part les sages et prudents recors que messeigneurs les électeurs et princes me font faire touchant mes édicts de pacification ; je n'ai rien tant à cœur en ce monde qu'à conserver la paix, union et repos entre mes subjects ; c'est le seul moyen de la prospérité des royaumes et Estais. Chacun a pu voir comme j'ai bénignement embrassé mes subjects qui ont montré l'envie de reconnaître leur devoir. Au surplus, je remercie bien affectueusement mesdits électeurs et princes de leurs bons conseils, et dictes-leur que suivant les vestiges de mes ancestres et ma naturelle inclination, je les aime et estime autant qu'il est possible ' . »
Après cette belle réponse, le roi députant le sieur de Schomberg en Allemagne, lui donna charge de visiter de sa part M. le duc Auguste de Saxe, électeur du saint-empire, « et de luy dire et asseurer sur les offres qu'il lui faisoit, qu'il entreroit volontiers avec luy en amitié et intelligence défensive, comme aussi avec les autres grands princes de la Germanie, ses anciens amis, qui sont ceux du Palatinat, de Brandebourg, de Brunswick , de Wirtemberg , le landgrave , et autres assez connus amis mutuels ; sa majesté laissant audict électeur de Saxe la conduite de cette sainte intention, se réservant d'adviser plus tard à ses conseils. »
M. de Schomberg, au retour de son voyage, ayant fait entendre le contenu ci-dessus audit électeur, rapporta « l'avoir trouvé fort enclin et disposé à embrasser cette affaire d'affection ; il arrêta d'en faire l'ouverture à l'assemblée des princes qui devait avoir lieu au mois de septembre prochain. » Sur cette réponse, Charles IX expédia de nouveau M. de Schomberg, avec charge de se rendre à ladite assemblée : « il présentera à l'électeur les lettres que sa majesté luy écrit , dans lesquelles elle le remercie de sa bonne affection , et le prie d'embrasser l'exécution de cette affaire. M. de Schomberg représentera de plus à l'électeur le désir que sa majesté a que la chose s'effectue au mutuel contentement des uns et des autres ^. »
Le conseil mit toute la pompe possible aux nopces royales , afin d'éblouir les bons bourgeois disposés pour l'Espagne et le parti catholique : « Madame la royne Isabeau n'estoit point huguenote, mais elle vivoit dans le pays de cette maudite hérésie. Le roy commanda à
* Imprimé par Pierre Leroux, 1371. (Brochure.)
* Mémoire baillé au sieur de Schomberg, le 28 août 1371. — MSS de Béthupo, voL cot. 8821, fol. 40.
I6â LA COUR DE CHARLES IX.
M. le prévost de multiplier les Testes. » Le 26 novembre , « messieurs de la \ille, accompagnés des conseillers, quarteniers et autres, furent en l'église Nostre-Dame assister à la grand'messe pour l'heur du mariage, et après ladictesaincte-messe, furent lesdicts sieurs en Ihostel de ville , où estoit préparé le disner en la manière accoutumée en tel cas; et il avoit esté dressé devant ledict hostel une grande pyramide de bois, haute, eslevée, pour faire feu de joie, auquel y avoil force fusée, de lances à feu; et après disner, se trouvèrent en l'hostel de Jadicte ville, grande quantité de dames et demoiselles de bourgeois auxquelles fut donnée, environ vers les trois heures, une fort excellente collation de confitures , dragées , pâtisseries de toute sorte , et autres choses en tel cas requises, avec instruments et musique aussi fort excellente ; en même temps on faisoit allumer ledict feu de joie, tirer l'artillerie, et fut donné un muid de vin au peuple , qui fut défoncé en ladite place de Grève, on fit publier à haute voix certaines paroles resjouissantes , et les choses furent bien dextrement faictes et exécutées avec une grande joie du peuple qui par là desmonstroit le contentement qu'il avoit de tel mariage *. »
Charles IX et la reine mère ne se tenaient plus d'aise de pareilles démonstrations , car ils craignaient bien l'opposition des Parisiens , !e 8 décembre, ils écrivirent à la ville : « Messieurs , a esté un fort grand plaisir pour nous d'avoir entendu la joie et allégresse que vous et vos bons citoyens ont faicte , ce nous a donné bien grand contentement. Et quant aux voleurs qui ont esté pris, je désire qu'il soit procédé exemplairement ^. »
Et lorsque leurs majestés firent leur entrée à Paris , le 6* jour de mars (1571), les six corps des marchands députèrent chacun « quatre personnes vestues de robes de velours de couleurs diverses et portoient Je ciel sur sa majesté le roy : et tout le long de la marche desdictes majestés l'on voyoit arcs de triomphe fort richement ornés , à la porte Saincl-Denis, par laquelle ladicte majesté entra, fut faict un avantportail à la rustique , d'ouvrage toscan , dédié à l'antique source et première origine des roys de France , fertilité et grandeur d'iceluj royaume invincible, et plusieurs autres peintures et architectures ; mais ledict portail rustique estoit le plus grand qu'autre qu'on eust
' Regist. derhôtel de ville, IX, fol. 21 et 22. » Ibid., fol. 23.
veu par ci-devant , et ressembloit tout à faict au naturel à cause des herbes, limaces et lézards entremeslés parnai , ce dont les spectateurs estoient en singulière admiration. »
« La royne esloil dans une lictière descouverte revestue par dedans et dehors d'une toile d'argent , et les mulets qui la traisnoient estoient aussi tout couverts de toile d'argent ; ladicte royne estoit habillée de snrcot d'hermine couvert de pierreries de très-grande, excellente et inestimable valeur , portant sur la teste une couronne d'or enrichie d'inOnies perles et pierreries très-exquises, curieusement appliquées. Et Messieurs, frères du roy, estoient bien richement habillés et montés sur grands chevaux d'Espagne , superbement enliarnachés. Messieurs de la ville tirent plusieurs belles et notables harangues ; ils firent présenta la royne d'un bufîet d'argent \ermeil doré, ciselé, de grande valeur pour l'excellence de l'ouvrage et beauté des histoires dont il estoit orné ; puis le roy , messieurs ses frères , et autres ^eigneurs, furent au bal qui estoit fort magniOque ; ensuite passèrent tous avec la royne en la salle prochaine où estoit la collation, et cette collation estoit bien merveilleuse par le nombre infini de toutes sortes de confitures sèches et liquides , diversité de dragées , massepains , biscuits, et autres singularités qui y estoient; n'y a sorte de fruits qui se puisse trouver au monde, en quelque saison que ce soit, qui ne fust là, avec un plat de toute viande , de poissons, le tout de sucre si bien ressemblant le naturel que plusieurs y furent trompés ; mesme les plats estoient faicts de sucre ' . »
' Registre de l'iiôlcl de ville, IX, fol. lOfi à 166. L'ordre et descripUon de l'entrée de leurs majestés, cl l'histoire de toutes les cérémonies notables sont Irès-ionguement expliqués dans ce volume : ils embrassent plus de soixante leuillets. Le roy vestu estoit Les souysses par honneur;
En habit excelh-nl ; Tant du roy que ses frères ,
La robe qu'il porloit , Portant de leur seigneur
Fine toile d'argent , Les couleurs coulumières.
Rrodéc richement Tabourins et irompetlcs,
De perles fort valables, Hautbois el violoiis
Tant que son vestement D'une hauteur parfaicte,
Estoit inestimable. Faisoienl tentir leurs sons.
Premier dix-sept rangs Marclioient en bel arroy,
Des lansquenets marriioient. Les chevaliers de l'Ordre ,
Vestus d'incarnat biiinc Ceux du conseil du roy ,
El gris; puis les suivoient Les suivoient en bel ordre.
{Chanson nouvelle des triomphes et inagnijicences [ails tiu mariage du roxf el de Afmc Isabelle d'Autriche. — MSS de la Biblioth. du Roi, recueil de chansons, Maurepiis, vol I", page 223.)