‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 117 sur 144 · LA COCR DE CHARLES IX · texte numérisé non relu

LA COCR DE CHARLES IX

Par cette alliance avec l'empire tout projet d'union de famille avec l'Espagne était brisé ; c'était un grand résultat pour le parti calviniste; mais il visait à une autre négociation jusqu'alors sans espoir. Le mariage du duc d'Anjou avec Elisabeth d'Angleterre souffrait de hautes difficultés politiques; le jeune prince qui avait conduit les catholiques à la victoire ne voulait point consentir à un changement de croyance; et le parlement anglais en faisait une condition. Le parti calviniste pressait tout à la fois un traité d'alliance intime avec le conseil d'Elisabeth, et ce mariage qui devait en être la conséquence ; on pourrait dire la consécration *.

La question grave, vitale, était la guerre de Flandre, qui liait dans de communs intérêts les huguenots des deux frontières. L'amiral avait quitté la cour, ne cessant d'engager le roi à profiter des troubles des Pays-Bas pour réunir les grandes provinces à la couronne ; il offrait de conduire les batailles et de prouver ainsi sa fidélité. CharlesIX montrait de la confiance à Coligny ; il s'abandonnait à lui dans les questions délicates, le consultait sur tout, et, glorieux de cette faveur, le crédule vieillard se laissait aller à tous ces témoignages avec la vairjté d'un esprit ambitieux du pouvoir. Coligny savait bien que le triomphe de la liberté religieuse dans les Pays-Bas serait un appui moral au mouvement calviniste en France, en même temps qu'il donnerait une libre issue, dans une guerre éloignée, à l'esprit ardent et batailleur de la gentilhoramerie provinciale. « Je sçais bien ce qu'il m'en dit à La Rochelle, écrivait Brantôme, voyant bien le caractère de ses huguenots, que s'il ne les occupoit et amusoit au dehors, pour le scur ils reeommenceroient à brouiller au dedans, tant il les cognoissoit brouillons, remuants, frétillants et amateurs de la picorée. » Il existe encore en manuscrit un mémoire que les huguenots présentèrent au conseil du roi sous le nom de l'amiral Coligny , et pour entraîner ce conseil dans la guerre contre l'Espagne, conséquence inévitable d'une cam.pagne en Flandre. « De grands troubles, y disaient- ils, ont agité la monarchie depuis longues années ; cependant Dieu, le seul médecin, faisoit tant de grâces au roy, que bientost le royaume seroit hors de tout danger. 31ais on avoit à redouter d'autres malheurs ^.

' Cette négociation de mariage fut ensuite reprise pour le duc d'AlençoD. Voyez chapitre 37.

* Discours de l'amiral au roy sur les guerres de Flandres. — MSS de Colberl , vol. XXXV", in-fol,, parchemin.

Chacun sçait comme le François qui a gousté les armes les quitte malaisément , et comme souvent de gaieté de cœur il querelle par faute d'ennemis son compagnon et amy mesme ; le François demeure soldat par faute de plus commode exercice, et s'il ne faict pas la guerreau loin, il la faict aux passans sur les chemins. Il faut donc éloigner ces élémens de maladie pour l'Estat ; une guerre est le seul remède; mais cette guerre devoitestre juste, utile, honorable et profitable au royaume, et pour le faire court, n'en vois-je aujourd'hui que contre le roy d'Espagne. Justement la luy pouvez faire pour les injures qu'avez reçues de lui en votre bas aage; car non-seulement il vous a dépossédé d'une partie héréditaire des provinces de vos aïeux , mais il a taillé en pièces vos soldats en la Floride ; et vous en a chassé hors, lorsque les dissensions de votre peuple ne vous donnoient le loisir de vous en ressentir. Vos biens ravis, il est venu à l'honneur; il vous a osté la préséance en la cour de l'empereur ; il a enjambé l'égalité en celle de Rome; il a incessamment monstre qu'il se défioit de vous, et défiance est toujours accompagnée de peu d'amitié ; sa réputation s'est accrue aux dépens de la vostre , en telle façon que les lys estoient du tout flétris sans espoir de refleurir jamais. Que pouvoit-on alléguer ? C'est vostre beau-frère ; mais alors il vous a doublement offensé en dressant embusches en vos biens et honneurs; le secours qu'il vous donne en vos guerres civiles ! Mais estimeriez-vous pour bon amy celuy qui , vous voyant transporté de passion jusqu'à vous tuer, vous bailieroit la dague pour vous despescher ? Tout François sçait bien que telle est l'intention de l'Espagnol ; c'estoient vieilles finesses que de nourrir la guerre en un Estât voisin pour profiter de ses malheurs. Sire, il n'attend que de voir vostre sceptre brisé et votre couronne en pièces pour en ramasser les éclats et en recueillir les fleurons. La guerre est donc très-juste ; le roy ne peut laisser cette occasion sans tacher son honneur; il n'est plus question de discuter si on doit la faire, mais de considérer les moyens de conduite et les ressources pour l'entretenir : vous l'avez jà commencée, sire, et quelque mine qu'il fasse, autant vous en sçait-il de gré que si vous avie2 mis armée en campagne sous vos enseignes et y eussiez esté en propre personne; il sçait que vostre majesté luy voudroit nuire, mais qu'elle le faict couvertement, n'osant le faire à face ouverte. L'Espagnol est mauvais voisin, car il garde rancune, autant pour luy avoir monstre l'espée que pour l'en avoir battu. La guerre , recognue juste, devient

172 L\ COLR DE CHARLES iX.

également nécessaire; ce n'est pas un ennemy qu'on «ecrée, c'est une défense contre un ennemy déclaré et dangereux. Quelles puissantes ressources a vostre royaume ! La France est bien plus peuplée que l'Espagne, sa population plus guerrière ; et puis cette coutume de l'Espagnol de réduire les pays en province? demandent beaucoup do troupes et l'aiïoiblit d'autant ; il a garniso:; ùs royaumes de Naples, Sicile, Navarre et Barbarie, en Pays-Bas, en Piémont, et maintenant il en faut un bon nombre contre le Turc ; la France, au contraire, est dans toute sa force ; on nous dict : Les factions ne sont pas amorties! Je responds qu'entre les hommes particuliers et simples soldais n'y a point de factions ; que s'il y en a entre les chefs, ils l'oublieront à votre parole , voire même à l'entrée de l'ennemy. Les soldats de l'Espagne sont employés à garder des places et des villes, dont elle craint la révolte ; les Indes lui enlèvent chaque année un nombre considérable d'habitans, ce qui la dépeuple presque ; à la vérité elle est forte sur mer; mais que pouvoit craindre la France de ce costé-là? Tous les rivages de Languedoc et de Provence sont fortifiés ou aisément fortifiables, et puis l'Espagnol n'av oit-il pas le Turc sur les bras? En résumé, quant aux forces intérieures, il est grandement affuibli, et les François, par contre, sont en forte vigueur. 31aintenant, examinons ce qu'on peut espérer des alliés et confédérés ; l'Angleterre vous preslera aisément la rnain ; l'Estosse a l'inquisition d'Espagne en très-grande haine; ensuite les factions (jui s'enlre-tra^aillent chez elle la rendent nulle ; l'Allemagne , qui le temps passé nous baltoit, aujourd'hui nous présente une ligue qui , en estant les forces à l'Espagnol, double celles de la France. En supposant à l'empereur le dessein de vous nuire, il ne le pourroit, ayant le Turc pour voisin en Hongrie ; les Grisons et les Suisses des sept cantons ne sont-ils pas toujours à vostre dévotion , et tous les princes d'Italie ne vous sont-ils pas dévoués? Bref, de tous ces pays, jadis conjurés contre vous, aucuns seront pour vostre majesté et les autres neutres. Allégueroit-on les ressources financières? Mais par cette guerre l'Espagne perdroit les escus de Flandre; les minières des Indes sont presque espuisées; elle auroit de plus à desfendre contre le Turc, contre les Barbares, contre le prince d'Orange, et contre la guerre de France, tandis que le François estoit une source qui jamais ne pouvoit tarir , et qui auroit l'avantage, dans cette occasion , de n'avoir qu'un ennemy à combattre. Sire, il faut entreprendre sur les Pays-Bas ; le peuple vous appelle,

l'occasion vous invite, la division vous ouvre la porte des villes et fait brèche raisonnable pour donner l'assaut. Vous trouverez le prince d'Orange qui tient une bonne et forte armée ; les peuples sont enclins à luy, et il pourra beaucoup vous servir ; il ne demandera pas mieux, car il ne peut se maintenir que par rostre alliance et faveur. 11 faut rendre aux villes les pri\iléges, restituer les immunités, augmenter les franchises, diminuer les exactions, et l'on est seur d'avoir les populations. Une fois en possession de cette province de Flandre, riche et belle, l'Allemand vous redoutera comme puissant voisin ; l'Anglois vous recherchera, ne pouvant aisément se passer du commerce avec les Pays-Bas; vostre peuple s'en enrichira , et l'Espagnol, perdant le plus beau fleuron de sa couronne, sera également ruiné de tout crédit et autorité par toute la chrestienté. Au contraire, si vostre majesté ne commence bientost la guerre ouvertement, l'Espagnol la fera quand l'occasion dédaignée par vostre majesté se présentera à luy, quand il sera défaict et délivré des erapeschemens que le prince d'Orange luy donne, et il attendra en dissimulant l'occasion de faire guerre, occasion que vous aurez laissé échapper. »

Ce mémoire avait trouvé faveur , les huguenots avaient eux-mêmes hàlé les hostilités, ceux de La Rochelle faisaient la course contre les marchands espagnols, et Philippe il était en alarme. Les dépêches de son ambassadeur décèlent de grandes inquiétudes; Don Frances de A lava donne avis de tout ; les moindres détails des affaires de France sont rapportés avec une exactitude minutieuse : les intrigues, les petites conversations, les bruits les plus étranges, rien ne lui échappe. Une correspondance très-active était également engagée avec le duc d'Albe; Alava le tenait au courant tout aussi bien que Philippe II ; l'ambassadeur envoyait en Espagne des duplicata de toutes les lettres qu'il écrivait au duc d'Albe. Le 12 juillet 1571, dépêche de don Alava à Philippe II sur la piraterie des gens de La Rochelle , qui augmentait chaque jour : « En aucune manière cela ne peut durer, écrivait-il ; il faut que voire majesté rompe avec le roi de France , ou que ce roi extermine les rebelles et l'hérésie '. » Quelques jours après il expédia do nouvelles lettres à sa cour : « On vient de me dire que cette nuit le roi de France a envoyé des ordres secrets aux commandants des villes sur la frontière de Picardie , il leur enjoint de fort bien traiter

' Archives de Siiiianca?, cot. B 3j".

les gens des Pays-Bas qui passent en France, et de leur donner de bonnes espérances pour leurs prétentions. » Alava était surtout très-certain que dans une réunion particulière de l'amiral , des maréchaux de I^Jontmorency , Damville et Yieilleville , on n'avait parlé que des moyens de pénétrer dans les Pays-Bas et de porter secours au prince d'Orange et au comte Louis : « Les victoires du duc d'Albe dans les provinces , ajoutait l'ambassadeur , n'inspirent aucune joie à cette cour ; elle ne fait aucune démonstration de réjouissance ; on la croirait plutôt attristée *. » Toujours de temps à autre Alava expédiait des avis sur ce qui se passait à La Rochelle, et sur les armements que faisaient l'amiral, le prince d'Orange, le comte Louis son frère , avec les principaux de la religion ; leur but était d'aller en Espagne, et de là à Saint-Domingue pour faire le plus de mal qu'ils pourraient dans les Indes ^.

Ces projets de la cour de France préoccupaient de plus en plus le roi Philippe IL Dans une dépêche chiffrée datée de l'Escurial , 17 avril 1571, il annonce à don Frances de Alava « qu'il a eu avis de bonne part que plusieurs principaux huguenots avaient persuadée Charles IX de prendre possession des États basques. Il le chargeait avec le plus grand secret et dissimulation de se procurer tous les renseignements possibles afin de savoir si cela était vrai. Dans ce cas, il en aviserait de suite le duc d'Albe , qui prendrait sur-le-champ les mesures convenables ^. »

Sur ces renseignements, Alava redoubla de zèle. Il écrivait au duc d'Albe « qu'il tenait pour certain, et qu'il n'y avait aucun doute que le 28 juillet 1571 Montmorency avait eu une entrevue fort secrète avec le comte de Nassau à Fontainebleau. Le comte Louis était parti pour l'Allemagne avec l'assurance du roi qu'il lui donnerait mille écus , et au prince d'Orange deux mille ; il ne pouvait faire autre chose*. »

Ces grands mouvements que se donnait l'ambassadeur étaient connus de la cour de Charles IX. Catherine de Médicis, qui craignait une surveillance aussi soupçonneuse , demanda le rappel d'Alava, sous prétexte que les intentions du roi son fils avaient été calomniées.

' Archives de Simancas, cot. B 30'".

2 Ihid., cot. B 30"».

« Ibid., cot. B 31'".

♦ Ibid., cot. B 30»%

Depuis cette année 1571 , les relations entre les deux cours , toujours fort actives, sont moins amicales et expansives. L'ambassadeur français à Madrid, assurant que sa majesté très-chrétienne n'avait nulle idée de faire la guerre, appelait des explications sur les armements du roi catholique dans le duché de Milan; «car on ne faisait pas de pareils préparatifs sans une cause nécessaire. » Il exigeait pour ba décharge réponse par écrit. La cour de France était dans l'inquiétude sur certaines révélations *. Des lettres de la reine mère, remises au roi d'Espagne par l'ambassadeur français M. de Fourquevaux, le 21 août 15T1, insistent pour la révocation de don François de Alava : il avait écrit un pasquil si méchant , si malin , qu'on ïie pouvait plus le souffrir à la cour ^ .

Catherine de Médicis envoyait à Madrid Jérôme de Gondi dans l'intention de rassurer le roi d'Espagne sur les projets du conseil de Charles IX à l'égard des Pays-Bas ; la lettre de créance est conçue dans un style obscur et ambigu : « Monsieur mon frère, je vous envoie ce porteur pour l'occasion qu'il vous dira à mon très-grand desplaisir, et pour ce que je l'ai chargé de toutes les particularités que je ra'asseure qu'il vous fera bien au long entendre de ma part. Je vous dirai seulement que j'espère tout de vous et de vostre amitié que par une bonne providence et par le bon ordre que vous y sçaurez donner, cette fsscheuse occasion prendra fin telle que je désire infiniment , et de conserver démon costé notre fraternelle amitié, d'aussi grande affection que vous l'avez toujours jusqui'ici cognue ^. »

' Archives de Simancas, cot. B 30"^.

^ Jbid., cot. 8 29'*'-'^".

' Ibid., cot. D 30", Le roi d'Espagne entretenait un grand nombre d'agents secrets en France, lesquels correspondaient avec lui. En voici ja preuve : « Sire, je vous écris que le comte Louis (des Pays-Bas) avec son armée de mer, est parti de La Roclielle le 4 de juillet se dirigeant vers l'Espagne ; on dict qu'il a des intelligences dans ce pays, d'autant que par plusieurs fois deux personnages lui sont venus parler. L'un étoit un homme assez puissant, et de corps et de jambes, avec des sarayoUes de velours rouge, le manteau petit, fourré de velours vert. Incontinent après la dernière fois qu'ils sont venus, celte armée de mer partit; l'un d'eux se mit avec, et l'autre retourna par la poste que l'on lui fit dresser. Ils assuraient, sire, qu'il y a plus de vingt-cinq ou vingt-six mille Espagnols de la religion, qui ne demandent que secours. » Archives de Simancas, B 31*'. — Avis donné par un personnage mystérieux au prieur des frères prêcheurs à Paris. On le priait de chercher un moyen sûr et diligent pour avertir le roi catholique des Espagnes de quelques points d'importance découverts par deçà. Il n'y avait que deux,

Page 1