‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 122 sur 144 · CHAPITRE XXXVIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIIl

SÉJOCB A PARIS DE LA GENTILHOMIUERIB PROVINCIALE ET HCGCENOTE.

Dc'part de Blois. — Mort de la reine de Navarre. — Arrivée à Paris de Henri de Béaru et de la gentilhommerie provinciale. — Murmures du peuple. — Célébration du mariage à Notre-Dame. — Fêtes.

Il est dans la destinée des minorités, arrivées au pouvoir , de se perdre toujours par quelque imprudence; on se laisse aller à l'enthousiasme d'une victoire récente et inattendue ; le petit nombre a la conscience de sa faiblesse, et pourtant lorsqu'il tient l'autorité, il veut s'en servir. Ce qui ne s'explique pas dans l'histoire du parti huguenot, c'est cette légèretéqui lui faitquitter Blois pour se livrer au milieu de Paris. Blois était le siège naturel d'un gouvernement qui voulait s'éloigner du catholicisme fervent. Placée à quelques lieues d'Orléans, donnant la main à La Rochelle, et par La Rochelle se liant au Poitou, à la Saintonge, au Béarn, points principaux de la huguenoterie, Blois devait devenir le chef-lieu de la royauté provinciale. La gentilhommerie ne faisait pas tous ces raisonnements : on voulait voir Paris, assister à ses pompes, se montrer aux halles, humilier la maison de Guise. Tous les suivants de la reine de Navarre, Ségur, La Noue, Lavardin, Rohan, La Rochefoucauld, Caumont, de La Force, Beauvois, qui avaient vendu leurs fiefs, aliéné leurs chAtellenies pour briller à la cour et aux tournois, visaient à tout éblouir de leur magnificence ; ils étaient aises de se pavaner dans la bonne ville de Paris, autour du roi dont ils dominaient le conseil. Jeanne d'Albret pensait aussi que dans une plus grande cité elle pourrait vivre avec ses coreligionnaires en un quar-

lier séparé ; car au milieu de cette cour de Blois, si pleine de dissolulions, que pouvait espérer une âme pieuse? Elle en écrivit à son Gis, alors parmi les gentilshommes du Béarn : « La princesse Marguerite est belle et bien advisée et de bonne grâce, mais nourrie en plus maudite et corrompue compagnie qui fust jamais; car je n'en vois point qui ne s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée, qu'il n'y a apparence de religion, et ma sœur la princesse encore pis. Je vous le dis privement, le porteur vous dira comme le roy s'émancipe, et c'est pitié ; je ne voudrois pas pour chose du monde que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà pourquoi je désire vous marier et vous arrachera cette corruption, car encore que je la croyois bien grande, je le vois encore davantage. Ce ne sont point ici les hommes qui prient les femmes, bien les femmes qui prient les hommes ; si vous y estiez , vous n'en eschapperiez qu'avec grande grâce de Dieu *. » •

Toute cette gentilhommerie provinciale se disposa donc à quitter Blois pour suivre la cour à Paris. On venait de conclure, par l'entremise de Castelnau, un traité offensif et défensif avec Elisabeth ; on se promettait garantie mutuelle de ses terres, stipulations de subsides et d'archers^. Avant le départ de Charles IX, le comte Louis de Nassau avait eu une dernière entrevue politique sur la prochaine campagne des Pays-Bas : « Le roy promit que dedans peu de temps , il y enverroit l'admirai avec une puissante armée, et fut accordé entre eux que si cette guerre avoit heureuse issue, le roy auroit pour sa part tout le pays qui est depuis Anvers jusques en Picardie, et que le prince d'Orange retiendroit Hollande, Zélande et Frise. Sui\antcela, ledict prince d'Orange et son frère pourvurent à ce qui estoit requis de leur part , et le roy pria l'admirai (qui estoit revenu en cour par le mandement du roy, où il avoit esté mieux vu qu'auparavant) de penser à tout ce qui seroit propre pour l'exécution de sa promesse. Lors il sembla estre expédient, pour bien acheminer ses affaires, d'en-

' De Testai de la France sous Charles IX, ad ann. 1372.

* « Traité avec la royne Elisabeth d'Angielerre. » MSS de Bélhune, vol. cof. 868i, fol. 66. Ce traité occupait beaucoup le roi d'Espagne. Dans une de ses dépêches, Philippe II dit: « Écrivez-moi régulièrement toutes les pratiques qui ont eu lieu. J'apprends, écrit-il le 2 avril 1372 , la ligue de Charles IX avec la reine d'Angleterre; procurez-vous une copie de ce traité ; envoyez-le-moi par un courrier exprès ; c'est chose importante qui peut porter un grand préjudice à mes affaires et h notre sainte foi catholique. » Archives de Simanlas, B 32^'*.

DE LA GENTILHOMJIERIE PROVINCIALE ET HUGDENOTE. 201

voyer quelques vaisseaux en la coste de Bretagne pour empescher le secours qui pourroit estre envoyé d'Espagne en Flandre au duc d'Albe. Ce qui fut exécuté, et la charge baillée au colonel Strozzi et au baron de La Garde, auxquels le roy commanda de tirer des havres de Bordeaux et de La Rochelle quelques galères toutes équipées, et pourvoir de bonne heure à tout ce qui seroit requis pour la conduite d'icelles. On assembla jusqu'à six mille hommes de pied avec grand appareil d'artillerie et munitions. Le bruit estoit (mais par risée) que c'estoit pour aller faire quelques conquestes es terres neuves; mais, à la vérité, le menu peuple mesme disoit que c'estoit une armée pour la Flandre '. » C'est précédé par toutes ces mesures que le parti huguenot s'achemina vers Paris. La marche de la reine de Navarre ressemblait à un triomphe ; elle était tantôt montée sur un beau coursier , tantôt dans une riche litière, ne faisant pas plus de trait à dix lieues par jour, s'arrêlant le soir pour ouïr le prêche et la prière de ses ministres. C'étaient des hommes grossiers, des prédicateurs de montagnes. Jeanne ne pouvait les écouter sans qu'un sommeil subit s'emparèt de ses membres ; mais pieuse femme, elle commandait à ses sens, en travaillant à la tapisserie. Quand elle entra dans la grande cité, le peuple, morne, silencieux, ne poussa aucun cri, car les huguenots étaient désormais ses maîtres ; il y eut bien des pourparlers secrets entre les quarteniers, dizeniers et les principaux du peuple ; «où veulent-ils donc nous mener avec cette arrogance ; nefaudroit-i! pas de bonnes vespres siciliennes pour nous débarrasser de ces maudits hérétiques ? »

Il y avait à peine quinze jours que la chevalerie calviniste dominait Paris, qu'un triste événement vint frapper les deux partis et les irriter plus profondément l'un contre l'autre. Jeanne de Navarre, depuis quelque temps maladive, se mit au lit le 4 juin, et mourut cinq jours

' Sur les armements qui se faisaient en France lorsque la cour ciait à Blois : Voyrz dans les pièces de Simancas, la correspondance du secrétaire Aguillon, avant le poste dambassadeur par intérim, paquet B 32.

Ce secrétaire Afruiiion entretint pendant quelques mois la correspondance la plus active, soit avec Philippe, soit avec le duc d'Albe ; il leur donnait les moindres nou- >elles de l'arnice de terre, des armements maritimes. Il écrivait au roi d'Espagne sur le mariage, sur le traité avec la reine d'Anglelerre. L'affaire du mariage n'o»cupail qu'incidemment la cour d'Espagne : cette cour était entièrement absorbée par les armements qui avaient lieu ; car bien qu'on lui disait qu'ils étaient destines pour la Chine et autres pays d'oulre-mer , elle se doutait du véritable but : les Pays-Bas.

après ; elle avait beaucoup fatigué ; elle sortait chaque matin de son hôtel, rue de Grenelle, où elle logeait, avec Jean Guillart, évêque apostat, pour acheter dans les boutiques de métiers, de beaux meubles, bijoux et parfums qu'elle destinait aux noces de son flls Henri. On glosa longuement parmi le peuple sur cette mort inopinée ; il circula des pamphlets protestants et catholiques ; les uns contaient que René le parfumeur, « en vendant ses drogues et collets parfumés à la royne de Navarre, trouva moyen de l'empoisonner. Les autres sont d'autre advis. Tant y a que ledit René s'en est vanté depuis, et a bien osé dire qu'il avait le cas toutprest pour deux ou trois autres qui ne s'en doutoient pas. Ainsi donc le mercredi, 4^ jour de juin, elle tomba malade au lit d'une fièvre continue, causée (disoit-on) d'un mal de poumons, où de longtemps s'estoient formés quelques apostumes, lesquels esmus et irrités parles grandes chaleurs d'alors et d'un travail extraordinaire, lui enflammèrent celte fièvre dont elle mourut cinq jours après, au grand regret de ceux de la religion et joie du conseil secret *. » Les catholiques, au contraire, dirent que c'était punition du ciel contre Jézabel, la reine des huguenots. En temps de parti, rien n'arrive naturellement ; tout se traduit dans l'esprit du peuple par les trahisons et le crime ; la mort surtout, la plus fatale des conditions de l'homme, ne vient jamais par la destinée ; il y a toujours une main cachée qui la devance. L'impression fut grande parmi les huguenots ; les méfiances s'accrurent ; les pamphlets calvinistes furent remplis d'enthousiasme pour la tète qui périssait, et pleins de violence contre les catholiques. C'était une adoration pour Jeanne d'Albret ; on fit poésies, sonnets et épitaphes, toute espèce d'expression de regrets et de douleur : « On ne devoit pas s'estonner si elle n'avoit langui que cinq jours à s'envoler au ciel, car elle n'avoit en elle presque rien de mortel^ ; la vie lui ayant esté comme mort, elle ne désiroit rien tant que de gaigner le port pour s'affranchir des orages et tempestes ; après avoir tant combattu, elle devoit recevoir le prix de sa vertu ^. »

' « Brief discours sur la mort de la royne de Na\ arrc, advenue à Paris, le 9^ jour de juin 1372. »

2 S'esbahit-on pourquoi la royne de Navarre,

En sagesse et piété et bonté si rare,

N'a langui que cinq jours à s'envoler au ciel ?

C'est le peu qu'elle avoit en elle de mortel. • Car la vie, ici-bas, lui estant comme mort.

Elle ne désiroit que de gaigner le port,

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