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Cependant renoncerait-on aux avantages du pouvoir pour courir à la guerre civile? Quitterait-on cette situation de cour avec tous ses charmes, sous le prétexte d'un crime incertain? Charles IX et sa mère avaient donné les preuves de leur innocence; on avait constaté la maladie, les causes de la mort si prompte de la reine de Navarre. Coligny, séduit parla position de conflance qu'on lui avait faite, placé à la tête du conseil, développant son plan de politique, ne voulut point rompre avec le roi; il écrivit au jeune Henri de Béarn, et, en consolant ses regrets sur la mort de sa mère, il l'invitait à presser son voyage pour accomplir une union considérée comme le dernier et le plus puissant des gages offerts par le roi aux calvinistes. A cette lellre était joint le testament de Jeanne d'Albret, ardente expression des sentiments de la reine de Navarre , mais dans lequel on ne trouvait ni plaintes ni indices contre Catherine de Médicis '.
Henri de Béarn, qui prit le titre de roi de Navarre, n'avait voulu s'acheminer en la cour de Paris qu'avec une bonne suite de sa brave chevalerie provinciale. Toute cette chevalerie avait fait d'incroyables sacriflces, avait engagé ses terres pour paraître dignement sur l'autre rive de la Loire , car il fallait relever l'honneur des châtellenies du midi. Ils étaient au nombre de plus de mille, armés de toutes pièces. Quand ils entrèrent par la porte Saint-Antoine, les quarteniers furent presque effrayés de cette attitude des huguenots ; puis venaient par groupes de vingt, trente hommes , les plus pauvres des calvinistes avec leur chapeau à larges bords , leur justaucorps , serrés dans les pourpoints et fraises, le visage sévère, l'œil morne, quelquefois précédés de leurs ministres à cheval. La multitude catholique les vit passer dans les rues étroites de la cité, le long des murs au delà de la Bastille ; elle fixait sur eux des regards inquiets , des yeux de colère et de fureur ; de temps en temps sortaient des groupes les cris étouffés de huguenots^ huguenots; voilà les huguenots ! On les suivait dans les quarteniers qui leur étaient assignés ; et lorsque le lendemain iiss'iso-»
S'affranchir de icinpesles et tout mondain orage. N'est-ce pas bien raison, puisqu'elle a combattu Qu'elle reçoive aussi le prix de sa vertu?
{Pamphlets huguenots.) ' « Copie du testament de défuncte très-haute, vertueuse dame et princcjse Jeanne, par la grâce de Dieu royne de Navarre, dame souveraine de Béarn, duchesse d'Albret, de Beaumont, et duchesse douairière de Yandomois. Imprimé l'an de gràcQ 1572. »>
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lèreut les uns des autres , parcourant la >ille, tenant ciiapeau sur la lôte en face des croix au pied desquelles s'agenouillaient les confréries bénites et le peuple des halles , ce peuple ardent les menaça du geste et de la voix : « Huguenots , noaudils huguenots; ah ! les voilà qui renient Dieu et les saints. » Tout semblait concourir à rendre les religionnaires odieux à la multitude ; leur langue de Béarn et de la Gascogne était inconnue ; leur fierté féodale, la rigidité de leur costume les faisaient considérer comme des vainqueurs qui imposaient leur pouvoir à une population vaincue. Des rixes s'élevaient à chaque instant, et les ordres du roi, qui frappaient la peine de mort pour le port d'armes parmi le peuple et la bourgeoisie, ne suffisaient plus pour réprimer cette impatience de se venger d'un joug humiliant '.
Le roi de Navarre et sa chevalerie du midi avaient été accueillis avec empressement par Catherine de JVlédicis, son fils et la cour ; toute la famille des Valois était accourue pour saluer ses bons cousins de Gascogne : «Ils y furent accueillis du roy, de sa mère, de ses frères, des autres princes, de M'"* Marguerite et des princesses, comme ils le pouvaient désirer en apparence. » Charles IX ne semblait avoir qu'une idée fixe, l'union de sa sœur et du roi de Navarre. De nombreuses difficultés s'étaient élevées ; Pie V avait persisté à refuser les bulles de dispense; il s'en était si formellement expliqué, que Charles IX avait pu dire à Jeanne d'Albret avant sa mort :
« Ma tante, je vous honore plus que le pape, et aime plus ma sœur que je ne le crains ; je ne suis pas huguenot , mais je ne suis pas sot; aussi, si le pape fait trop la beste, je prendrai Margot par la main et la mènerai épouser en plein presche -. » Pie V n'était plus ; Charles IX avait mis la plus haute importance aux choix du nouveau pape, car de lui allait dépendre cette fusion de sectes et d'opinions essayées par le mariage de sa sœur. 11 écrivait à l'empereur Maxirailien : « Monsieur mou beau-père, la chrestienté a faict une grande perle par le zèle et affection qu'avoit nostre saint-père. Cette dignité doit estre remplie par personne qui ait sens et jugement pour conduire les affaires sagement ; personne n'est mieux pourvu de ces quaUtés que mon cousin le cardinal de Ferrare. Je vous prie, monsieur mon beau-père, de vouloir escrire aux cardinaux qui sont à vostre dévotion,
' Le bureau de la ville fit plusieurs ordonnances pour empêcher les rixes entre les Imguenots et les catholiques. — Reg. du conseil municipal, 1572. ' De l'estal de la France sous Charles IX, io72.
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pour donnera mondit cousin leurs voix pour l'élection du pape. Vous supplie de vouloir escrire de toute la plus grande affection qu'il vous sera possible '. u
Le roi poussait le cardinal de Ferrare, et alors le conclave élevait à la grande chaire de Saint-Pierre l'évèque de Vesti, Hugues Buoncorapagno, vieillard vénérable, tout plein de celte vaste pensée de la tiare, se proclamant comme unité religieuse contre le double danger de l'invasion des Turcs en Europe, et de l'hérésie. Grégoire Xill suivit la même ligne que son prédécesseur; dans des intérêts tout catholiques, il refusa les bulles de dispense réclamées par le conseiL Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome afln de bien expliquer au nouveau pontife la force et les intentions du parti catholique eu France. Le roi l'avait officiellement chargé de provoquer la bulle si vivement désirée. Ce n'était là qu'une mission secondaire dans la pensée de la maison de Guise.
La bulle n'arrisait pas, et plus que jamais le conseil était impatient d'en finir avec ce mariage! 11 avait été convenu qu'Userait célébrée Notre-Dame par le cardinal de Bourbon, catholique fervent, mais que ses liens de famille rattachaient au roi de Navarre. Le cardinal refusait de bénir la sainte union tant que la bulle de dispense ne serait pas obtenue; et les ministres huguenots murmuraient déjà de toutes ces déférences envers l'idole de Rome. Charles IX et la reine mère prirent une résolution soudaine pour répondre à cette double exigence : « Tost après le roy fait semblant d'avoir reçu lettres de son ambassadeur qui estoit à Rome qui lui mandoit que le cardinal de Lorraine par son autorité, crédit et dextérité, avoit finalement obtenu la dispense, et faict que la publication fust signée ; tellement que par le premier courrier il enverroit la despesche, et cependant le mariage se pourroit faire, si le roy n'aimait mieux attendre encore quelque peu. Incontinent ces lettres sont montrées à la royne mère, à sa fille et au cardinal de Bourbon. La royne fait fort la joyeuse et dit que cela suffit (comme si elle-mesme n'eust forgé les lettres), et que rien n'empeschoit de célébrer ce mariage. L'espouse et le cardinal de Bourbon s'y accordèrent, le roy déclarant qu'il falloit que ces nopces se fissent au plustost. Pour cet effet, jour fut assigné au dixhuitième d'aoust'-', »
' MSS de Colbert, vol. CCCXXXVIII, in-fol. B. R., page 391. ' De l'entai de ia France sous Charles IX. Ad auD. 1572.
Tout allait ainsi à bonnes fins. On cherchait à préparer le peuple de Paris à cette belle et grande cérémonie ; plus la multitude était irritée contre les huguenots, plus un voulait effacer ses préveniions par l'éclat des fêtes, la splendeur des épousailles. Les opinions étaient travaillées par les prédictions astrologiques, si puissantes alors. Si quelques ardents catholiques disaient tout bas « que les nopces seroient vermeilles » pour indiquer qu'elles ne se passeraient pas sans conflits armés, des devinations populaires annonçaient « que le saiact mariage du magnanime et généreux roy de Navarre, ensemble de très-honorée dame Marguerite de France, laquelle comme veut L'Ipian, sera dicte mère de famille, sera un mariage dont n'en fut vu un plus heureux en France depuis la souvenance des hommes. Et t:e présent mariage n'est autre chose sinon une conjonction du masle avec la femelle, et sera rempli de plusieurs beaux fils et filles. Ainsi soit-il. Puis , les advertissemens si le roy de Navarre et sa femme s'entr'aimeront et s'ils vivront longuement ; s'ils auront des enfans, s'ils seront fils ou filles ; s'ils seront beaucoup sujets à maladie, et à quelles; à sçavoir quand ils seront bien sains; pour cognoistre quand ils seront mal disposés. Maistre Abbatia l'aslrologue donnoit ensuite une recette excellente au roy et à la royne de Navarre pour se bien disposer : faire une potion de prunes de Damas, des bonnes, cuites en de l'eau de mer, dans laquelle on feroit dissoudre certaines fortes drogues avec une bouteille sirop de Vénus; il l'avaleroit à quatre heures du matin. Voilà pour ledict roy. 3Iadame Marguerite prendroit aussi une potion de racines sauvages, feuilles •de chesnes et plantes de safran, gingembre et autres avec dudit sirop. Lesquelles receptes, suivant l'astrologue, rendront incontinent les corps mal disposés en leur premier estre * . » Toutes ces précautions qu'on prenait afin de calmer l'effervescence des Parisiens étaient impuissantes ; bien qu'à l'hôtel de ville des ordres eussent été donnés pour que les échevins et officiers assistassent à la fête.
« Cejourd'huy 16* jour d'aoust 1572, suivant la semonce et commandement ci-devant faicte aux sieurs prévost des marchands et
' <( Prognoslicalion sur le mariage de irès-hoiioré et Irès-aymé Ilcnry, parla grâce de Dieu roy de Navarre, et de Irès-illusire princesse Marguerite de France, t;alculée par M'= Bernard Abbalia, docteur-médecin et astrologue du très-cbnslien roy de France, et dédiée à sa majesté. Paris, Guillaume ('c ^'yvcrd, imprimeur» 1-572. »
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eschevins de la part du roy d'eux trouver en l'église de Nostre-Dame de Paris le jour de demain matin pour assister à la solennité dii mariage de Madame, sœur du roy avec le roy de Navarre, auroient esté expédiés mandements auxdicts sieurs conseillers, quarteniers, bourgeois et archers. » Suivent les mandemens de par lesprévotdes marchands et échevins, quarteniers, aux dizeniers , capitaines des nrchers : « Plaise vous trouver lundy prochain, de six attendant sept » heures du matin, à cheval devant l'hostel de ceste ville pour nous » assister et accompagner en l'église de Paris au mariage de Madame, » sœur du roy ' . » Et le lundi IS*" jour desdits mois et ans en suivant ladite semonce et mandements, « MM. les prévost des marchands et eschevins vestus de leurs robes mi-partie de rouge et tanné; à sçavoir ledict sieur pérvost, de satin, et lesdicts sieurs eschevins, de drap, accompagnés des procureurs du roy et des conseillers, quaitenierset bourgeois de ladicte ville , seroient partis tous à cheval de l'iiostel d'icelle ville environ l'heure de dix heures du matin et allés en ladicte église. Devant eux marchoient les greffiers et les dix sergens de la ville avec leur robe mi-partie , et les archers, arquebusiers, arbalestriers avec les hoquetons et hallebardes, tous à pied ; entrés dans l'église, ils s'assirent sur des chaises placées dedans le chœur de ladicte église, et tous ouyrent la grande messe , dicte et célébrée par M. le cardinal de Bourbon. Et après furent lesdicts sieurs prévost des marchands et eschevins, conseillers, quarteniers et bourgeois, suivant la semonce qui leur en avoit esté faicte, souper au banquet dudict mariage qui fut ledict jour faict au palais où estoient le roy, la royne, la royne sa mère, Messieurs ses frères, princes, princesses, prélats et seigneurs^. »
En effet, le 18 août au matin, jour fixé pour la grande et belle cérémonie des espousailles « le roy de Navarre , conduit par les ducs d'Anjou et d'Alençon frères du roy ; les princes de Condé et marquis de Gonti son frère , duc de Montpensier , prince Dauphin , duc de Guise, d'Aumale et de Nevers , les mareschaux de Montmorency , Damville, de Cossé, de Tavannes, de Savoye, l'Admirai, le comte de La Rochefoucauld et fort grand nombre d'autres grands seigneurs tant d'une que d'autre religion, alla trouver madame IMarguerile en
Regist. de l'hâtel de ville, X , fol. o cl 6. Ibid»
l'évesché de Paris. Ce jour-là les roys de France et de Navarre, les ducs d'Anjou et d'Alençon et le prince de Condé estoient vestus d'une mefenae parure qui estoit d'un accoustrement à fond de salin jaune pasle, tout couvert d'enrichissement de broderies d'argent, relevé en bosse, enrichi de pierres et pierreries. Les autres princes et seigneurs catholiques estoient vestus de diverses couleurs et façons, avec tant d'or, d'argent et pierreries que rien plus; noais quant aux seigneurs de la religion , ils n'esloient vestus que de leurs habits ordinaires ' . « Le peuple remarqua cette simplicité grossière et insultante des gentilshommes provinciaux, méprisant ainsi les pieuses cérémonies du catholicisme. Ce fut bien pis encore lorsque le cortège s'avança de Tévêché vers la grande église de Notre-Dame, et qu'on vit que les huguenots refusaient d'entrer sous le saint portique : «Ladicte dame Marguerite, conduite par le roy son frère , estant vestue d'une robe de velours violet semée de fleurs de lys, avec le manteau royal aussi bordé tout à l'enlour de fleurs de lys; une couronne impériale sur la teste , faiclede grosses perles, enrichie de diamants, rubis et autres pierres précieuses de valeur inestimable , et estoit suivie par la royne sa mère, par la royne régnante, la duchesse de Lorraine et de toutes les princesses , dames et damoiseUes de la cour , vestues de toile d'or et d'argent et d'autres vestemens précieux. Les cent gentilshommes raarchoient devant , tenant les haches au poing , puis les héraults d'armes avec leurs cottes accoutumées, les gardes, officiers de la maison du roy, trompettes, clairons, haut-bois et autres instrumens. Furent lesdicts futurs espoux conduits par une galerie qui avoit esté dressée tirant depuis l'évesché, tout le long du temple Nostre-Dame (qu'on appelle) jusqu'au-devant de la grande porte dudict temple, audevant de laquelle a\oit esté basti un grand eschafaud, eslevé à la vue d'un chascun. Sur lequel le roy de Navarre et la sœur du roy furent espousés par le cardinal de Bourbon , oncle dudict roy de Navarre, avec certain formulaire que les uns et les autres n'improuvoient point. Ce faict, le roy de Navarre se retira en une cour près du temple avec le prince de Condé, attendant que l'espouse eustouy la messe. Puis après tous ensemble retournèrent à l'évesché où fut faict le disuer ce jour-là. »
Ainsi donc le roi de Navarre n'avait pas ouï la messe, n'avait point
' « Discours des nopccs du roy dc^'avarrc cl de la sœur du roy. » 1372.