DE LA GE.NTILUOMMERIE PROVINCIALE ET HUGUENOTE
voulu entrer dans la vieille calhédrale , protectrice de la sainte ville de Paris et de la bonne bourgeoisie. Les gentilshommes huguenots, se promenant dans le parvis, jetaient des yeux de mépris sur ces figures de saints ciselés qu'ils auraient abattus de leurs masses d'armes, sur les drapeaux de 31oncontour qu'on apercevait suspendus aux longues ogives , et la multitude qui se groupait autour d'eux faisait entendre ces cris lugubres : « Mort aux maudits huguenots , aux contempteurs de la messe ! » Le roi Charles fut à peine salué de quelques acclamations ; on le savait alors dans les intérêts de Coligny et sous son influence absolue. Il y eut des cris plus nombreux de K Vive Catherine ! » Les bourgeois, instruits de tout, n'ignoraient pas que la domination des cahinistes commençait à lui èlre insupportable. Les grandes acclamations, les joies véritable?, les sympathies du peuple furent tout entières pour Henri de Guise, le grand duc de Guise : « Le voilà, tête nue, » criait-on sur tout le parvis Notre- Dame, et le héros populaire souriait avec grâce, saluait cette multitude qui touchait ses habits et baisait ses mains*.
A la cour tout était pompes, tout cherchait à célébrer l'union des deux croyances , personniûées dans les maisons de Valois et de Navarre^ ; on balait nuit et jour ; ce n'était que fêtes et mascarades où se mêlaient huguenots et catholiques : « Après souper fut commencé le bal par le roy. Cela dura peu , à cause de la mascarade où le roy estoit. Premièrement se présentèrent trois grands chariots qui esloient trois grands rochers ou escueils de mers tout argentés; sur chacun desdits chariots y avoient cinq musiciens jouant de diverses sortes d'instrumens qui rendoient une grande mélodie. A la cime d'un des chariots estoit ce chantre tant renommé, Estienne Le Roy, qui faisoit retentir toute la salle de sa voix harmonieuse. Après venoient sept autres chariots aussi argentés, dont les trois esloient trois rochers couverts de coquilles et d'une inûnité de petits animaux de mer ; à la cime il y avoilune loge faicte avec quatre colonnes, et dans ladicte loge un dieu marin assis. Les autres quatre esloient quatre lions marins, aussi tout argentés, ayant le devant comme un lion et
' De Testât de la France sous Charles IX , lome I.
* Beaucoup de pamiiblels contre les huguenots furent alors répandus parmi le peuple. J'en ai trouvé un assez curieux sous ce titre : « Remontrances à une religieuse sur le débauchemenl de plusieurs abusées par les nouveaux évangélistes. » Paris, Richard, 1572, in-12.
le derrière comme un poisson, la queue entrelacée, haut, eslevée, et à la cime d'icelle une coquille d'argent, dans laquelle estoit pareillement assis un dieu marin. Et un chariot estoit un cheval marin sur lequel estoit assis Neptune, roy de la mer, avec son trident en main. Sur ce chariot estoit le roy de France. Sur les autres estoient les frères du roy, le roy de Navarre, le prince de Condé, le prince dauphin , le duc de Guise et le chevalier d'Angouîesme ; ils chargèrent tjuelques princesses et dames sur ces chariots ; puis ayant faict quelques danses, chacun se retira pour ce soir. Voilà quel estoit le meslange de ceux de la religion avec les catholiques * . »
Le lendemain le bureau de la ville donna sa fête; mais celle-là fut plus signifiante, car elle était toute catholique : « Y avoit le paradis dressé, l'entrée duquel estoit desfendue par trois chevaliers armés de toutes pièces, qui estoient le roy et ses frères ; à main gauche estoit l'enfer, dans lequel y avoit un grand nombre de diables et petits diabloteaux faisant infinies singeries et tintamarres avec une grande roue tournant dans ledit enfer tout environnée de clochettes. Le paradis et l'enfer estoient divisés par une rivière dans laquelle y avoit une barque conduite par Caron , nautonnier d'enfer. A l'un des bouts de la salle et derrière le paradis estoient les champs Élysées : à sca- Yoir, un jardin embelli de verdures et de toutes sortes de fleurs ; et le ciel empyrée, qui estoit une grande roue avec les douze signes, sept planètes et une infinité de petites estoiles faictes à jour, rendant tine grande lueur et clarté par le moyen de lampes et flambeaux qui estoient artificiellement placés et accommodés par derrière. Geste roue estoit en continuel mouvement, faisant aussi tourner ce jardin, dans lequel estoient douze nymphes fort richement accoutrées. Le bal parachevé, les chevaliers qui estoient dans l'enfer furent délivrés, et après se mirent à combattre et rompre les picques en foule ; la salle estoit toute couverte d'esclats de lances. Le combat fini, on mit le feu à des traisnées de poudre qui estoient autour d'une fontaine dressée quasi au milieu de la salle, d'où s'esleva un bruit et une fumée qui fît retirer chacun. Tel fut le passe-temps de ce jour, d'où l'on peut conjecturer quelles étoientles pensées du roy et du conseil secret parmi telles feintes. On sçait comme leurs flatteurs ont allégorisé
' « Des festes du mariage du roy de Navarre, 1372. » (Brochure.) Voyez aussi les estampes du cabinet du roi qui reproduisent les fêles. (Collection du règne de Charles IX.)
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depuis sur tels jeux, disant que le roy y avoit chassé les huguenots dans l'enfer • . »
L'interprétation que les partis donnaient à ces jeux fait assez voir quelle était la situation des opinions hostiles, et s'il était possible d'espérer une conciliation sincère. Henri de Navarre et Marguerite de Valois, si antipathiques l'un à l'autre, ayant tous deux leur amour en d'autres cœurs, pouvaient être considérés comme l'expression symbolique de ce mariage forcé qu'on imposait au catholicisme et à la huguenoterie. Tous ces bals, toutes ces fêtes, le peuple de Paris les repoussait ; la cité se croyait occupée militairement par les huguenots, par les étrangers arrivés des autres bords de la Loire, dont la langue inconnue, les mœurs et la foi étaient le sujet des haines publiques. Un châtelain du Béarn et du Dauphiné était plus étranger aux halles de Paris qu'un Italien , un reître d'Allemagne , et lorsqu'il fallut recourir aux vêpres siciliennes , toute la population prit les armes comme au jour de la délivrance d'un joug si odieux dans les idées exaltées de la multitude.
' « Discours des nopces du roy de Navarre et de Madame, sœur du roy, lo72. » ( Pamphlet huguenot.)