CHAPITRE XXXIX
Inquiétudes de l'Espagne. — Intrigues de don Diego de Çuniga. — Méfiances des liijguenols. — Crédulité de l'amiral. — Il se déclare contre Catherine de Médicis. — Politique de la reine mère. — Elle se rapproche des Guise. — Réactions dans les iTovinccs. — Vengeance des Guise contre la maison de Châlillon. — L'amiral Coligny arquebuse.
La grande pensée de l'amiral Coligny était toujours de pousser le roi à la guerre contre l'Espagne ' ; les huguenots de France prêtaient la main à ceux des Pays-Bas, et la nouvelle influence de la maison de Béarn à la cour et dans le conseil réveillait ses anciennes prétentions sur la province de Navarre conquise par l'Espagne ^. On sent donc toutes les inquiétudes de Philippe II quand il apprit le départ du comte Louis et d'un corps de gentilshommes français pour la Flandre. A la prière de la reine il avait rappelé don François de Alava , dont les menaces étaient trop vives et les démarches trop visibles : il avait été suppléé par le secrétaire Aguillon, esprit actif, correspondant tout à la fois avec le duc d'Albe et le conseil de San- Lorenzo. Vers le milieu de l'année 1572, Philippe II envoya don Diego de Çuniga, caractère délié et remuant, propre à suivre les affaires de France. Quand don Diego arrivait à Paris , le parti protestant était dans toute sa force ; l'ambassadeur se retira un moment
' Quelques membres du conseil étaient formellement opposés à cette guerre. Voyez Avis de M. de Morvilliers au roi Charles IX contre la proposition de porter la guerre aux Pays-Bas. (Biblioth. du Roi, MSS de La Marre, cot. lo9i, fol. 139.)
* Voyez les dépêches des archives de Simancas, cot. lî, 33-34.
pour manifester sa désapprobation; mais les ordres précis de Philippe II lui imposèrent le devoir de ne point quitter la résidence royale de Blois ou de Paris, et de trouver le moyen de séparer le roi et son conseil des hérétiques qui les dominaient alors *.
La nature des choses rapprochait don Diego du parti catholique, et ce parti vaste, populaire, avait de larges ramifications. L'ambassadeur en saluait les hommes influents, le duc de Guise surtout, dont les mécontentements éclataient d'une manière publique et armée ; il prévoyait et préparait avec lui les chances, dans un avenir très-prochain, d'une réaction inévitable : on savait les griefs de Catherine de Médicis contre Coligny, qui cherchait à la supplanter dans le crédit qu'elle exerçait sur Charles IX. Catherine, tête de pouvoir et femme d'ambition, n'avait aucune conviction bien arrêtée; à vrai dire, elle eût même préféré les huguenots, parce que, opinion faible par rapport aux masses, ils avaient besoin de l'autorité royale pour grandir et so fortifler ; tandis que les catholiques et le duc de Guise se protégeaient par leur propre puissance. Lors de la paix de Saint-Germain, elle entra de bonne foi dans la ligne nouvelle que suivait le conseil ; néanmoins, comme les esprits habiles qui ne marchent pas tout d'une pièce, Catherine ne rompit pas avec le roi d'Espagne ; elle conserva avec Philippe II une correspondance active. A tous les événements on la voit lui écrire dans les termes les plus tendres, les plus affectionnés : une dépêche du 6 janvier 1572 le félicite sur la naissance de son fils ; Catherine s'en réjouit comme d'un grand bien, « ce qui ne peut que rassurer nos liens de bonne amitié; M. de Saint-Gohard a charge de vous en parler plus au long * . » Lors du mariage du roi de Navarre avec sa fille, la reine mère écrivait encore à Philippe II, s'excusant de cette union, que l'Espagne voyait avec jalousie :
« Monsieur mon fils, ra'asseurant que le cardinal Alexandrin devoit faire entendre à vostre majesté la response que le roy mon fils et moy lui Gsmes sur le propos qu'il nous tint du mariage du roy de Portugal et de lïia fille, cela a esté cause que n'avons faict nulle response an père général des jésuites, ni à la lettre de vostre majesté, sçachant que die se devoit bien souvenir de la response qu'elle nous avoit faict faire par les lettres du sieur de Fourquevaux, lors ambassadeur auprès de
' Archives de Simancas, co(. B, 33.
- IbiJ., n, 33 »8.
vostre majesté, que de dix ans le roy de Portugal ne se pouvoit marier, comme les lettres que nous avons encore en font foy, chose que je ouys à mon grand regret, pour n'avoir jamais eu plus grand désir que de voir advenir ce mariage ; et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance pour la response que ledict de Fourquevaux nous manda, le roy mon fils, jugeant que le mariage que la royne de Navarre lui requéroit de sa sœur avec son fils lui apportoit commodité à ses affaires, lui a accordé sadicte sœur pour espouser son fils le priuce de Navarre, ce que je trouve bon, puisqu'elle est en lieu qu'elle sert au roy mon fils et à ce royaume; de quoy j'ay bien voulu advertir vostre majesté, comme je feray toujours de tout ce qui nous touchera, car nous sommes, par la grâce de Dieu, bien bons amis, et je puis vous asseurer que le roy monsieur mon fils ne commencera jamais à rompre ou diminuer la paix qui est entre vous, comme je m'asseure aussi que vostre majesté ne lui en donnera nulle occasion '. »
Ces relations n'étaient point ignorées du parti huguenot ; on savait que la reine ne laissait passer aucune occasion de rendre service au roi d'Espagne, et lorsque fut connue la triste défaite des calvinistes français en Flandre, sous la conduite de Genlis, un cri universel se fit entendre parmi eux. On accusa Catherine de Médicis, et plusieurs de ses conseillers , d'avoir révélé tous les secrets de l'expédition et ses forces. Comme il arrive toujours quand un grand parti est resté longtemps maître des affaires, les catholiques avaient conservé dans leur intérêt plusieurs des membres du conseil. On voit déjà dans une dépêche du secrétaire Aguillon, datée de Blois, qu'il savait tout ce qui se passait en ses délibérations : « Je cognois le secret du duc de Nevers ; j'ai conféré avec un de ses confidens ; je n'ai pu lui tirer autre chose, sinon que le roy et la royne désirent continuer la paix et amitié avec le roy notre seigneur, et qu'on n'arme ni contre luy ni pour aucune chose qui le touche ^. » Les archives de Simancas conservent encore la preuve que Charles IX ne voulait pas rompre avec l'Espagne. Plusieurs dépêches existent du mois de mai au mois d'août, époque de la haute influence des huguenots. Le 3 mai 1572, l'ambassadeur de France écrivait au roi d'Espagne : a Sire, le roy trèschreslien, mon maistre, m'a envoyé un courrier par lequel il me
' Archives de Simancas, B, 37 *•'.
* Dépèche au duc d'Albe, archives de Simancas, B, 32 ".
commande très-expressément faire entendre à vostre majesté infinité de particularités, les unes touchant le fait commun de vos majestés, et les autres son particulier, desquelles toutefois comme à son bon frère, il m'ordonne les lui faire entendre : vostre majesté me commandera quand elle trouvera bon que je l'aille trouver, à ce qu'elle soit servie *. »
De quoi s'agit-il dans ces affaires si essentielles, si secrètes? Dans l'audience accordée le 10 mai à Aranjuez, l'ambassadeur dit à Philippe « que le duc d'Albe avoit envoyé M. de Villerbal pour sçavoir si l'armée qui se trouvoit en France estoit dirigée contre les Estats de sa majesté catholique ; on lui avoit respondu en l'asseurant que cela n'estoit pas ; le roy de France estoit jaloux de garder l'heureuse paix et amitié qu'il avoit avec sa majesté, et que l'armée ne seroit envoyée pour aucune chose qui regardast le roy. » Ensuite toutes ces communications secrètes touchent au mariage de Henri de Béarn avec la sœur du roi, union qui doit favoriser le service de Dieu et la paix dans le royaume de France ^.
En arrivante Blois, Goligny avait eu l'ambition de s'emparer absolument du conseil et d'en exiler l'autorité de la reine mère; il savait que cette vieille influence se faisait partout sentir ; et d'ailleurs il ne pouvait gouverner à l'aise qu'après avoir obtenu ce premier et important résultat. La tactique à suivre n'était pas difficile; Charles IX atteignait sa vingt-troisième année; n'était-il pas temps de gouverner lui-même et de secouer cette lourde tutelle de sa mère? Goligny offrait le secours de son bras et la nombreuse gentilhommerie provinciale à ses ordres. Catherine, prévenue par l'ambassadeur espagnol des intrigues de Coligny, se rapprocha du duc de Guise, et dès lors le parti catholique eut une action de plus dans le conseil.
Les choses ne pouvaient plus longtemps demeurer dans la situation où elles étaient arrivées. Le duc de Guise avait fait une violente attaque contre le vieux Goligny, et, fort de la puissance du peuple, il l'avait accusé en face du roi d'être le meurtrier de son père ; Charles IX, effrayé des résultats de cette poursuite, avait appelé
' Archives de Simancas, cot. B, 33 *'.
2 Ibid., cot. B, 33 •'. — Ce que l'ainLassadeur de France dit à sa majesté, de la part de son roi : « Le dixo que el rey su hermano le haria saber como ténia ooncertado el casamiento de madama Margarila su licrmana con el principe de Bearue, séria un ncgocio en gran servicio de Dios y provecho de aquel reyno. »
auprès de lui l'amiral , et dans l'abandon d'une entière confiance lui avait dit : « iMon père, vous sçavez que vous m'avez promis de n'offenser personne de tous ceux de Guise tandis que vous demeurerez ici, et eux semblablcment m'ont promis de vous respecter et tous les vostres '. Je me persuade et ai ceste ferme opinion que vous me tiendrez votre promesse; mais je ne suis pas si asseuré de leur foi comme je suis de la vostre; car, outre que c'est à eux de se venger, je cognois leurs bravades et la faveur que ce peuple leur porte. Parquoy je ne voudrois point qu'ils fissent chose qui tournast à votre dommage et que mon honneur y fust intéressé; attendu, comme vous sçavez, que sous ombre de ces nopces, ils se sont trouvés ici bien accompagnés et bien armés. Et pourtant, s'il vous sembloit bon, j'avois pensé que ce ne seroit point sans propos, si je faisois venir les gardes de mes arquebusiers pour plus grande seureté de tous, de peur qu'à l'improviste ils ne vous puissent endommager aucunement, les faisant venir sous la conduite de tels et tels capitaines, en nommant des hommes qu'il sçavoit bien n'estre pas suspects et dont l'admirai ne se pust desfier. Lequel ayant entendu le discours du roy, et le trouvant fort gracieux et amiable et faict avec simplicité, le remercia, adjoustant que tout ainsi que cela estoit entièrement en sa puissance, qu'aussi il s'en rapportoit à tout ce que sa majesté en feroit. Et quant h luy, que les arquebusiers ne lui desplaisoient point, d'autant que les gardes sont toujours bonnes-, » L'amiral Coligny sentait trop bien la situation du parti calviniste pour refuser un tel secours de protection royale ; les opinions de Paris lui étaient connues ; il savait que la chevalerie provinciale, même réunie, ne pouvait résister aux cinquante mille habitants que les quarteniers, au premier signal, pouvaient avoir sous les armes. Le roi, pour protéger le? huguenots, « fit venir douze cents arquebusiers qui furent mis une partie à l'entour du Louvre et le reste envoyé en d'autres endroits de la ville à l'escart ; afin qu'on ne sceust point au vray quel nombre il y avoit ^. »
De toutes parts arrivaient des provinces la nouvelle de certaines émotions populaires, de vespres siciliennes contre les hérétiques; il y avait eu massacres à Orange, à Troyes. Le parti huguenot épouvanté écrivait lettres sur lettres à l'amiral qui, dans son innocente sôcurilé,
' De Testât de FrjRcc sous Charles IX, ann. loT2. * « Piopos du roy pour affiner radmir.il, u Poris, aoill 15T2. De l'csiat de France sous Cliorlcs IX, tome 1.
ne croyait aucun avis. Coligny répétait à Charles IX « qu'il n'avoit pas esté du tout esmu des assemblées qu'avoient faictes ceux de Guise; seulement il a mis vingt-cinq arquebusiers pour la garde de sa maison, et il a adverti ses amis de se tenir prests. Il adjoustoit qu'il avoit bien les moyens de réprimer de pareilles tentatives, mais la crainte de lui déplaire et désobéir le retenoit, et puis il désiroit entretenir la paix et amitié dans le royaume qui en avoit fort besoin. Ainsi qu'il l'avoit dit de vive voix à Blois à sa majesté, il préférera toujours l'intérest public à son particulier. Il adjoustoit qu'il avoit sceu que les préparatifs que faisoient ceux de Guise étoient contre lui, vu les bruits qu'eux et leurs serviteurs faisoient courir, et la mauvaise volonté qu'ils lui portent ; cependant ils trouvoient estrange que ces messieurs osassent s'opposer à la volonté royale, en s'efforçant de rompre le mariage de madame vostre sœur, et ne sçais ce qu'ils feront encore s'ils s'attaquent à vostre majesté. Cependant il ne vouloit plus en parler, crainte qu'on pensast que la passion ledominoit. Il asseuroit le roy qu'il ne donneroit aucun plaisir ni advantage à ses ennemis pour prendre les armes. Puisqu'il plaistà vostre majesté que je me contienne avec moy, je le ferai, sire; mais je vous prie que ce ne soit ni à ma honte et défaveur; faictes différence entre ceux qui font bien ou mal. Il envoyoit M. de Téligny, son fils, lui parler de bouche, car dans sa lettre il avoit peur d'être ennuyeux ' . »
Rien de plus crédule que ce caractère de Coligny ; fasciné par la cour, par l'ambition du pouvoir, il compromettait son parti, le livrant pieds et poings liés. Ceux de La Rochelle lui écrivaient pour se plaindre des menaces que faisaient maintes gens de guerre sous les ordres de M. Strozzi : tous les jours il en arrivait ; « ces gens disoient tous apertement, que sans la promesse du sac de cette ville ils ne se fussent mis aux champs. Ils nous admonestent chacun de nous tenir sur nos gardes, ce que nous faisons avec grande incommodité, en ce temps de la récolte des fruits. Nous croyons que leurs majestés n'entendent ces choses ; mais les événemens en sont si dangereux qu'une faute faicte, qui ne se recouvre jamais, en tel cas seroit notre entière ruine. Et confians que nous soyons en M. de Strozzi , par toutes ses déclarations de bonne volonté et de nous faire bon et honneste traitement, toutefois nous sommes en suspend et doutons que nous devons faire.
' MSS (le Bcthune, vol. coîé 8702, fol. 2{f.