II. Il
Ils despeschoient un porteur, afin que selon sa grande prudence l'admiral leur donnast bon conseil , et que selon iceluy, ils se puissent conduire et gouverner. » Cette lettre est signée des maire, échevins et pairs de la ville.
L'amiral répond le 7 août 1572 : « Vous n'avez, Dieu merci, nulle occasion de craindre, car il n'en a point d'apparence. Vous vous pouvez asseurer que si j'eusse cognu qu'il y eust eu quelque^occasion de défiance, je n'eusse pas failli de vous en advertir, ayant en telle affection vostre ville, que j'en aurai toujours soin et m'emploierai de tout mon pouvoir pour sa conservation et le bien de chacun de vous. Je vois, grâces à Dieu, le roy si bien disposé à l'entretènement de la paix avec ses subjects, que nous avons tous occasion de le louer. De Paris, vostre entièrement bien bon ami , Coligny *. »
L'instant approchait où la colère du peuple allait éclater. Il est puéril de croire que le mariage de Henri de Béarn avec Marguerite de Valois avait été arrêté dans le dessein de réunir toute la noblesse calviniste à Paris, afin de s'en débarrasser par un grand carnage. Ceci put être conçu par quelques têtes du parti catholique ; on put envisager la possibilité d'un massacre général des huguenots , coup d'État de sang qui était comme une nécessité du catholicisme pour ressaisir le pouvoir. Mais cet événement ne fut ni préparé ni concerté avec tant de soins; il arriva comme arrivent toutes ces fatales exécutions populaires, par un mot , par un acte, par un accident : quand les choses en sont venues à un certain point, un signal suffit pour l'explosion, et elles éclatent plus épouvantables encore qu'on avait voulu le faire. Se débarrasser des huguenots était une idée familière à la multitude ; on avait essayé la guerre, les édits, les persécutions ; on tenta la tuerie, et il ne faut en accuser personne : le mouvement des partis, un fanatisme d'opinion, furent les mobiles de la Saint-Barlhélemy. En révolution , souvent il faut effacer les noms propres pour distribuer le blâme ou l'éloge : les masses font le bien et le mal.
Il est constant que l'amiral Coligny avait pris un grand ascendant sur l'esprit du jeune roi Charles IX; je ne crois pas à une dissimulation de deux années , à tous ces témoignages de confiance pour arriver après un si long temps à un coup d'État. Le conseil fut entraîné par les passions de son parti ; il ne pouvait se placer au milieu des calvi-
' Bibl. du Roi, portefeuilles FonlaDieu,n»s 324,325, 326.
nistes qui n'étaient pas assez forts et avaient contre eux le peuple; il alla donc avec le mouvement qui emportait aux excès catholiques. On a fait de Charles IX un monstre, de Catherine de Médicis une figure sanglante de femme ; l'un et l'autre luttèrent longues années contre une réaclion qu'ils furent obligés de seconder. Quand on lit les histoires des écrivains modernes sur cette époque , on dirait qu'il s'agit de petites intrigues de marquis et de cour, en face pourtant de la puissante histoire de ces masses qui broient les hommes et les choses.
Après les noces de Henri de Navarre, les catholiques n'en pouvaient plus; Catherine, qui s'était réunie aux Guise, était placée au centre de ce mouvement dont elle calculait la prochaine et inévitable influence. Charles IX seul restait uni aux calvinistes et concertait avec Coligny l'expédition de Flandre contre le roi d'Espagne. Alors eut lieu peut-être cette conférence secrète entre Catherine et son fils, dans laquelle, déployant toutes les forces du catholicisme, elle lui montra les hérétiques prêts à rompre la paix, appelant encore une fois les reîtres , les Anglais, pour soutenir la petite minorité de leur parti. Elle fit quelque impression sur l'esprit de Charles IX; mais l'amiral s'était emparé de toutes les idées du jeune prince; il favorisait son émancipation de la chaîne pesante dont Catherine de Médicis l'accablait depuis l'enfance. Les partis étaient prêts; il fallait que la guerre recommençât d'une manière quelconque; l'imprudence des huguenots n'avait pas de bornes. La Noue d '■clare « qu'il y en avoit de bien hardis et de bien décontenancés parmi les siens, » et les siens formaient une opinion odieuse aux métiers, aux halles, aux confréries.
Charles IX couvrait de sa protection la noblesse calviniste, occupant militairement Paris. Quelques jours après les massacres arrivés à Rouen, à Orange» le roi écrivait au gouverneur pour empêcher toute prise d'armes, « Monsieur , encore que je me tienne toutasseuré que suivant plusieurs lettres que je vous ai ci-devant escrites, et le soin que vous avez pu cognoistre que j'ai d'empescher mon peuple de foulleet d'oppression, vous donnerez tout le meilleur ordre qu'il vous sera possible en l'estendue de votre gouvernement, à ce qu'il ne s'y lève aucuns gens de guerre, tant de pied que de cheval, sans mes commissions , et que vous vous employiez vertueusement à rompre et tailler en pièces ce qui s'en pourroit jà estre levé ou s'en lever par ci-
après : néanmoins, pour avoir ce faict tant à cœur, comme je l'ai, premièrement, pour conserver ce qui est dû à mon autorité, puis, pour le bien et soulagement de mon peuple, duquel j'ai le mesme soin que doit avoir un père pour ses propres enfans , je vous fais derechef ce mot, pour vous dire que surtout si désirez faire chose qui me soit fort agréable, vous ayez à vous enquérir soigneusement s'il se trouve dedans l'estendue de vostre gouvernement aucuns gens de guerre ainsi levés sans mes commissions, auxquels sur le premier advertissementqui vous en sera donné, vous ferez courir sus avec toutes les forces que pourrez mettre ensemble , en usant de tel devoir et diligence, que lesdictes levées puissent estre rompues et taillées en pièces avant qu'elles aient loisir de se grossir et de faire sentir à mon peuple la foulle et oppression qu'il en a reçues par ci-devant ; vous asseurant que la plus agréable nouvelle que je pourrai avoir de vous, ce sera que vous ayez satisfait à cette mienne volonté et intention, si l'occasion s'en présente, dont vous me donneriez incontinent advis *. »
Il y avait alors en chaque opinion des hommes secondaires, hardis aux coups de mains, et qui se chargeaient d'expédier quelques-unes des hautes tètes du parti opposé. Dans les mœurs du temps, ces assassinats à coups d'arquebuses ou de pistoles étaient chose naturelle ; Tout fanatisme enfante des dévouements ; Coligny n'eut pas besoin d'à presser Poltrot pour qu'il frappât François de Guise ; et Henri de (iuise ne dut pas presser beaucoup JVIaurevel pour venger la mémoire du grand capitaine : « Le vendredi 22 d'aoust, dès le malin, Maurevel agence son arquebouse et attend de pied coy l'admirai , lequel estoit entré le matin au cabinet du duc d'Anjou, par son commandement, avec les mareschaux de Cossé et de Tavannes, pour rapporter leur advis sur l'accord d'un différend esmu de longtemps entre les sieurs de Guerchy et de Tianges. Le mareschal de Damville y fut appelé , et l'envoya-t-on quérir par le sieur de Cornaton ; mais il s'excusa sur ce que le roy lui avoit commandé d'accorder une autre querelle entre deux gentilshommes. Au sortir de là , comme il alloit en son logis , ayant trouvé le roy qui sortoit d'une chapelle qui est audevant du Louvre, le ramena jusques dans le jeu de paulme (où le roy et le duc de Guise , ayant dressé partie contre Téligny et un autre gentilhomme, jouèrent quelque peu) , puis en sortit pour s'en aller
* MSS de Bélhune, vol, coté 8717, fol. 149.
disner en son logis, accompagné de douze ou quinze gentilshommes. Il ne fut pas à cent pas du Louvre, que d'une fenestre treillissée du logis (où logeoit ordinairement Villemur , précepteur du duc de Guise), lui fut tiré une arquebousade avec trois balles, sur le point qu'il lisoit une requeste, allant à pieds par la rue. L'une des balles lui emporta le doigt indice de la main droite, de l'autre balle il fut blessé au bras gauche. Lorsqu'il fut atteint, le sieur de Guerchy estoità son costé droict d'où lui fut tirée l'arquebousade, et à son gauche l'aisné des Pruneaux; ils furent fort esbahis et esperdus, et tous ceux qui estoient en la compagnie. L'admirai ne dict jamais autre chose, sinon qu'il monstra le lieu d'où on lui avoit tiré le coup et où les balles avoient donné ; et regardant son escuj er d'escurie qui estoit près de lui, dict : « Yolet, allez dire au roy ce qui m'est advenu. » Un autre gentilhomme voyant l'admirai blessé, s'approcha de lui pour lui soustenir son bras gauche, lui serrant l'endroit de la blessure avec son mouchoir ; le sieur de Guerchy lui soustenoit le droict, et en ceste façon fut mené en son logis distant de là environ de six vingts pas. En y allant un gentilhomme lui dict qu'il estoit à craindre que les balles ne fussent empoisonnées ; à quoi l'admirai respondit qu'il n'adviendroit que ce qu'il plairoit à Dieu. Soudain après le coup, la porte du logis d'où l'arquebousade avoit esté tirée fut enfoncée par certains gentilshommes de la suite de l'admirai. L'arquebouse fut trouvée , mais non l'arquebousier : ouy bien un sien laquais et une servante du logis. L'arquebousier s'estoit soudain enfui par la porte de derrière qui sort sur le cloistre de Sainct-Germain de L'Auxerrois, où l'on luy gardoit un cheval prest, garni de pistoUes à l'arçon de la selle. Sur lequel estant eschappé, il sortit hors de la porte Sainct-Antoine; où ayant trouvé un cheval d'Espagne qu'on lui tenoit en mains descendit du premier , puis se mit sur le second , et partit au grand galop '. » Ce bon coup d'arquebuse tiré sur l'amiral fut le signe lugubre d'une lutte terrible. Charles IX la redoutait cette sanglante lutte. Quand on lui porta la nouvelle que l'amiral avait été blessé par un assassin , le roi jouait à la paume. Jetant sa raquette à terre avec fureur, il s'écria : « Mort de Dieu, je ne serai donc jamais tranquille? » Il y eut grande émotion à Paris , à cause de cette blessure de Coligny. Immédiatement la nouvelle fut mandée à l'iiolel de ville :
• Comment M. l'admirai fut blesse, lo72. (Brochure.)
« Le vendredy 22* jour dudict mois d'aoust , environ les dix heures du matin, furent apportées nouvelles à MM. les prévost des marchands et eschevins estant au bureau d'icelle ville, que présentement l'on avoit tiré un coup d'arquebousade au sieur admirai Gaspard de Coligny , revenant du Louvre et passant par devant le cloistre de Saint-Germain de L'Auxerrois du costé dudict Louvre, dont il auroit esté blessé à un bras et aux deux mains. Et le même jour, afin d'ob. vier aux inconvéniens qui pourroient advenir à ladicte ville et pourvoir au repos d'icelle, furent expédiés manderaens aux quarteniers , archers, arbalestriers et arquebousiers : « De par les prévost des marchands et eschevins de la ville de Paris : capitaine des archers, arbalestriers et arquebousiers , nous vous mandons que ayez à assembler présentement toutes vos compagnies , avec lesquelles vous vous rendrez en armes devant l'hostel delà ville, et la pluspart de vous serez à cheval et l'autre à pieds, et y viendrez en toute modestie sans esmouvoir personne, et n'y faictes faute. MM. les quarteniers, ne faillez présentement à envoyer six de vos cinquanteniers et dizeniers sans armes aux portes desquelles vous avez la charge, pour voir et cognoistre qui passera et entrera et avec quelles armes ; et quant à vous, demeurerez en vostre quartier pour déclarer à vos bourgeois qu'ils ne s'esmeuvent et ne prennent aucunes armes , et les leur faire laisser s'ils les avoient prises : et de tout ce que ferez et verrez , vous nous advertirez incontinent et en toute diligence, et n'y faictes faute *. » Le corps de ville de Paris prévoyait l'approche de la crise ; la guerre civile se montrait dans toutes ses violences , car ce coup d'arquebuse avait retenti fortement dans les opinions.
* Registre de rbôtel de ville, X, page 7, recto et verso.