‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 127 sur 144 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Indignation et menaces des huguenots. — Visite de Charles IX à l'amiral. — Prnmesse de justice. — Organisation populaire par le duc de Guise. — Le duc de Guise et le peuple. — Sécurité des calvinistes. — Aspect de Paris, le 23 août au soir.

Le parti huguenot se vit tout entier menacé par l'assassinat de l'amiral ; son chef venait d'être ainsi arquebuse non loin du Louvre, en face du palais du roi. D'où partait le coup ? qui avait conduit cette main obscure et fanatique? Il fallait en finir : voulait-on des batailles? on en aurait. Des groupes de gentilshommes contemplaient en silence la pierre empreinte du sang, où l'amiral avait été blessé. L'aspect morne de Paris présageait un orage ; ne devait-on pas quitter cette Babylone ou la désarmer complètement pour qu'elle cessât d'être menaçante? Les calvinistes redoublaient de liberté dans leurs propos; à la cour on n'entendait que ces cris de vengeance : « Si l'on ne nous t'aict justice, nous nous la ferons nous-mesmes. » Le seigneur de Piles le dit à la face du conseil , ce qui fit changer de couleur le jeune Charles IX. Les catholiques à leur tour avaient exploité cette licence de paroles pour accuser les huguenots de nouveaux projets de guerre civile, d'alliance avec Elisabeth et l'Allemagne. On mit sous les yeux du roi des lettres chiffrées , dans lesquelles ceux-ci demandaient aux luthériens un secours de vingt mille reîtres. La reine ajouta : « Les catholiques sçachant que vostre majesté ne veut point les commander, se sont ligués entre eux pour leur défense, et si la huguenoterie se montre encore la teste haute, ils esliront un capitaine général pour

leur en faire raison. » Ce projet de ligue en dehors de la royauté, pour le cas où elle ne prendrait point ouvertement la défense de la foi , était ancien ; il formait comme une menace toujours levée contre la couronne et dans les destinées de la maison de Guise.

Si l'on avait résolu de longue main, et par un conseil réfléchi, le massacre des huguenots, il en eût été question dans la correspondance secrète de Charles IX et de Philippe II, lequel poussait, conjointement avec le duc d'Albe, au triomphe complet du parti catholique. Quand on lira les dépèches, les instructions du roi d'Espagne et son joyeux étonnement sur la Saint-Barthélemy, il sera impossible de ne pas rester convaincu qu'il n'y avait dans cet événement rien de préparé; qu'une force de choses spontanée, invincible, l'opinion du peuple, obligea Charles IX à sanctionner plutôt qu'à méditer les sanglantes journées. Dans les récits de cette catastrophe on n'a pas assez distingué l'approbation donnée à un fait accompli, et la volonté qui le prépare : l'intervalle est pourtant immense !

L'amiral Coligny avait été transporté en son hôtel, rue de Béthisy, sur un lit de douleur; idole de son parti, il fut entouré de tous les chefs huguenots, car c'est à l'aspect de ce sang qu'ils s'inspiraient pour la vengeance. De petits pamphlets circulaient dans les quartiers habités par la genlilhommerie provinciale; ils racontaient «l'effroyable blessure de l'admirai, sa merveilleuse patience quand AmbroiseParé, chirurgien du roi , lui avoit coupé le doigt indice et faict trois incisions au bras gauche. » On prêtait à Coligny de grandes et belles paroles de résignation : « Mes amis, dit-il, pourquoi pleurez-vous? Je m'estime bien heureux d'avoir ainsi esté blessé pour le nom de Dieu; » et à l'instant, jetant la vue sur un ministre nommé Merlin : « Voici, dit-il, des bénéfices de Dieu, mes amis. Je suis voyreraent bien blessé, mais je cognois que c'est par la volonté du Seigneur nostre Dieu , et remercie sa majesté de ce qu'elle m'honore tant que je souffre quelque chose pour son sainct nom. Prions-le afin qu'il m'octroye le don de persévérance *. »

La prière de l'amiral et et des ministres à son lit de souffrance retentissait parmi sa brave chevalerie et enflammait son zèle batailleur. Non-seulement les ardents huguenots, mais encore le tiers parti courut visiter l'amiral ; le roi de Navarre et le prince de Condé s'étaient

' Del'Eslat de France sous Charles IX, lome I, page 197.

PRÉPx\RATIFS DE LA SAINT-BARTBÉLEMY. 225

pressés autour de lui, et l'on vit arriver les maréchaux Damville et Cossé. Les premières paroles de Coligny furent toutes politiques; il avait intérêt à effrayer !e tiers parti pour le rallier à ses opinions : « Mareschal de Cossé , s'écria-t-il, vous souvient-il pas de ce que je vous en disois, n'y a pas longtemps? Pour certain il vous en pend autant à l'œil. » Le maréchal Damville ne voulut s'engager à rien ; il se borna à de simples témoignages sur la force et constance de l'amiral : <( Regardez, je vous prie, en quoy je pourrai m'employer pour vous; je m'esmerveille d'où peut estre venu ceci. » L'amiral lui répondit : « Je n'ai personne pour suspect que M. de Guise; toutefois je ne le voudrois pas affirmer. Mais j'ai appris dès longtemps, par la grâce de Dieu, à ne craindre mes ennemis, ni la mort mesme, laquelle ne me sçauroit nuire comme je m'asseure, mais plustost me mettre en un repos perpétuel et bienheureux. Car je sçais pour certain que Dieu, en qui j'ai mis entièrement mon espérance, ne peut tromper ni mentir. Vray est qu'une chose m'afflige en ceste blessure-cy ; c'est que je me vois privé du moyen de faire paroislre au roy combien je désirerois lui faire service. » 11 disait cela ayant égard à la guerre de Flandre, laquelle, selon l'apparence, était un moyen fort propre pour ramener l'État de France peu à peu à son ancienne splendeur et élever le roi par-dessus tous les autres monarques. «Je désireroisbien, ajouta-t-il, qu'il luy plust m'ouyr parler un bien peu : car j'ai à luy dire choses qui lui importent grandement, et pense qu'il n'y a personne qui les luy osast dire '. »

Le parti huguenot ne se borna point à ces plaintes vagues et générales ; il savait l'émotion du peuple de Paris, les menaces dont la gentilhommerie était accablée jusque dans le quartier assigné pour sa demeure. Le roi de Navarre et le prince de Condé se chargèrent de visiter le roi au Louvre ; ils furent sur-le-champ admis auprès de Charles IX, lui remontrant « qu'il ne faisoit pas seur pour eux dans Paris, et le suppliant tout hautement de leur donner congé d'en sortir et de se retirer ailleurs. Le roy, se complaignant aussi à eux du malheur advenu et les consolant, jura et promit de faire du coupable, des consentans et fauteurs, si mémorable justice, que l'admirai et ses amis auroient de quoy se contenter ; cependant il les prie de ne bouger delà cour, que ils lui en laissent ia punition et vengeance ,

' De la blessure de 51. l'atltniral. (Pamiihlcl.)

et qu'ils s'asseurent qu'il y pourvoira bienlost. La royne mère présente monstroit semblant d'estre bien fort marrye du cas advenu. Que c'estoit un grand outrage faict au roy ; que si on supportoit cela aujourd'huy, demain on prendroit la hardiesse d'en faire autant dans le Louvre une autre fois dedans son lit, et l'autre dedans son sein et entre ses bras. »

Charles IX tint sa promesse avec un zèle dont les huguenots euxmêmes furent frappés : « Soudain le roy commande qu'on poursuive celui qui avoit faict le coup ; et pour ne laisser eschapper, di:;oit-i], ceux qui en estoient coupables et pourvoir à ce qu'il n'advinst quelque plus grand mal, envoya vers le prévost de Paris, lui commandant de mettre gens en ordre et qu'il fust prest pour exécuter tout ce que le duc d'Anjou lui commanderoit. il fit aussi fermer toutes les portes de la ville, disant qu'il ne vouloil pas que ceux qui avoient commis un tel excès se sauvassent, réservant seulement deux portes ouvertes pour allans et venans èsquelles y avoit grosse garde afin que nul ne sortist sans congé *. » Ensuite, sur la demande des huguenots, il leur permit de se réunir tous autour de la demeure de l'amiral aUn qu'ils pussent, en cas de menaces et d'attaque du duc de Guise, se trouver tout prêts et en armes pour leur défense mutuelle. On soutint après que cette concession avait été faite dans le sinistre but d'égorgpr plus facilement les hérétiques rassemblés sur un seul point : mais n'élait-il pas plus aisé de les avoir dispersés dans la ville, que dans un groupe de deux ou trois mille gentilshommes bien armés autour de chefs vieillis dans les guerres civiles ?

Les huguenots avaient demandé, comme témoignage d'affection royale et pour que le peuple vît bien l'union intime de la couronne avec eux, que le roi visitât l'amiral. Cette démarche publique en face des halles de Paris pouvait calmer l'effervescence, préparer la fusion des esprits : Charles IX n'hésita pas. « Sur les deux heures après midy le roy se mit en chemin, accompagné de la royne sa mère, de ses deux frères , du duc de Montpensieur, du cardinal de Bourbon, des maréchaux de Damville, Tavannes et de Cossé, du comte de Retz, des sieurs de Thoré et de Méru, et peu après y vint aussi Gonzague , duc de Nevers. Du commencement, le roy fit sortir de la chambre tous les domestiques de l'admirai, lequel s'exprima avec quelque viva-

• De l'Estal de France sous Charles IX, tome I, page 199.

cité. c< Sire, je n'ignore point que ci-après (s'il plaist à Dieu que je meure) plusieurs calomnieront mes actions. 3Iais Dieu, devant le throsne duquel je suis prest à comparoir, m'est tesmoin que j'ai toujours esté fidèle et affectionné serviteur de vostre majesté et de vostre royaume ' . » Ces témoignages de fidélité et d'affection furent suivis des plaintes aigres et hautaines contre le conseil et sa politique. « N'est-ce point une honte, sire, qu'on ne sçauroit (par manière de dire) tourner un œuf en votre conseil privé, qu'incontinent un courrier n'en porte la nouvelle au duc d'Albe ! et ce duc d'Albe, n'est-ce point une grande indignité d'avoir faict pendre les malheureux François pris en la défaicte de Genlis. En vostre cour, sire, on ne faict que rire de cela ; c'est la compassion qu'ont les François pour leurs vaillans compatriotes. En France, il y a manifeste mépris de vos esdicts, spécialement de celui de pacification : vous avez tant de fois juré la paix, que les nations étrangères sont tesmoins de vostre serment ; vous avez juré de garder la paix promise à ceux de la religion ; ceste promesse, sire, est partout vilainement violée, non-seulement par les particuliers, mais par vos gouverneurs et officiers. La conservation d'une promesse publique est un lien très-asseuré de paix : je vous l'ai faict voir à l'œil, sire ; je vous ai faict entendre quelquefois le mesme, madame (s'adressant à la royne mère), et cependant on faict tous les jours des plaintes de meurtres, séditions et brigandages. N'y a pas longtemps qu'à Troyes les catholiques tuèrent entre les bras de sa nourrice un petit enfant qui venoit d'être baptisé au presche. Sire, je vous supplie d'avoir plus d'égards à tels meurtres, ensemble à la foi que vous avez promise. »

C'était là le résumé des griefs des huguenots contre le roi. Dans le fait, le conseil catholique d'affection ne pouvait, ne voulait suivre absolument les intérêts du calvinisme. Pourtant Charles IX répondit : « Monseigneur l'admirai , je sçais que vous estes homme de bien , bon François, et que vous aimez la conservation de mon Estât. Je vous tiens pour un vaillant personnage et excellent capitaine et chef de guerre. J'ai tasché toujours de faire diligemment observer mon esdict de pacification ; je veux toujours qu'il soit entretenu ; je viens d'envoyer des commissaires en toutes les provinces de mon royaume. Voicy ma mère qui vous peut asseurer de cela. » Lors la royne

' « De la visite du roy à M. l'admirai. » Aoust 1372. (Brochure.)

mère dit : « Cela est vray , monsieur l'admirai, et vous le sçavez bien. » Alors l'admirai s'eschauffant, se mit sur son séant : « Oui , bien le sçais-je , madame ; l'on a envoyé des commissaires , dans lesquels il y en a qui m'ont condamné à estre pendu et proposé cinquante mille escus de récompense à celui qui vous apporteroit ma leste. — Nous en enverrons d'autres , qui ne seront point suspects, répliqua Charles IX. Monsieur l'admirai, vous vous esmouvez un peu trop en parlant ; cela pourroit nuire à votre santé ; vous estes blessé, et je sens la douleur de votre plaie. Par la mort de Dieu, s'écria-t-il, je vengerai cet outrage si roidement qu'il en sera mémoire à jamais : oui, monsieur l'admirai, répétoit encore le roy, par la mort de Dieu, je vous proteste et jure que je vous ferai justice de cet outrage *. » Quand il eut obtenu cette promesse de Charles IX, l'amiral imposa certains juges au conseil, et particulièrement Cavagnes, alors maître des requêtes, et que le parti huguenot poussait à la dignité de chancelier. La conversation se prolongea quelque temps à voix basse, « et ceux qui estoient près du lict ne purent entendre autre chose, sinon que sur la fin la royne mère dict : Combien que je ne sois qu'uiie femme, si suis-je d'advis qu'on y pourvoie de bonne heure. » Le roi témoigna un tendre intérêt à l'amiral ; il demanda à voir la balle qui l'avait blessé. La reine mère la prit également, la toucha ; puis rappelant un souvenir qui était comme un sanglant reproche au parti huguenot et à Coligny : « Je suis bien aise que la balle n'ait point demeuré dedans , monsieur l'admirai ; car il me souvient lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans, les médecins me dirent quelquefois que si la balle estoit hors, encore qu'elle eust esté empoisonnée, n'y avoit danger de mort. » Cornaton répondit : « Nous ne nous sommes pas contentés de cela, madame; car voulant prévenir ce danger , nous avons donné un breuvage à monsieur l'admirai pour empescher la force du poison, si d'adventure il y en avoit. »

Cependant la fermentation de Paris augmentait. I! y a dans les partis agités quelque chose de la nature du tigre ; quand ils ont goûté du sang ils veulent s'en rassasier. La blessure de l'amiral , la bonne balle d'arquebuse avaient excité l'enthousiasme parmi le peuple; Maurevel après avoir frappé son coup, s'était dirigé vers la porte Saint-

' Response du roy à monsieur l'admirai, 1572. — De l'Eslal de France sous Charles IX, lomc I, page 201.

Antoine, et chaque fois qu'il s'arrêtait sur son beau cheval d'Espagne, il s'écriait au milieu des vives acclamations : « C'est faict, bons bourgeois, nous n'avons plus d'admiral ', » et partout on l'avait fêté, partout on l'avait salué de raille cris de joie. Il y avait des conciliabules secrets, des assemblées de nuit dans lesquelles on délibérait d'en finir avec les hérétiques, misérables étrangers. Une circonstance hâta la catastrophe. Les informations prises à la demande de Coligny , ne laissaient plus de doute que la main cachée du duc de Guise avait dirigé l'arquebusade de Maurevel, d'où résultait naturellement une poursuite criminelle contre le prince populaire, l'homme de Paris el de la multitude. Le parti calviniste réclamait une prompte justice ; en cas de refus il parlait de se venger lui-même et d'attaquer par les armes les Lorrains assassins de l'amiral. Quand les Guise surent ces intentions, « ils s'en allèrent trouver le roy et en présence de plusieurs, luy dirent qu'il leur sembloit que sa majesté n'avoit point leur service à gré depuis assez longtemps; et s'ils eussent pensé qu'en se retirant en leurs maisons le roy y eust pris plaisir, pour luy complaire il n'eussent pas failli de s'en aller de la cour. Le roy avec un mauvais visage et avec paroles pires , leur respondit qu'ils s'en allassent où ils voudroient, et qu'il les auroit bien toujours s'il se trouvoit qu'ils fussent coupables de ce qui avoit esté faict à l'admirai. Pourquoyse retirant de la présence du roy bien accompagnés, montèrent à cheval environ le midy , comme pour sortir , et marchèrent vers la porte Sainct-Antoine ; mais ils ne bougèrent de la ville. » Et en effet le peuple n'eût pas souffert que ses bons princes catholiques, ses défenseurs, quittassent Paris; fallait-il chasser les braves Gis du grand duc de Guise pour livrer les bourgeois et les métiers à cette rude chevalerie de province qui venait imposer ses coutumes odieuses ? Dès le soir du 22 « les quarteniers de Paris vont par toutes les hostelleries et logis, prennent par escrit les noms de ceux qui faisoient profession de la religion, marquent leurs demeures et portent leur roolle à ceux, qui en avoient faict commandement"^. »

Les huguenots étaient informés exactement de tout ce qui se passait à Paris; ils craignaient les émotions de ce peuple armé qui couvrait les halles de ses fortes confréries. Déjà lorsque Charles IX vint visiter

' De l'Estat de France sous Charles IX, tome I, page 196. » Regist. de l'hôicl de ville, X, 1372.

î'amiraî, il fut mis en question si l'on ne le transporterait pas dans îe Louvre même, pour le mettre sous la protection du roi. Cet avis fut abandonné parce que l'amiral était faible et ne pourrait supporter un trajet qui l'aurait si fortement agité. Des conseils se tenaient d'heure en heure chez Coligny afin de résoudre quelques mesures de salut public. Pouvait-on résider à Paris ? Le vidame de Chartres insista avec une grande véhémence pour quitter la ville : « Il apercevoit de moment à moment des ciioses qui le mettoient en fort grand doute. Au contraire, les autres desbattoient qu'il se falloit contenter de demander justice au roy et requérir que tous ceux de Guise eussent à sortir de la cité pour autant qu'ils avoient trop grand crédit envers le peuple*. » Ce dernier avis fut approuvé par le roi de Navarre, le prince de Condé et plusieurs autres. Téligny représenta que « c'estoit faire tort au roy de révoquer en doute sa sincérité; qu'il falloit demander justice paisiblement et modestement : n'estoit-il pas à craindre , en pressant trop les choses , que le roy s'irritast ? » Un gentilhomme de Picardie , nommé Bouchavannes , aïsistait à ce conseil ; on remarqua que « lors il ne dit pas un mot, mais qu'attentivement il escoutoit opiner les autres, ce qui augmenta fort la mauvaise opinion qu'on avoit eue de lui auparavant. Plusieurs trouvoient estrange que lui qui faisoit profession de la religion, estoit toutefois fort bien vu de la royne mère, et alloit souvent voir le comte de Retz et autres tels mignons d'icelle royne ^. »

Les bons rapports de la cour et l'amiral se continuaient ; tandis ^ue son parti concevait des méfiances , Coligny donna charge à Gorîiaton « d'aller vers le roy pour l'advertir de i'esmotion du peuple et luy demander qu'il luy plust octroyer quelques archers de sa garde pour demeurer à l'entrée de son logis ; qu'il luy plust aussi permettre que des gentilshommes amis de l'admirai vinssent loger dans la rue où il demeuroit ; item , qu'il permist qu'on mist des armes dans le logis dudict admirai ; et afin que le roy ne prist occasion de penser quelque chose de sinistre sur cette dernière requeste, on lui demanda des archers de sa garde principalement, pour voir tout ce qui se feroit au logis de l'admirai. » Charles IX s'écria : « Mais où avez-vous entendu ces bruits ? » Il commande au comte de Retz de faire venir

De l'Estat de France sous Charles IX, ann. 1572. Mémoires d'Estai sous Charles IX, tome I, page 203.

la royne sa mère. « ïcelle estoit à peine entrée, que le roy fort esmu lui demanda : Qu'y a-t-il ? que veut dire ceci ? On me dict que le peuple se mutine et prend les armes. — Il ne faict ni l'un ni l'autre, respondit-elle ; mais s'il vous souvient, vous avez commandé ce matin que chacun se tinst à son quartier de peur de troubles. — Cela est vray, respondit le roy, mais j'ai défendu qu'on prist les armes. » Alors le duc d'Anjou , qui estoit venu avec sa mère , dit : « Prenez Cosseins avec cinquante arquebusiers. » Cornaton répliqua « que ce seroit assez d'avoir seulement six archers delà garde, car leur autorité serviroit autant à contenir le peuple que s'il y en avoit davantage. — Non, non , dict le roy et son frère aussi , prenez Cosseins , vous n'en sçauriez choisir un plus propre. » Le choix de Cosseins ne devait point plaire aux huguenots, qui le considéraient comme un ennemi de leurs doctrines; mais les archers de la garde du roi étaient alors une garantie, une sanction armée de la protection royale. « Quelques heures après, Cosseins vint au logis de l'admirai, accompagné de cinquante arquebusiers , et choisit deux boutiques prochaines dans lesquelles il posa ses soldats. Puis arriva Rambouillet , mareschal des logis, qui, suivant l'advis donné par le duc d'Anjou le jour précédent, commanda h tous les gentilshommes catholiques logés en ceste rue d'aller ailleurs, marqua et flt venir es maisons et hostelleries les amis et familiers de l'admirai *. »

Les deux peuples étaient ainsi bien séparés ; les huguenots, braves gentilshommes, rudes batailleurs de province, groupés autour de leur chef, pouvaient facilement se défendre en cas d'attaque s'ils eussent eu une tête de parti autrement faite que celle de l'amiral. Mille symptômes indiquaient l'effervescence de Paris; on transportait des armes de tout côté ; des cris de fureur se faisaient entendre dans les rues; les échevins de l'hôtel de ville étaient en veille; on apercevait des lueurs à chaque fenêtre du grand hôtel de la Grève, et pendant ce temps les calvinistes se retiraient en leur quartier sans se préparer contre l'orage qui grondait, sans saisir leur bonne épée et leur arquebuse brunie, pour résister aux confréries et métiers qui s'assemblaient sur les places publiques , autour des halles et sous les bannières de leurs quarteniers et dizeniers.

' Mémoires de l'Esiat de France sous Charles IX, tome I, page 203.

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