CHAPITRE XLI
NUir DE LA SAINT-BARTHELEMY.
Les Tuileries. — Divers conseils. — Récits différents. — Les pamphlets. — Tavannes. — Miron. — Opinion sur ce conseil. — Rapports avec l'hôtel de ville. — Le corps municipal. — Commencement de la rixe. — Marche des Guise contre l'anural. — Tuerie de l'amiral et de ses familiers. — Le peuple catholique. — Massacres ou Louvre. — Charles IX; Catherine de Médicis.
L'altitude des deux partis faisait prévoir la grande crise. Il fallait le crédule aveuglement de l'amiral pour ne pas sentir que cette agitation pojulaire, qui partout se raanisfestait, devait éclater au premier moment par une attaque en règle. Les calvinistes avaient commis bien des imprudences ; ils avaient passé toute la journ e du 23 à jeter des paroles odieuses au peuple : « il faudra bien nous venger de cet assassin Henri de Guise ; si le roy nous refuse justice nous nous la ferons nous-mesraes. » Ils parcouraient les rues brandissant leur arquebuse, pertuisane et pistole.
Les bruits des ces hardiesses des huguenots parvenaient au Louvre ; on les exagérait auprès du roi ; on prêtait d'étranges propos à l'amiral . « Bien que de sa nature il fust homme plus contenu en ses paroles qu'en ses délibérations, dès qu'il fut blessé il ne disait mot qui ne fust plein de menaces, s'écriant : Si le bras est blessé la teste ne l'est pas. S'il me faut couper le bras j'aurai la teste de ceux qui en sont cause : ils pensoient me tuer, mais je les préviendrai. Et quand on luy disoit que le roy csloit bien marry de cela, il disoit : Je sçais par où il faut
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les prendre; et les principaux de sa ligue en disoient autant '. » Le malheureux Charles IX avait cherché à donner tous les gages ; il avait écrit aux gouverneurs des pro\inces pour déplorer la blessure de l'amiral, pour témoigner sa douleur de cet événement ; il ordonnait de poursuivre avec rigueur même le duc de Guise s'il le fallait^, et pourtant tout cela ne satisfaisait pas un parti méfiant et impérieux , que la peur rendait plus exigeant encore; tant la situation était difficile !
Depuis la grande influence des calvinistes dans le conseil il s'était formé des comités catholiques et mystérieux, délibérant indépendamment du roi et dominant ses volontés. Un puissant parti ne peut pas être tout à fait rejeté hors des affaires ; il est impossible d'éviter que la majorité ne se fasse représenter quelque part , et qu'elle ne pénètre dans le pou\oir. Il y a\ait alors trois conseils secrets : « L'un du roy accompagné de sa mère, de son frère, du comte de Relz, de Biragues. L'autre de la royne mère , qui est le conseil très-secret composé d'elle et du comte de Retz seul premièrement , puis de Biragues pour un tiers et non pas toujours et de quelques autres en certains points particuliers seulement. Le troisième est le conseil de Guise, où le duc d'Anjou, la royne mère, Biragues, le comte de Retz, le duc de Nevers, le cardinal de Lorraine, le duc d'Aumale, Tavannes, Chiverny et quelques autres se trouvoient^. » Ces trois comités se mettaient en rapports les uns avec les autres par des agents. C'était là que se portaient les afl'aires qu'on devait traiter en dehors du mouvement régulier et de l'ordre habituel des délibérations. Les conseils étaient réglés dans une hiérarchie de dévouement plus ou moins ardent pour le catholicisme, en partant du roi jusqu'à la plus vive personni6cation du duc de Guise.
Dans la journée du 23 août après dîner, Catherine de Médicis manda le conseil , qu'elle présidait dans les jardins de ce palais des Tuileries, élevés alors avec les magnificences de l'Italie sur quelques vieux décombres. La gravité des circonstances lui commandait impérieusement un parti. Et ici je dois rapprocher trois témoignages sur
• « Discours sur les causes de l'eiécution faicteez personnes de ceux qui avoient conjure contre le roy et son Estai, Paris, à l'Olivier de P. Lhuiller, rue Sainl- Jacques. 1572, avec privilège. »
' MSS de Bélhune, Biblioth. Royale.
* De l'Eslat de France sous Charles IX. 1572.
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les délibérations de ces comités secrets, où furent discutées des mesures sanglantes de salut public : 1" le récit des pamphlets huguenots ; 2" les souvenirs catholiques du maréchal de ïavannes; 3' les aveux du duc d'Anjou pendant son voyage de Pologne.
L'auteur de V Estât de France sous Charles IX , si porté pour les calvinistes , reproduit ainsi cette scène préparatoire du drame de la Saint-Barthélémy : « Après disner la royne mère mena le roy, le duc d'Anjou, Gonzagues, Tavannes et le comte de Retz en ses jardins des Tuileries; elle leur remonstre là derechef que ceux après lesquels ils ont couru si longtemps sont maintenant au ûlet : que l'admirai est au lict , privé de ses bras, et qui ne se peut remuer. Le roy de Navarre, le prince de Condé sont logés au Louvre ; les portes ferment de nuit ; îe guet est assis tellement qu'ils ne pouvoient fuir : que les chefs estant despeschez il ne faut pas craindre que ceux de la religion fassent la guerre ; que le moyen de faire un beau coup se présente ; tous leurs capitaines sont désarmés ; il n'y aura pas dix ennemis contre mille catholiques. Les Parisiens sont armés ; ils peuvent fournir soixante mille hommes bien équipés ; dans une heure on peut exterminer tous les huguenots et abolir cette race de méchans. Se le roy ne prend l'occasion qui se présente, il fauts'asseurer que l'admirai estant guéri, toute la France sera incontinent embrasée d'une quatrième guerre civile. L'advis de la royne mère fut trouvé fort bon ; toutefois il sembla plus expédient de sauver la vie au roy de Navarre tant par sa jeunesse que comme allié du roy ; quant au prince de Condé , on mit en délibération s'il auroit la vie sauve ou autrement ; mais l'opinion (le Gonzagues l'emporta : c'est qu'on le détourneroit de la religion par menaces de tourment et de mort. Cette résolution prise, l'assemblée se despartit et est arresté que la nuit suivante l'exécution se fora, de laquelle le duc d'Anjou aura la charge. Sus ces entrefaictes ie soir approchant , le roy fit poser les douze cents arquebousiers , j)artie le long de la ri>ière, partie par les rues et une autre partie auprès du logis de l'admirai, à l'entour duquel le roy avait fait loger une grande part des seigneurs et gentilshommes de la religion *. » Le maréchal de Tavannes, dure expression du parti catholique, a aussi écrit sur ce conseil secret auquel il assistait : « Après la blessure de l'admirai, le conseil du roy rassemblé, le péril présent, la
^ « Ruse nouvelle pour endormir du tout ceux de la religion. » Paris, li>72.
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royne en diverses craintes, la vérification du coup que l'on doutoit s'esclaircir, la guerre ou l'exécution présente pour l'empescher, lui tournent dans la teste. Si elle se put parer de la source de l'arquebousade, malaisément eust-elle achevé ce à quoi l'événement la contraint ; l'accident de la blessure au lieu de mort, les menaces, forcent le conseil à la résolution de tuer tous les chefs, ce qui est proposé au roy ; puis, l'esmeuvent et le celèrent contre les huguenots, lui remonstrent le danger, les moyens de l'éviter en se destrapant de ses compagnons et maistres. Le chancelier de Biragues, M. de Nevers avaient été adjoints à cet advis ; la mort du roy de Navarre, du prince de Condé, des mareschaux de Montmorency et Damviile est sur le tapis; l'opinion du sieur de Retz est indécise ; elle est contredicte et rejetée par le sieur de Tavannes, lequel propose que l'innocence devoit exempter les uns, la jeunesse les autres; que le roy de Navarre et le prince de Condé estoient du sang de France qu'il falloit espargner et respecter.
« La résolution prise, les huguenots semblent aider à leur ruine. Le roy voit l'admirai le samedy ; l'admirai essaye de parler au roy particulièrement ; il en est empesché par la royne. Les huguenots se rassurent, se gardent seulement de ceux de Guise, demandent justice un matin au jardin des Tuileries insolemment. La royne craintive s'en retourne au Louvre, hasle la résolution de tuer l'admirai et les chefs huguenots qui murrauroient contre M. d'Anjou. Leroy dissimule, entrelient La Rochefoucauld etPardillant. huguenots, de propos joyeux, leur donne congé, se couche et se lève soudain. La royne et les conseillers appelés ; elle (comme femme craintive) se fust volontiers dédite sans le courage qui lui fut redonné des capitaines, représentant le péril où elle et ses enfans estoient. Deux compagnies de gardes mandées arrivent à minuict ; le logis de l'amiral est investi de sentinelles. Du peu de catholiques parisiens adverlis, il en manque la moitié, tant la crainte a de pouvoir. M. de Guise est envoyé quérir, sous prétexte duquel est résolue l'exécution ; il lui est permis d'aller tuer l'admirai, venger la mort de son père ; il y court, y arrive devant jour, enfonce les portes avec les gardes de sa majesté ' . »
Les aveux du duc d'Anjou furent comme un cri de remords adressé
« Mémoires de Tavannes, tome III, pages 295 à 297, 23» volume de la collection Pelilot.
à la Pologne, qui l'accusait d'une fatale parlicipalion aux journées de la Saint-Barlhélemy. C'était dans la nuit ; le duc paraissait agité de sinistres rêves ; il s'épancha dans le sein de Miron, son chirurgien : « Nous nous estions aperçus que depuis que l'admirai de Chastillon avait entretenu en particulier le roy mon frère, et après son départ, quand la royne et moy abordions mondict frère pour lui parler, nous le trouvions estrangement fougueux et renfrogné, tellement qu'un jour la main sur sa dague j'ai cru qu'il me vint colleter et poignarder, mais je l'eschappai belle et me sauvai. De ce pas m'en allai trouver la royne ma mère , et lui racontant cette circonstance , nous demeurasmcs persuadés que l'admirai estoit celui-là qui avoit imprimé au roy quelque mauvaise et sinistre opinion, et résolusmes aussitost de nous en défaire. Dès lors nous flsmes venir un capitaine, homme écervelé ; mais comme il auroit esventé l'affaire, nous la confîasmes à Maurevel, déjà pratiqué et expérimenté en l'assassinat, qui toutefois ne se montra si bon aiquebousier qu'il pensoit, ayant seulement blessé ledict admirai. Le roy mon frère ayant délibéré d'aller le visiter, la royne ma mère et moy voulusmes estre de la partie. Pendant bien longues heures l'admirai parla à mon frère sous unehonneste couverture. Hors du logis, la royne et moy voulusmes savoir le discours et secret que l'admirai lui avoit communiqué: « Par la mort de Dieu, respond le roy, ce qu'a dict l'admirai est vray ; toute la superintendance et maniement des affaires est glissé dans vos mains; cela m'est préjudiciable à moi et à mon royaume. L'admirai m'en advertit avant sa mort. » Nous fusmes grandement offensés de pareils propros et résolusmes, ma mère et moy, par quelque moyen que ce fust, de dépescher l'admirai, et taschasmes d'amener le roy à cette résolution. Nous fusmes dans son cabinet où estoient le sieur de Nevers, les mareschaux de ïavannes et de Retz, et le chancelier de Biragues : ma mère remonstra que les huguenots s'armoient pour venger la blessure de l'admirai et faisoient grandes levées en Allemagne ; que d'un autre costé les catholiques estoient délibérés de mettre à tout cecy une bonne On ; ils avoient arresté entre eux d'eslire un capitaine général pour prendre leur parti en protection ; qu'ainsi le roy alloit se trouver entre deux grands partis, sur lesquels il n'auroit ni commandement ni obéissance. Un seul coup d'espée pouvoit remédier à ce malheur; en tuant l'admirai, les desseins des huguenots mourroient avec lui ; et par telles autres peintures et figures, la royne ma
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raère fit impression sur mondict frère. Ceux qui opinèrent les premiers furent d'advis qu'il en falloit ainsi user ; le maréchal de Retz toutefois nous estonna beaucoup et donna une opinion toute contraire à la nostre, en disant que cette affaire, loin d'esteindre les guerres, les rallumeroit plus fort; que à la postérité ce seroit un grand déshonneur au roy et à la nation françoise, c'estoit perfidie et déloyauté, et tellement nous persuada par bonnes et apparentes raisons que perdismes voire la volonté. Mais ses paroles n'estant soutenues , nous l'emportasmes et recognusmes une merveilleuse métamorphose au roy, qui passa de nostre costé ; et allant bien outre à nostre opinion, car ce fut lors à nous à le retenir : « Par la mort de Dieu, s'écrioit-il en fureur, qu'on tue l'admirai et tous les huguenots, afin qu'il n'y en ait pas un pour me le reprocher après. » Alors nous avisasmes à l'exécution; nous nous asseurasmes des prévost des marchands, capitaines et autres, désignant quelques-uns pour exécuter particulièrement sur aucun, comme fut M. de Guise pour l'admirai. Le jour commençoit à poindre, et ma raère et moi allasmes au portail du Louvre en une chambre joignant le jeu de paulme pour voir le commencement de l'exécution, où nous ne fusmes pas longtemps; et comme nous considérions les conséquences de pareille entreprise, nous ouysmes tirer un coup de pistolet qui nous troubla beaucoup. Nous voulusmes soudainement empescher l'exécution , et dépeschasmes vers M. de Guise pour lui commander de rien entreprendre sur l'admirai ; mais il nous fit rcspondre que le commandement estoit venu trop tard ; l'admirai estoit mort, et on commençoit à exécuter partout le reste de la ville * . »
Quand on compare ces récits divers , et pourtant identiques, il est impossible de ne pas avouer que les sanglantes journées qui se préparaient furent résolues sans longue préméditation, comme un désespoir du conseil pour échapper au danger des guerres civiles. Les deux partis n'en pouvaient plus ; Paris et les populations ardentes des cités catholiques voulaient se délivrer des huguenots , de ces prêches qu'elles poursuivaient de leurs imprécations. Tout ce peuple des rues et des halles était armé et montrait son dévouement ; le conseil en profita à la manière de cette époque, en subissant l'influence des
' MSS de la Biblioth. Royale en 10 vol. in-fol., intitulés Recueils liis(orique$, tome I, page 310, Recueil de Tboisy.
mœurs cruelles de la génération du seizième siècle. Ceux qui ont vécu dans nos troubles politiques, en face des scènes de carnage et d'échafaud, peuvent seuls se faire de justes idées sur les catastrophes d'un autre ège , amenées également par la terrible souveraineté de la multitude. Ce n'est pas la pensée et l'ambition de quelques hommes qui poussent le peuple dans les temps d'agitation , mais le peuple qui entraîne les hommes, les conseils, les politiques, les assemblées et les rois.
Y avait*il moyen de sortir d'une crise fatale, produite par deux opinions prêtes à courir aux armes? Devait-on renouveler la guerre, subir toutes les chances des batailles , recommencer enfin cette lutte qui aboutissait sans cesse à des trêves pour être rompues encore par des guerres? L'idée d'un massacre des chefs huguenots entrait mieux dans les opinions. Suivant Brantôme , le faiseur d'anecdotes et de bons mots , Catherine disait « qu'elle n'avoit à se reprocher que la tuerie de six personnes. » D'après son idée, comme elle l'avouait dans ses confidences , elle eût voulu qu'on se débarrassât des grandes têtes des deux partis ; c'était un milieu qui ne pouvait aller avec le mouvement catholique sur lequel on s'appuyait alors exclusivement. Toutes les chances se montraient favorables à la cruelle exécution qu'on préparait. Les méfiances des calvinistes les avaient tous réunis dans des maisons bien désignées : on pouvait dès lors les envelopper en une commune proscription.
Le silence le plus absolu , le plus inviolable secret fut gardé sur les mesures qu'on allait prendre ; on fit entrer des armes au Louvre ; les soldats , archers , arquebusiers du roi de Navarre qu'on suspectait furent enfermés dans le château , et sous le prétexte de se défendre contre les entreprises des ducs de Guise , on appela quelques nouveaux archers à Paris. Rien de précis ne fut arrêté sur le mode d'exécution. Dans le conseil secret où assistaient la reine , le duc d'Anjou, le duc de Nevers , le comte d'Angoulême, Biragues, garde des sceaux, le maréchal de Tavannes et le comte de Retz , on délibéra seulement qu'il fallait en finir avec les huguenots sans recourir à la guerre civile. Ce conseil repoussa le projet de la reine , d'envelopper les grandes têtes des deux partis dans une commune tuerie : Catherine voulait amener une prise d'armes bruyante et désordonnée, une émeute facile, car elle était dans les esprits ardents ; on aurait engagé un combat entre les chefs , et sur-le-champ seraient survenus les secours des
archers du roi, qui auraient expédié les uns et les autres dans un pêlemêle de nuit. Ce juste-milieu sanglant ne pouvait répondre à l'état des esprits. Le vent soufflait au catholicisme ; il fallait de toute nécessité s'abandonner au duc de Guise. Il y avait haine profonde dans cette race contre Châtillon ; on le lui livrait. En conûant l'exécution des vengeances en des mains populaires , en plaçant les catholiques à la tête de ce massacre, c'était le rendre général : une fois emporté par le mouvement, on ne pouvait plus s'arrêter; on allait à l'extermination entière des huguenots.
Dès le 21 août on voit le conseil secret se mettre en rapport avec l'hôtel de ville et lui fournir des armes : les échevins reçurent des lettres du roi qui déclare « n'avoir entendu comprendre les prévost des marchands et eschevins de cette ville en son édict du 26 dernier qui statuoit et faisoit défense à toutes personnes, de quelque estât et conditions qu'elles fussent, de faire ni fondre aucune pièce d'artillerie sans des lettres patentes et permission adressées au grand maistre d'artillerie ; voulant que les sieurs de la ville jouissent de leurs privilèges, à la charge qu'ils ne pourront adviser ni employer que vingt salpêtriers, les noms et surnoms desquels seront donnés par rooUe, au grand maistre artificier , et signé d'eux * . »
Le 23 , les démarches sont plus signiflcatives. On lit dans les registres de l'hôtel de ville : « Le 23 août 1572, le roy ayant été adverli que ceux de la nouvelle religion conspiroient contre sa personne et son Estât jusques à avoir mandé à sa majesté quelques propos hautains et sonnans en menaces , manda le prévost des marchands au Louvre, le soir bien tard , auquel il commanda de se saisir des clefs de la ville et d'en faire soigneusement fermer les portes , faire tirer tous les bateaux du costé de la ville et la fermer de longues chaisnes; de faire mettre en armes tous les capitaines, lieutenans, enseignes et bourgeois des quartiers et dizains , et les faire tenir prests par les cantons et carrefours pour recevoir et exécuter les commandemens de sa majesté ; de faire tenir l'artillerie preste tant dedans l'hôtel de ville que devant et la place de Grève et autres commandemens tant à lui qu'au corps delà ville: pour l'exécution desquels on fit expédier mandemens portant des ordonnances aux quarteniers, archers, arquebousiers et arbalestriers et autres officiers de la ville qui furent envoyés le len-
• Regisl. de l'hôtel de ville, IX, fol. 31.
demain 2i, jour de Saincl-Barlhélemy , de fort grand matin , et aussi pour faire mettre les bourgeois, manans et habitans sous les armes. Lesquels commandemens et injonctions de sa dicte majesté aux prévost et eschevins, conseillers, quarteniers et autres ofTiciers de ladicte ville auroient été obéis, et iceux commandemens exécutés le mieux qu'il leur auroit été possible dès ledict samedi au soir et la nuict. Suivant le commandement de sa majesté auroit esté rendu compte et témoignage à icelle d'heure en heure. Et pour l'exécution lesdicts prévost et eschevins auroient faict expédier par le greftier de ladicte ville plusieurs mandemens et ordonnances aux quarteniers, archers , arbalestriers , arquebousiers et autres officiers , comme il estoit besoin et nécessaire, de ce qui leur estoit commandé, lesquels auroient esté envoyés et portés le lendemain dimanche, 24'jour dudict mois , jour Sainct-Barthélemy , de fort grand matin , auxquels mandemens chacun desdicts officiers et bourgeois auroient semblablement obéi. » Suivent les mandements du 24 aux quarteniers et aux capitaines des archers, arbalétriers, pistolliers et arquebusiers.
« Les sergens, tant à pied qu'à cheval ; les bourgeois , manans et habitans, suffisons et capables de porter armes doivent tous se trouver présentement, lesdicts bourgeois armés des armes dont ils se pourront mieux aider , devant l'hôtel d'icelle ville pour le service du roy, repos et seureté de ceste ville suivant le très-exprès commandement dudict seigneur roy , sans y faire faute sur peine de la vie *. »
Le maréchal deTavannes fut chargé des préparatifs militaires. Une fois qu'on se décidait pour l'avis des catholiques, on pouvait s'adresser en toute sûreté aux confréries de Paris, aux métiers , aux compagnies bourgeoises; là étaient les haines profondes, et j'oserai dire municipales, contre les huguenots. Les capitaines purent bien craindre un moment que telle ne fût pas la volonté du roi , mais lorsqu'ils en furent assurés , ils répondirent : « Nous vous jurons que vous en aurez nouvelle , car nous y mènerons si bien les mains , à tort à travers ,
' Registre de l'hôlel de ville, X, fol. 8 et 9, rec. et vers. Le roi avait fourni une jiartie de ces dépenses. On trouve un rôle ainsi conçu : « Au prévost des marchands, aux quatre eschevins et procureurs du roy et receveurs, 2,100 liv. tournois, qui leur ont esté données pour acheter armes et chevaux pour la seureté de leurs personnes, et agir contre les traisires ennemis du roy et de Dieu, et pour recognoistre si les rondes ou sentinelles et guets de la nuit sont bien disposés et exacts, et se font suivant la volonté du roy comme ses prédécesseurs ont faict en cas semblable. » (20 août 1572.)
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qu'il en sera mémoire à jamais *. » En effet , abandonner les hérétiques au peuple de Paris, c'était préparer leur extermination.
Le duc de Guise, maître absolu du mouvement, manda en son hôtel Jean Charron , prévôt des marchands , et Marcel , qui venait à peine de quitter cet office , et leur dit : « Messieurs , il s'agit de nous délivrer , sous le bon plaisir du roy , de tous les huguenots ; convoquez ce soir pour minuict les eschevins, les capitaines de quartiers, tous en la Grève, et là nous vous dirons comment il faudra expédier. » A minuit , pas un des bourgeois notables , des bons échevins et quarteniers ne manqua en la commune. Les compagnies étaient rassemblées sur la Grève , et tout autour par les quais et le long de la rivière ; le duc de Guise arriva le premier à l'hôtel de ville , suivi de deux de ses gentilshommes, d'Entragues et de Puy-Gaillard. Il y fut bien fêté, salué par la bourgeoisie , et il leur dit encore : « Messieurs, la volonté de notre sire est que chacun prenne les armes pour occire Coligny et extirper tous les autres huguenots et rebelles qui sont comme en prison dans notre bonne ville ; pareille chose se fera en la province suivant les ordres du roy. Sçachez-le bien ; le signal sera lorsque l'horloge du palais sonnera la grande cloche , au point du jour; alors que chacun des bons catholiques ceigne un morceau de linge blanc autour du bras, et place une belle croix en son chef ^. » Les paroles du duc de Guise furent bien reçues et saluées par tous. On convint qu'il serait dit aux métiers, maîtres et bons catholiques de mettre flambeaux sur les fenêtres, afin qu'on pût tout voir et ne pas se tromper. Les compagnies bourgeoises se divisèrent également en petites troupes et dans les divers quartiers pour qu'aucun huguenot ne pût échapper ^.
' Brantôme, lomcIX. — Mémoires de Tavanucs, tome HT, 20-: vol. delà çollecl. Petitot.
' Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX, tome I, ad ann. 1572.
* Avant d'aller plus loin dans le récit de l'événement de la Saint-Barthéleray, je ue dois point omellre de parier ici d'un ouvrage qui parut sans nom d'auteur en 182fi sur celle trisle exécution. Il est malheureux que l'homme de talent auquel on l'attribue ne se soit éclairé qu'à une source unique, les Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX, et que |)reoccupé des éludes grecque et latine , il ait apporté les idées et même le style des conjurations de Catilina et des Gracques dans la narration de ces scènes qui s'en éloignent si complètement. C'est une mauvaise école que celle qui, aux époques de grandes passions, substitue les complots de quelques têtes aux réactions et aux mouvements populaires. Pour prendre une juste idée de la Saint- Barthélémy, il faut comparer les nombreux pamphlets qui de part et d'autre furent Vubliés. J'en ai recueilli beaucoup de très-curieux , catholiques ou huguenots, donl je donne le litre pages 243 et 24 i.