II. ^ n
Le mouvement municipal étant ainsi bien organisé par le duc de Guise aux applaudissements de toutes les halles, le chef du parti catholique se rendit au palais du Louvre pour se concerter avec Caliierine de Médicis. Là il trouva le roi dans l'incertitude et dans une complète indécision. Avec la même énergie le duc de Guise remontra que les choses étaient trop avancées pour reculer, qu'il répondait du plein succès ; n'était-ce pas la plus belle occasion de se débarrasser des ennemis de Dieu et du roi? Il fut secondé par les ducs d'Anjou, de Nevers, le maréchal de Tavanneset le comte de Retz. Charles IX, toujours indécis, dit à la fin « qu'il se confioit à son cousin le duc de Guise. » Au reste, les catholiques savaient bien qu'une fois l'affaire engagée par le peuple, rien ne serait plus aisé que de faire entrer le roi dans la commune impulsion du mouvement municipal.
On ne s'explique pas l'incoiicevable sécurité du parti calviniste au milieu de cette fermentation des esprits ; l'amiral Coligny, caractère si faible, ébahi de sa faveur, prévenu de toutes parts ' qu'on préparait un mouvement contre ses coreligionnaires, n'avait pris aucune précaution, si ce n'est de faire entourer son hôtel par une compagnie de la garde du roi, et on en avait précisément conOé le commandement à un des plus acharnés de ses ennemis. Quelques gentilshommes calvinistes, étonnés de cette agitation de nuit, de ces flambeaux allumés sur toutes les fenêtres, de ces troupes armées parcourant la \ilie, sortirent de leur maison bien avant que le signai eût été donné ; et ils s'adressaient à chacun : «Qu'est-ce tout ce bruit? — C'est, répondirent quelques capitaines, que le roy prend plaisir à attaquer un fort la nuict et au flambeau, et chacun court pour le voir. » Et ces gentilshommes s'avançaient vers le Louvre, dont la cour était remplie d'archers et de hallebardiers. Ces hallebardiers , les voyant sans croix et sans brassard blanc , leur dirent : « Tout à l'heure vostre tour, huguenots maudits ; » et l'un des gentilshommes, ayant voulu répliquer, un soldat de la garde le transperça de sa pertuisane "-^ .
' Le capitaine Blossel , Bourguignon cl huguenot, assez remarqué au siège de Vczclai, prit congé de l'amiral pour se retirer eu sa maison , « auquel l'admirai demanda pourquoi il vouloil s'en aller ? — Pour ce qu'on ne nous veut pas de bien icy. — Comment rentendcz-vous ? dit l'admirai ; croyez que nous avons un bon roy. — 11 nous est trop bon, c'est pourquoy j'ay envie de m'en aller ; et si vous en faisiez de même comme moi, vous feriez beaucoup pour vous et pour nous. » (Journal d« Henri III, ad ann. 1372. J
* Mémoires de d'Aubigné, tome IF, liy. I.
L'affaire éclatait ainsi : ce n'était pas un massacre, mais un conflit entre des soldats armés comme cela s'était souvent produit aux guerres civiles ; toutefois, quand les premiers coups d'arquebuses eurent été échangés, on entendit l'horloge municipale de la Grève sonner ses gros glas; on y répondit par la cloche de Saint-Germain- L'Auxerrois. C'était un peu avant le commencement du jour; les flambeaux placés sur toutes les croisées éclairaient parfaitement les rues, et faisaient resplendir les brassards et les croix blanches.
Le duc de Guise s'était chargé de l'expédition principale dirigée contre l'amiral Coligny ; on craignait quelque résistance, et le duc s'était fait accompagner des gentilshommes de sa maison : d'ailleurs Cosseins, qui commandait les hallebardiers royaux à la garde de M. l'amiral, était tout à fait dans les intérêts catholiques. Coligny, soufl"rant encore de ses récentes blessures, se faisait lire par le ministre Merlin les commentaires de Calvin sur Job, triste et religieuse expression qui allait à sa douleur; l'agitation qui éclatait dans Paris était parvenue à ses oreilles ; mais, tout rempli de l'idée que le roi était pour lui, l'amiral s'imaginait que cette agitation provenait de quelque tentative de la part du peuple et du duc de Guise contre le palais ', Le
' Comparez, pour ces sanglants détails, les pamphlets huguenots et catholiques dont voici les litres : Passio domini no.itri Gaspardi Colignii, secundum Bartholcmeum, lo72. — Exhortation au roy pour poursuivre ce qui! a commencé contre les huguenots, avec des épitaphes de Gaspard de Coligny et de Pierre Ramus, traduites du latin de Léger Du Chesne. Paris, 1572, in-4». — Complainte et regret de Gaspard de Coligny, qui fut admirai de France (en vers). Paris, io72, in-8°. — MSS Histoire des massacres arrivés en 1372 sous le règne de Charles IX, roy de France, \n-i°. — Triomphe glorieux de l'Église chrétienne contre ses ennemis, et du juste jugement de Dieu contre un nommé Gaspard de Coligny , qui fut seigneur de Chastillon et admirai de France; le tout sur le psaume 128, par frère Hilaire Coquy, docteur en théologie. Troyes, de l'imprimerie de Jean Moreau, lo73. — Courte Apologie de la journée de la Saint-Barlhélemy. Paris, 1S72, in-S". — Advis de la France, de ce qui s'est passé le 24 aoust 1372 à Paris, surtout des cruautés commises contre l'admirai. 1572, in-8" (allemand). — '< De Furoribus Gallicis et Cœde admiralii Castillionii, atque illuslrium virorum passim édita per complures Galliôc civiiate?, vera et simplex narratio ; ab Ernesto Warammao, Frisio : Edimburgi. 1373, in-i»; Londini, 1373 : Lugduni-Balavorum, 1619; Amsielodania, 1641, in-S°. «—Discours en vers sur l'occurrence des guerres intestines de ce royaume ; et ensemble le tombeau de Gaspard de Coligny , par J. T. Paris de Roigny , 1372 , in-8°. — Discours du massacre de ceux de la religion réformée, fait à Paris par les catholiques remains en 1372, l.yon, 1574, in-8". — Le Miroir de la tyrannie espagnole , perpétrée aux Pays-Bas par le duc d'Albe et autres commandans p.)ur le roy Philippe II ; ensem'jle ie masicicre de la Saint-Barlhélemy à Paris. Arasterdam, 1620, in-4o (avec figures). — « Lo Stra-
244 NUIT DE LA SAlNT-BARTHÉLEMY.
bruit augmentait et paraissait à chaque moment se rapprocher de son hôte], lorsqu'un coup d'arquebuse se fit entendre dans la cour, et l'on vint en toute hâte lui annoncer que la première porte avait été forcée, et que la foule pénétrait; l'amiral se leva paisiblement, s'habilla de ses premiers vêtements, puis, s'appuyant contre la muraille, il dit au ministre Merlin : « Mon père, joignez vos prières au\ miennes, et recommandons notre âme à Dieu. » Cosseins, capitaine des hallebardiers, s'écria d'une voix éclatante : « Au nom du roy, ouvrez la porte. » Et Labonne, varlet de l'amiral, l'ouvrit; aussilot il tomba percé d'un coup de poignard ; Co&^eins, Behem, Allemand très-dévoué à la maison de Lorraine (il avait épousé une bâtarde du cardinal), le capitaine Attin, varlet du duc d'Aumale, le seigneur de Sarlabous, Achille Petrucci de Sienne, s'élancent dans l'escalier et se précipitent vers la chambre ; le duc de Guise, le duc d'Anjou, le chevalier d'Angoulème, tous les seigneurs catholiques, étaient demeurés dans la cour, attendant que l'expédition fût faite : les autres, capitaines, hallebardiers, étaient plus loin dans la rue.
Behem s'avança le premier et lui dit d'une voix sombre : « N'es-ta pas l'admirai? — Oui, c'est moy, répondit Coligny sanss'esmouvoir; mais toy , jeune varlet, tu deviois respecter ma vieillesse et avoir égard à mon infirmité ; cependant, quelque chose que tu fasses, tu n'abrégeras pas beaucoup ma vie. » Coligny finissait à peine , que Behem lui plongea son épée dans la bouche ; les autres l'achevèrent à coups de poignards, et le duc de Guise dans la cour criait de toutes
lagemma di Carlo IX contra gii ugonoli, ribelli di Dio, de Camillo Capilupi; in Ronia, 1572, 10-4». » — lo74, in-12. — Discours d'un courtisan catholique, découvrant les ruses du roy, de la royne mère et de leur conseil secret. — « Dialogus quo multa cxponuiitur quœ lulheranis eihugonotisGallis occiderunt.Orangia?, » lo73,in-fol. — Le Réveille-malin des François et de leurs voisins, composé par Eusèbe Philadelphc, cosmopolite, en forme de dialogue. Edimbourg, 'oTi, in-S». — La Marmite renversée et fondue, de laquelle parlent les proplièic.^, où est prouvé que la secte calviniste est la vraie marmite; avec un sommaire de ses conjurations, causes de sa ruine; par le père Deaux-Amis, carme. Paris, 1372, iu-8''. — Coq à l'Asne des huguenot» tués et massacrés à Paris le 24*= jour d'aoust 1372. Lyon, Rigaud, 1372, in-8". — llesponse prophétique d'ua gentilhomme françois , sur la demanJe à lui faicte par un quidam le jour delà fête de la SaiBCt-Banhéleiny, 24 aoust dernier passé, 1372, sur ce que pou\ oient signifier ou présager les vents impétueux qui couroient ledict jour. In-S". — Dits magnifiques et gaillards, touchant les causes de la mort de Gaspard de Coligny et ses complices , pris et tirés de la saincte Eicrilure ; et respectivement et fort à propos adaptés au roy, à la royne mère, à la royne de France et . aux autres seigneurs françois et potentals estrangers. Lyon, Benoisi Rigaud,
ses forces: « Behem, est-ce faict? —Oui, répondit le Lorrain, il est bien mort. — D'Angoulesme ne veut pas le croire s'il ne le voit, répliqua le duc de Guise; jette le corps par la fenestre» ; et Behem, aidé de Sarlaboux , prit le cadavre et le précipita dans la cour. L'amiral était tout défiguré ; le sang cachait ses traits. Le comte d'Angoulême , pour mieux le reconnaître, l'essuya de sa main et dit au duc de Guise : « >Ia foi, c'est bien luy ; » et il lança un coup de pied contre le cadavre ; « voilà pour l'assassin de M. de Guise. »
La sanglante exécution était ainsi engagée, soit par l'arquebusade du Louvre, soit par la mort de Coh'gny et de ceux de sa maison, vengeance de famille ; il fallait maintenant la rendre générale, et depuis une heure les cloches à grandes volées tenaient sur pied les compagnies bourgeoises. Les ducs de Guise , de Nevers, de Montpensier, et le maréchal de Tavannes allaient au-devant d'elles pour leur donner ordre de commencer ; on publiait par crieries : « Messires bourgeois et manans, tous les maudits huguenots ont fait conjuration contre la religion , le roy, la famille royale et MM. de Guise, pour se gouverner ensuite à la manière de Genève et en respublique. Dieu et la saincte Vierge ont permis que l'horrible conspiration fust découverte; la volonté du roy est qu'on extirpe cette maudite engeance, ces serpens contagieux, et, après avoir dissipé le venin de ces sectaires, or^ ne verra plus régner que les catholiques *. » Tous les bons bourgeois applaudirent avec enthousiasme ; ils avaient pris le brassard et posé la croix sur leur chef , et n'épargnèrent aucun huguenot ; ils les poursuivaient le long de la rivière comme bêtes fauves. Je jette ici un voile sur ces détails de sang, sur ces peintures si souvent reproduites; Téligny , gendre de l'amiral , La Rochefoucauld , Antoine de Clermont, La Chastaigneraye , Lavardin, Soubi^e, le seigneur de Piles, furent tués à coups de hallebarde et d'arquebuse ; on n'excepta même pas Ramus, le savant Ramus, abrité au collège de France, vengeance de l'école d'Aristote et de la scolastique contre la philosophie de la renaissance. Qui n'a lu dans les mémoires du temps la touchante aven-
' Le pamphlet qui fut alors crié dans les rues existe encore; il porte ce litre : « Discours sur les causes de l'exécution faite ez personnes de ceux qui avoient conjuré contre le roy et son Estât, lu et publié à son de trompe et cri j ublic, parles carrefours de la ville et faubourgs de Paris, lieux et places accoutumés à faire cris et publications, par moy Pasquier Rossignol , crieur juré du roi, nostre sire, accompagné de Michel Noiret, trompette juré, et de deux autres trompettes. »
216 NTIT i)E I.A SAIST-BARTHÉLEMY.
ture du petit duc de Gaumont, singeant le mort sous les cadavres de son père et de son frère assassinés? Les compagnies bourgeoises remplirent toutes les promesses des échevins et du prévôt. Il y eut peu de huguenots épargnés , et bientôt les corps détranchés tombaient des fenêtres : « les portes cochères étoient bouchées de gentilshommes achevés ou languissans , et les rues de cadavres qu'on traînoit sur le pavé à la rivière. »
Au milieu de cette exécution, qui venait des halles et de la Grève, que faisaient le roi , sa mère, et le conseil au Louvre? Charles IX, plein d'inquiétude , l'œil morne, se tenait à la porte du palais, regardant de toute part comme préoccupé des plus tristes pensées; la reine Catherine ne le quittait pas. Un premier coup de pistolet se fit entendre : Aussitôt Charles IX , plein de terreur , dépêche un gentilhomme auprès du duc du Guise avec ce seul mot : « Mon cousin , ne faictes rien contre M. l'admirai. » Le duc de Guise et les bourgeois ne tinrent compte de l'avis, et le massacre continua. Tavannes parcourait les rangs de la garde bourgeoise : « Messers, saignez, saignez; les médecins disent que la saignée est aussi bonne en ce moisd'aoust comme en may '. »
Les compagnies de la ville ne respectèrent pas les palais ; ils y poursuivaient les huguenots, sans ménager ni les appartements du roi , ni ceux de Catherine elle-même. Les mémoires de la reine Marguerite donnent une idée de ce désordre de cour. La jeune reine, épouse de Henri de Béarn , toute fatiguée, s'était endormie au point du jour; elle fut réveillée par un homme qui criait de toutes ses forces : « Navarre ! Navarre ! » La nourrice , croyant que c'était le roi, ouvre la porte ; un homme tout sanglant , poursuivi par quatre archers , se précipite sur le lit de la reine : « Moy , sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy après moy, me tenant toujours à travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme , et ne sçavois s'il venoitlà pour m'offenser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nouscriionstousdeux, et étions aussi effrayés l'un que l'autre^.» L'intervention du capitaine des gardes put à peine sauver le malheureux huguenot.
Une gravure publiée le jour même de la Saint-Barthélémy repro-
' Brantôme. M. de Tavannes, tome IX, page 13. 2 Mémoires de la royne Marguerite, ann. 15T2.
NDIT DE LA SAIM-BaRTEÉLEMY. 247
duit fidèlement le massacre dans le Louvre et sur les quais, où l'on voit des hommes désarmés poursuivis le long de la rivière , des cadavres jetés dans les eaux rouges de sang ; les hallebardiers haletants, les bourgeois la croix au chef, l'arquebuse à la main '. L'exécution du Louvre eut quelque chose de plus affreux, parce qu'elle se fît de sang-froid. On plaçait là les huguenots entre deux rangées de hallebardes et d'arquebuses, puis on les frappait l'un après l'autre, amoncelant cadavres sur cadavres.
Charles IX tint une conduite presque passive dans cette première nuit de la Saint-Barthélémy ; le mouvement était parti du concert du duc de Guise avec l'hôtel de ville. Il est une chose à remarquer, que rien n'est plus cruel, plus implacable que la bourgeoisie, quand elle se préoccupe d'une idée, d'un danger; alors elle frappe sans pitié tout ce qui lui fait peur ou lui porte ombrage. Les confréries , les marchands, les halles étaient fortement catholiques; le calvinisme était une nouveauté dont elles avaient crainte, qui leur était odieuse et selon eux menaçait la cité; ces maudits étrangers, ces hérétiques du Béarn, de la Saintonge, du Poitou, étaient en haine à tout ce peuple ; il s'en délivra par le fanatisme religieux , comme d'autres peuples avaient secoué un joug oppresseur par le fanatisme de la patrie ou de la liberté. Jugeons un temps d'après ses mœurs, ses besoins et ses émotions !
' J'ai vu un exemplaire de celte gravure; elle est d'autant plus précieuse qu'il n'en eiisie pas au cabinet du roi, où l'on n'a que des gravures très-poslérieures, ou bien des copies flamandes et allemandes. Quiconque a visité Rome a pu voir dans la chapelle Sixline le fameux tableau du massacre, peint cette même année loT2. Je j^arlerai plus tard des joies pontiOcales,