‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 130 sur 144 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

JOVRNÉES DES 24, 2o ET 26 AO€T.

Désordres dans Paris. — Mesures municipales. — Le roi écrit aux gouverneurs des provinces pour empêcher les massacres. — Noies à l'étranger. — Allemagne. — Suisse. — Angleterre. — Rome. — Espagne. — Conlinualion des massacres.

Le 24 au malin, jour de la Saint-Barthélémy, le désordre était à son comble dans Paris. Non-seulement le massacre continuait au milieu des rues et des places publiques, au Louvre et sur les deux rives de la Seine, mais le pillage se montrait avec une fureur qui n'avait pas de bornes. Dans la journée du 24, un édit du roi porta peine de mort contre ceux qui sortiraient de leurs maisons, afin d'éviter qu'il n'y eût nouveau tumulte. L'hôtel de ville commença à s'effrayer des exécutions et du pillage qui menaçaient la bourgeoisie elle-même et ses boutiques. « Le jour de Saint-Barthélemy, environ midi , sur les remontrances faictes au roi par le prévost des marchands et escbevins que plusieurs tant de la suite de sa majesté que des princesses et seigneurs de la cour et gentilshommes , archers de la garde du corps et les soldats aussi de sa garde et suite, ensemble toute sorte de gens et peuples mêlés parmi et sous leur ombre, pilloient et saccageoient plusieurs maisons et tuoient plusieurs personnes par les rues, le roi leur commanda de monter à cheval avec toutes les forces de la ville pour les faire cesser et d'y avoir l'œil jour et nuict '. » Les échevins rendirent plusieurs ordonnances et mandements pour empêcher les troubles, pilleries, dérobbemens et saccagemens. Le mèmejour, Saint-Barthélemy, les quarleniers reçurent

' Registre de l'hâtel de ville, X, fol. 8.

mandement pour faire poser les armes : « Tous les bourgeois , manans et habilans de vostre quartier qui ont pris cejourd'hui les armes suivant le commandement du roy, qu'ils aient à les poser et mettre bas, et eux retirer modestement en leurs maisons jusqu'à ce qu'autrement par sa majesté en soit ordonné, et de ce ne faites faute sur peine de s'en prendre à vous, suivant le commandement du roy à nous donné par monseigneur de Nevers '. »

Le conseil de l'hôtel de ville rendit aussi des mandements portant des ordres pour maintenir la tranquillité, et entre autres ceux des 25 et 20 : « Que les quarteniers seuls, pour éviter esmotion et meurtres, aillent en toutes les maisons faire au vray et sans aucune omission, sur peine de la vie, la note des noms et surnoms des hommes, femmes et enfans, enjoignant aux maistres et maistresses ou à ceux qui sont logées es maisons, de bien garder tous les religionnaires ; qu'il ne leur soit faict aucun tort ni desplaisir, aussi sur peine de la vie. »

« Aux capitaines de chaque quartier , d'établir bons corps de garde es rues pour empescher et rompre les pillards et voleurs de maisons. »

« Aux quarteniers, d'aller en toute modestie avec trois des plus notables officiers et bourgeois de chaque dizaine, en toutes les maisons faire recherche de tous les gens de la religion prétendue réformée ; et afin qu'il n'advierme aucun pillage et désordre en faisant cette recherche, les capitaines feront réunir les bourgeois pour défendre et secourir les maisons des uns et des autres ^. » Le 24, mandement du roi aux quarteniers, « qu'ils aient à ordonner aux capitaines de dizaines de faire garde aux portes, et devenir le lendemain § la ville recevoir plus particulièrement les ordres, et qu'on élise des capitaines au lieu des suspects et décédés. » Le 25, le lieutenant du grand prévôt est venu au bureau de la part du roi dire « que la ville ait à mander aux quarteniers de faire poser parles capitaines corps de garde par les quartiers pour empescher les pilleries ; qu'ils aillent avec trois ou quatre bourgeois de chaque dizaine en toutes les maisons du quartier faire recherche de ceux de la religion nouvelle, les mettre sous bonne et sûre garde, et en dresser procès-verbaux. » Ordonnance du roi sur ce sujet : « il veut que les 'luartcniers aillent

' Registre de l'Lôlel de ville, X, fol. 10, recto. ' Ihid., fol. 11.

âS^ JOURNÉES DES 2i, 2b' ET 26 AOUT.

seuls, et mettent lesdicts de la religion en la garde des maistres de maisons. » Mandement du 26 août à douze des archers de la ville « d'aller à la rue de la Calandre pour conserver les logis de ceux de ladicte religion, et amener leur personne à l'hostel de ville. »

Ce fut non-seulement pour Paris que le roi prit des mesures d'ordre ; mais il écrivit également à tous les gouverneurs de provinces pour désavouer les massacres et annoncer que la sédition du 24 avait été excitée à son insu : « Ayant appris que les parens et les amis de l'admirai avoient résolu de venger la blessure qu'il avoit reçue , MM. de Guise ont assemblé, pour les prévenir, un grand nombre de gentilshommes et de bourgeois de Paris, avec le secours desquels ils ont forcé les gardes que j'avois donnés andict admirai, et ils l'ont tué et tous ceux qui se sont trouvés avec lui. » Cet exemple avait été suivi avec tant de violence et de fureur dans tons les autres endroits de la ville, que l'on n'y avait pu remédier. Comme ce mal était arrivé contre sa volonté, le roi voulait qu'on sût que l'édlt de pacification n'avait pas été violé ; qu'au contraire il prétendait qu'il fût religieusement observé, et loin d'autoriser la violence, il entendait que tous les gouverneurs fussent attentifs à la réprimer chacun dans leurs districts, décernant des peines de mort contre ceux qui n'obéiraient pas. « Au reste, ajoutait-il, je suis icy avec le roy de Navarre mon frère et le prince de Condé mon cousin, prest à partager avec eux la mesme fortune '. » Il écrivait au gouverneur de Bourgogne, à M. de Prie, lieutenant général en Touraine, au sieur de Montpesat, sénéchal de Poitou : « Il est advenu que ceux de la maison de Guise et les autres seigneurs et gentilshommes leurs adhérens, qui n'ont pas petite part en cette ville, comme chacun sçait, se sont esmus cette nuict passée, si bien qu'entre les uns et les autres il s'est passé une bien grande et lamentable sédition, ayant esté forcé le corps de garde qui avoit esté ordonné à l'entrée de la maison dudict

' Le 30 août il écrivait à peu près la même chose aux Rochelois : « Nous vous avisons que cela n'a été faicl à cause ou pour haine de la religion, ni pour conlrevenir en rien à nos esdicls de paci6c3tion, lesquels avons toujours entendu observer, garder et entretenir inviolablement. Déclarant à tous nos subjects quelconques de la religion prétendue réformée, nostre intention estre qu'en toute seurelé et liberté ils puissent vivre et demeurer avec leurs femmes, enfans et familles sous la protection de nos esdicts. Voilà l'intérieur de nostre intention, et ne vous laissez aller à croire autre chose que la vérité cy-dessus dicte. » Imprimé. Portefeuille Fontanieu, «os 324, 325, 326.

admirai, l'ont tué avec quelques gentilshommes, comme il en a esté massacré d'autres en plusieurs endroits de la ville, ce qui a esté mené avec telle furie , que l'on n'y a pu apporter le remède tel que l'on eust pu désirer. La sédition, qui est, grâces à Dieu, de cette heure amortie, étoit advenue par la querelle particulière qui de longtemps est entre les deux maisons. Et d'autant qu'il est grandement à craindre que telle exécution ne soulève mes sujets les uns contre les autres, et ne fasse grand massacre par les villes de mon royaume, de quoi j'aurois un merveilleux regret, je vous prie de faire publier et entendre que chacun ait à demourer en repos et sûreté en sa maison, faisant observer et soigneusement garder nostre édict de pacification à ces fins, lequel je veux estre entretenu autant que jamais, ainsi que faissçavoir par tous les endroits de mon royaume *. » Catherine de Médicis adressa de semblables lettres aux gouverneurs, afin de montrer qu'elle partageait les douleurs de son fils sur les événements de Paris.

Mais le roi était dépassé; il fallait se mettre à la tète du mouvement si on ne voulait être emporté par lui. Le duc de Guise était tout à fait d'accord avec le peuple; les capitaines des gardes en permanence correspondaient avec lui ; si Charles IX restait en arrière, il y avait un gouvernement qui se substituait aux Valois. Catherine lui en fit l'observation le soir dans un conseil privé. « Voulez-vous que MM. de Guise deviennent roys de France? » On résolut que Charles IX se jetterait entièrement dans le parti catholique, et qu'il considérerait comme son propre ouvrage tout ce qui avait été accompli par le peuple, les capitaines des quartiers et la garde bourgeoise. Ce fut le lendemain 26 août que Charles IX se prononça contre les huguenots^ ; et chose triste dans l'histoire, le jeune roi ne fut jamais si populaire que ce jour-là : il se promena dans Paris suivi d'une cour brillante au milieu des morts, comme pour applaudir à ce qui avait été fait ; il alla visiter Montfaucon, et insulta par des plaisanteries de fol de cour, au cadavre de l'amiral pendu par une cuisse <iux fourches patibulaires. Ces insultes contre les cadavres entraient

' Portefeuilles Fonlanieu, n°^ 324, 32S, 32r..

^ Je n'ai trouvé que dans le pamphlet huguenot de l'estat de France sous Char' les IX , que ce prince ail tiré du fameux balcon sur les huguenots ; ce balcon même, (|ue l'on montre encore aujourd'hui, n'existait pas. Je m'en suis assuré par l'inspcc^ tion d'un plan du Louvre à cette époque et l'opinion 4e gens compétents.

dans les mœurs du temps ; et Brantôme a ouï dire par les damoiselles de Catherine « que les dames de la suite du roy considéroient toutes les parties du corps des gentilshommes huguenots, et jugeoient par certains objets quelle étoit leur force au jeu d'amour * . » Charles IX lit dans cette journée tout ce qui pouvait grandir sa popularité. « Au cimetière des Saincts-Innocens il y avoit une aubespine déjà desséchée par la chaleur d'esté ; tout à coup dans les deux premières journées de la Sainct-Barthélemy, elle développe et déploie ses fleurs bi niantes ; les bourgeois, les confréries crient au miracle ; Jésus et la Vierge approuvent la tuerie des hérétiques ; le tambour bat, le cimetière s'emplit de compagnies bourgeoises, des confréries de pénitens, et le roy vient visiter ladite belle aubespine et s'agenouiller en procession devant elle et les saincts tombeaux "^. »

Cependant Charles IX avait des alliances parmi les huguenots à l'étranger; l'effet produit par la Saint-Barthélem.y devait être brusque, impétueux, et pouvait entraîner la rupture subite de ces rapports si importants à ménager. Nombre de courriers furent expédiés avec des lettres à la république des Suisses, à la reine d'Angleterre, à plusieurs <les princes d'Allemagne ; toutes contenaient un désaveu complet de ce qui s'était fait par le peuple et le duc de Guise. L'Allemagne surtout, qui avait manifesté tant de joie lors de la paix de 1570, l'Allemagne qui protégeait si intimement ses coreligionnaires, comment recevrait-elle cette triste nouvelle ?

Charles IX connaissait cette position difficile, et des instructions furent envoyées à M. de Schomberg en forme de mémoire. Le roi rappelait aux princes la prompte justice qu'il avait faite lors de l'arquebusade advenue à l'amiral : « Ledict admirai et gentilshommes de la nouvelle religion ses adhérens qui estoient près de lui ont eu occasion d'estre contens dudict bon ordre pour le tenir en sûreté en sa maison, et empescher que ses maiveilians et le peuple de Paris pour beaucoup de respects particuliers assez cognus à un chascun mal affecté envers lui, ne lui fissent aucune offense ; ce néanmoins il s'est descouvert que luy et les autres gentilshommes delà nouvelle religion qui estoient en assez bon nombre en ceste ville, avoient machiné une entreprise et conspiration pour s'attacher à sa majesté, la royne sa

' Brantôme, tome IX.

* Journal de Henri III , année 1372, page o'i.

mère et messelgneurs ses frères qu'ils vouloient mettre à mort ; ainsi queledict admirai, Téligny, La Rochefoucauld avant que de mourir l'ont confessé. De quoy adverlie, sadicte majesté, pour se garantir d'un danger qui luy estoit tout certain, à la royne sa mère et à messelgneurs ses frères, a esté contraincte de lascher la main à messieurs de la maison de Guise, qui le 24" de ce mois d'aoust, avec quelque petit nombre de soldats, ont tué ledict admirai et quelques autres gentilshommes de sa faction, s'estant l'esmotion grandement accrue parmi le peuple aigri de voir ainsi leursdicles majestés obligées de se cacher pour sauver leur vie, et a exercé grande violence sur ceux de ia nouvelle religion qui ont esté tués ; ce qui est advenu au grand regret de sa majesté. De quoi elle a bien voulu prévenir lesdicts princes, afin qu'ils sçachent à la vérité comme les choses sont passées, dont elle ne leur veut rien déguiser comme à ses principaux et chers amis. M. de Schomberg asseurera auxdictes princes, de la part de sa majesté, qu'en ce qui est ainsi advenu il n'est point question du faict de la religion ni de la rompture de l'esdict de pacification, mais seulement de la malheureuse conspiration faicte contre leurs personnes et cognue par tant de certains indices que l'on ne pouvoit tarder à y pourvoir. Et sa majesté prie les susdicts princes d'ajouter foi à ce que elles leur faict sçavoir présentement de ce faict, et resfuter ce qui leur en seroit dict au contraire pour mensonge et calomnie, n'ayant autre volonté que de continuer tousjours en leur bonne amitié et intelligence, la sincère affeclion qu'elle leur porte comme à ses plus bons et parfaicts amis '. »

Celte interprétation donnée par le roi aux causes de la Saint-Bar- Ihélemy avait son côté d'exagération et d'habileté, mais elle était vraisemblable. Il y avait dans ce triste événement haine de famille, émotion populaire que l'autorité royale n'avait pu dominer. Charles IX écrivait également à M. de La Fontaine, son ambassadeur auprès des ligues suisses, pour qu'il eût à faire entendre « l'accident advenu à Paris ces jours passés, duquel il sent un bien grand desplaisir et regret. Le 22^ d'aoust fut tirée à l'admirai une arquebousade, et sa majesté avoit commandé que punition fust faicte des auteurs d'une telle méchanceté. Mais ceux qui avoient esté cause du premier mal

' « Mémoire envoyé par le roy su sieur de Schomberg, estant de la pari lie sa raajeslé vers les princes de la Germanie, pour faire entendre auxd'cts priocchi sur la mon de l'ndmiral. » MSS de Bclhunc, vol. cot. SfiSi, fol. 92.

(comme il est aisé à présumer) voulant prévenir cette justification, se sont assemblés par grosses troupes et ont assailli avec fureur la maison dudict admirai, forcé les gardes que sa majesté y avoitfaict mettre, et l'ont tué, luy et quelques autres gentilshommes qui se seroient trouvés avec luy. Sa majesté n'y a pu pourvoir, estant la chose montée avec telle rage et fureur populaire, qu'elle avoit assez affaire de se garder avec la royne sa mère, messeigneurs ses frères, roy de Navarre et autres princes. Cet inconvénient et accident est advenu par querelles particulières , et non pour altérer les édicts de pacification donnés par sa majesté, qu'elle veut conserver et entretenir. Au moyen de quoy sa majesté vous prie, magnifiques seigneurs, de continuer la bonne amitié et intelligence qui a tousjours esté entre la couronne de France et ses bons amis les seigneurs des ligues *. »

C'est dans cette forme de circulaires que le roi écrivit ses instructions à M. de La Motte-Fénelon, son ambassadeur auprès d'Elisabeth ; on voulait surtout maintenir la paix et ne point rompre les alliances. Une dépêche de Walsingham à sir Smith, premier secrétaire d'État d'Elisabeth, sur une conférence qu'a eue l'ambassadeur anglais avec \a reine mère , exprime parfaitement la situation de la France et de 4'Angleterre après la Saint-Barthélémy :

« J'ai vu la royne mère dans une conférence intime ; je luy dis que le principal motif qui avoit obligé la royne ma maistresse à faire cas de l'amitié de cette couronne, estoit fondé sur ce que le roy avoit accordé par son esdict à quelques-uns de ses subjects la liberté et l'exercice d'une religion dont elle faisoit elle-mesme profession; que cette considération estant le principal fondement de l'alliance et de l'amitié qui estoit entre eux , la continuation n'en pourroit estre que douteuse et incertaine, puisque le principe n'y estoit plus, et que la proposition qu'on avoit faicte d'une entrevue ne pouvoit passer -à présent que pour un amusement. Elle respondit à tout cela en 'termes généraux, qu'elle croyait que la dernière alliance n'avoit pas

' « Lettre du thrésorier des ligues, escrite auxdictes ligues par le commandement du roy. » 1372. — ^I. de Bcllièvre fut spécialement envoyé auprès des cantons. Voyez « remontrances falotes par le seigneur deBellièvre, conseiller au conseil privé <Iu roy, devant les ambassadeurs de me-sieurs des treize cantons des anciennes iijîues des hautes Allemsgnes, à la journée assignée à Baden le 18 décembre 1372, oii il est traité des causes qui ont mu le roy de faire procéder à la punition de l'ad- 'îniral de Chastillon et ses complices, n Portefeuille Fontauicu^ 1372,

esté faicte avec l'admirai et avec ceux de la religion, mais avec le roj-, et qu'elle ne laisseroit pas de continuer , encore que le roy son fils eust esté obligé de se défaire avec justice, et pour sa propre conservation, des principaux chefs de la religion, et que de son costé elle y contribueroit de tout son pouvoir. Vous sçavez bien, me dict-elle, que le roy François I" et le roy Henri VIII estoient bons amis, et néanmoins ils ne favorisaient pas le pape également. La différence de religion qui estoit entre le roy mon mary et le roy Edouard VI n'empescha pas le mariage de ma Glle et de luy. Et quant à l'esdict, l'intention du roy mon fils est qu'il soit exécuté ponctuellement. Je luy respondis que véritablement l'alliance avoit esté faicte avec le roy et non pas avec l'admirai , mais que cela n'empeschoit pas que la liberté de conscience n'eust esté accordée à tous ceux de la religion, et non pas à l'admirai en particulier ; quant à l'amitié dont elle a parlé, les temps estoient bien différens; il n'y avoit pas eu encore de ligues à Trente et à Bayonne pour ruiner ceux de la religion. Et en vérité, madame, luy dis-je, je crains que la sévérité extraordinaire dont on a usé contre eux ne passe parmi les princes protestans comme une guerre déclarée qui sera fort sanglante sans doute. Ladessus elle s'emporta furieusement contre l'admirai, et dict que cette affaire de Bayonne estoit un artifice qu'il avoit inventé pour exciter les princes alliés de la couronne à s'en déclarer ennemis ; et la vérité estoit que cette assemblée ne s'estoit faicte que pour se divertir et faire bonne chère. Et enfin que vous sçachiez le peu d'obligations que luy a vostre maistresse, continua-t-elle, voyez un discours qui a esté trouvé avec son testament, lequel, entre plusieurs advis qu'il donne au roy mon fils, il luy recommande, comme une chose de la dernière importance pour le repos de son Estât de tenir bas le roy d'Espagne et vostre maistresse autant qu'il luy sera possible. Madame, luy dis-je, soit qu'il fust affectionné à la royne ma maistresse, il a faict voir dans ce rencontre qu'il estoit un bon et fidèle subject de la couronne de France, et c'est pour cela que la royne ma maistresse l'estimoit. Elle ne respondit rien ; puis me parla, et après plusieurs discours pour et contre, elle me pria d'asseurer la royne ma maistresse qu'elle et le roy son fils ne désiroient rien si passionnément que de vivre en bonne intelligence à\ec elle, et afin que l'amitié fust plus estroite, ils souhaitoient qu'on terminast le mariage jà proposé. Alors je la suppliai de me satisfaire sur deux points : l'un comment le différend touchan t

la religion se pourrait accommoder si l'entrevue se faisoit ; l'autre de quelle manière ils prétendoient faire observer l'esdict. Au premier, elle merespondit qu'elle ne doutoit point que le différend de la religion ne s'accomraodast au contentement de la royne ma maistresse, pourvu qu'il n'y eust point d'autres empeschemens. Au second , elle me dict que l'intention du roy estoit que ceux de la religion eussent la liberté de conscience. — Etl'exercicede leur religion aussi, madame? — Non : mon fils veut qu'il y ait exercice que d'une seule religion en France. — Comment, madame, cela se peut-il accorder avec ce que voulez que j'écrive à la royne ma maistresse que l'esdict sera observé? Elle me respondit que depuis peu ils avoient descouvert certaines choses qui les obligeoientà en abolir tout à fait l'exercice. Vous voulez donc, madame, luy dis-je, qu'ils vivent sans aucun exercice de la religion? Ils seront soufferts, merespondit-elle, tout demesme que vostre maistresse souffre les catholiques en Angleterre. Ma maistresse , lui respondis-je, n'a jamais rien promis par esdict ; et si cela avoit esté faict, ce seroit observé inviolablement. Elle me respondit que la royne ma maistresse pouvoit gouverner son royaume à sa mode, et le roy le sien à la sienne. Je luy dis que je ne luy avois pas demandé toutes ces choses par curiosité, mais enfln d'en rendre compte à la royne ma maistresse , que je sçavois souhaiter avec passion que toutes choses se passassent glorieusement pour eux '. »

1! n'était pas besoin de tant de ménagements avec le pape et le roi d'Espagne. Le triste massacre de Paris entrait dans les intérêts et les opinions du catholicisme dont ils étaient la grande expression. Catherine avait député près de Philippe II un envoyé spécial, Montaigne, qui devait s'entendre avec l'ambassadeur à Madrid, M. de Saint-Goard. Catherine écrivit de sa main à son 61s catholique : « Monsieur mon fils, je ne fais nul doute que ne ressentiez comme nous-raesmes la heur que Dieu nous a faicte de donner le moyen au roy mon fils de se desfaire de ses subjects rebelles à Dieu et à luy, et qu'il luy ait plu luy foire la grâce de le préserver et nous tous de la cruauté de leurs mains, de quoy nous assurons que en louerez Dieu avec nous, tant pour notre particulier comme pour le bien qui en reviendra à toute la chrestienté et au service, honneur et gloire de Dieu, ainsi qu'espé-

• Dépèche secrète du sieur Walsingham à M. Smiih. Paris, le 14 septembre lo72. L'ambassadeur ajoute en post-scriptum qu'il est journellement insulté par I»? peuple.

rons que bienlost se cognoistra et en senlira-t-on le fruit ; et m'en resjouis encore davantage de penser que cette occasion continuera et augmentera encore l'amitié entre votre majesté et le roy son frère, qui est la chose de ce monde que je désire le plus, et l'asseure que tant que je vivrai je luy ferai tousjours l'office de celle que je veux estre, et la prie s'en asseurer ; et pour ce que le roy mon Gis donne charge à son ambassadeur de luy conter comment le tout s'est passé et la juste occasion qu'elle a eue de ce faire, je me remettrai à ce qu'il luy en dira; priant Dieu luy donner ce qu'elle désire. De Paris, le 29^ aoust 1572.

» Catherine *. »

A cette lettre était jointe une lettre autographe de Charles IX : « Monsieur mon frère, la royne madame et mère a voulu vous despescher Montaigne pour vous raconter de nos nouvelles et nous rappprter des vostres. J'ai pour très-agréable cette élection , et je veux croire que prendrez plaisir d'en entendre par luy ; le surplus, Saint- Goard vous le dira. Me remettant donc sur l'un et l'autre, je vous prie estre continuellement asseuréde l'amitié de votre bon frère.

» Charles ^. »

Ici l'on se trouvait à l'aise ; on s'ouvrait tout entier, on annonçait une bonne nouvelle. Les dépèches adressées au pape étaient écrites avec la même joie abandonnée ; le conseil se félicitait de l'extermination des huguenots rebelles à l'Église et au roi ; on appelait sur sa majesté les prières du saint-père. Quelques traditions rapportent que la léte sanglante de l'amiral fut envoyée comme un triomphe à Rome '. Nous dirons bientôt les fêtes de la grande capitale catholique lorsqu'elle apprit que les ennemis implacables du pape et de la messe étaient tombés victimes, sous les coups du peuple de Paris.

Et pendant ce temps les massacres continuaient ; les halles, les métiers n'étaient point rentrés dans l'ordre; on rançonnait pour la vie. La vengeance populaire atteignait quelques tièdes convictions; après avoir frappé les huguenots , on arrivait au tiers parti : on en venait aux riches; car si les premiers jours d'une victoire populaire, il peut y avoir désintéressement dans les multitudes , puisqu'elles agissent par passion, les seconds jours se réveille l'esprit de pillage, celte guerre éternelle de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent ; et c'est alors seulement que la bourgeoisie s'alarme et qu'elle prend en main la résistance contre la réaction.

' Archives (le Simancas, cot. B 34'**. — * Ibid.

* Mémoires de l'Eslal de France bOus Charles IX, 1572.

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