CHAPITRE XLIII
PARIS jusqu'au l«r OCTOBRE.
Sanction donnée à la Saint-Barlhélemy. — Séance au parlement. — Ordonnance pour faire cesser les massacres. — Nouvelles mesures municipales. — Triomphe <lu catholicisme. — Conversion du roi de Navarre et du prince de Condé.
Dès le 26 août le conseil s'était dessiné, en approuvant l'agitation désordonnée et sanglante du catholicisme. Tout entier lié à l'hôtel de ville et à la bourgeoisie, Charles IX allait en suivre la grande impulsion. Rentré au château, il fit appeler le roi de Navarre et le prince de Condé, et avec des yeux courroucés il leur déclara «que tout s'étoit faict par ses ordres dans les dernières journées, et que s'ils avoient esté espargnés, ils dévoient en rendre grâce aux liens de parenté et d'alliance qui les unissoient entre eux : au reste, leur dit-il, je n'ai pas oublié les maux que l'admirai m'a causés, ni ceux que vous avez vousmesmes occasionnés en vous mettant à la tète des rebelles pour me faire la guerre ; je veux bien me persuader que vous ne vous estes ainsi comportés que par les conseils de Coligny et de ses adhérens. Je vous déclare que je ne veux pas qu'il y ait dans mon royaume d'autre religion que celle de mes prédécesseurs ; déclarez donc si vous estes disposés à m'obéir ; autrement vous devez vous attendre à subir les mesmes peines dont on vient de punir tous ceux qui sont dans vos mesmes opinions. » Henri de Béarn fit une réponse évasive et demanda du temps ; le prince de Condé fut plus ferme. « Pour la religion, répondit-il, vostre majesté ne peut rien me commander; à Dieu seul je dois en rendre compte. — Opiniâtre et rebelle, répliqua le
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roy, fils aussi d'un rebelle, si dans trois jours vous ne changez pas de conduite et de religion, je vous ferai mourir '. »
Toute cette journée du 26 fut ainsi consacrée à la sanction liaute et complète des massacres qui d'ailleurs se continuaient dans Paris. Le roi vint au parlement accompagné de ses frères les ducs d'Anjou et d'Alençon et du roi de Navarre lui-même , pour y tenir son lit de justice. Toutes les chambres étaient réunies sous la présidence de Christophe de Thou , premier président. Le roi , d'un œil sombre, la figure animée s'écria : « Je veux que tout le monde sçache que les exécutions qui ont esté commises dans ces derniers jours , ne l'ont esté que par mes ordres , afin d'empescher l'effet d'une détestable conspiration. » Le premier président de Thou exalta la grande et merveilleuse prudence du roi qui l'avait sauvé d'un si grand danger, et l'avocat général Guy Du Faur dit : « Sire , faut-il conserver votre desclaration en nos registres pour sa grande mémoire? » Et le roi répondit : a C'est mon intention ^. — Ordonnez, sire, que les massacres cessent. » Et le roi reprit : « Je publierai un édict à cette intention, et le parlement cognoistra désormais des crimes, lesquels ne seront plus punis par pillage et tuerie. » En sortant du parlement, un ordre du roi vint mettre un terme à la terreur qui commençait à gagner la bourgeoisie. On y disait « que sa majesté étoit bien aise de faire cognoistre à tous ses subjects la cause et motif de la mort de l'admirai et de ses complices ; car ce faict pourroit estre desguisé autrement qu'il n'est. Sa majesté déclare donc que ce qui est ainsi advenu a esté par son exprès commandement, et non pour aucune cause de contrevenir à ses édicts de pacification qu'elle a tousjours entendu comme veut encore observer et entretenir , mais seulement pour obvier et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration faicte par ledict admirai qui en estoil le chef , et par ses complices contre la personne dudict seigneur roy et contre l'Estat ; plus, contre la royne mère, MM. ses frères, le roy de Navarre, princes et seigneurs estant près d'eux ^. Pourquoi sa majesté fait sçavoir à
' Mémoires de Sully, lome I, page 68 ; De Tuou, liv. LU , page 820.
' Registres du parlement, ad ann. lo~l ; De Thoi:, Mb. LU , page 826.
* Déclaration du roi, de la cause et occasion de la mort de M. l'admirai et autres adhérens et complices, advenue en ceste ville de Paris, le 24 août lo72, avec trèsexpresses défenses à tous gentilshommes et autres de la religion prétendue réformée, de ne faire assemblée ny presches pour quelque occasion que ce soit. Paris, Frédéric Morel, imprimeur du roi, 1372.
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toutes personnes quelconques de la religion prétendue réformée , qu'elle veut et entend qu'ils puissent vivre en toute sûreté avec leurs femmes, enfans et familles, tout ainsi qu'ils ont faict par ci-devant, d'après les édicts de pacification ; défendant très-expressément à tous gouverneurs et lieutenans généraux ou à tous autres justiciers d'attenter ni de rien entreprendre contre eux, sous peine de la vie aux délinquans. »
Toutefois dans cet édit on prohibait , sous peine de confiscation de corps et de biens, à tous ceux de ladite religion « de tenir assemblée pour quelque occasion que ce soit , jusqu'à ce qu'il ait esté pourvu à la tranquillité du royaume ; comme aussi nul ne devoit estre assez hardi pour arrester quelque personne que ce soit dans le commandement dudict seigneur roy ou de ses officiers, ni de courir et prendre par les champs et métairies aucuns chevaux, jumens, bœufs, vaches et autre bestai! , biens, fruits ni grains quelconques, ni de faire aucun mal aux laboureurs. Et aussi défendons à tous ceux qui auroient des prisonniers pour le faict de la religion réformée , de prendre aucune rançon d'eux, mais d'adverlir incontinent les gouverneurs des provinces des noms et qualités desdicts prisonniers ; lesquels sadicîe majesté ordonne les relascher et mettre en liberté, si ce n'est des chefs qui ont eu commandement pour ceux de la religion, ou qui aient faict des pratiques, menées pour eux, lesquels pourroient avoir cognoissance de la conspiration susdite , acquel cas en advertiront sa majesté pour sur ce leur faire entendre sa volonté '. » Le conseil cherchait ainsi la paix publique ; il proclamait la liberté intime de consience, tout en prohibant l'exercice public de la religion. C'était le résumé législatif des idées exprimées dans la conférence entre Catherine et l'ambassadeur d'Angleterre Walsingham.
La bourgeoisie s'effrayait toujours du désordre ; Paris offrait le plus déplorable aspect ; le peuple des confréries , les halles soulevées n'épargnaient ni les opinions ni les fortunes ; les archers, les gentilshommes même parcouraient les rues , s'emparaient au hasard de riches habitants, puis les rançonnaient à volonté. Le corps municipal, les échevins rassemblés se concertèrent avec le conseil pour mettre quelque tranquillité dans la cité agitée. Une série d'actes de police furent successivement publiés. Le 27 août, ordonnance du roi « pour
' Canon MSS de Fonlanicu, Bibliolh. Royale, 1372.
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que les prévost des marchands et eschevins fassent faire en chaque rue un corps de garde de dix hommes, afin d'empescher les pilleries et meurtres. » Du 29 , ordonnance du roi qui établit « un conseil dans l'hostel de ville, composé des présidens de Tliou , Mossanset Hennequin , des gens du roy du parlement , lieutenant civil et criminel, prévost des marchands et eschevins , conseillers de ville et autres, pour par eux ou quatre d'entre eux pourvoir sur les désordres, meurtres et pilleries de la ville ; le roy leur donne pouvoir de procéder contre les délinquans jusqu'à condamnation et exécution de mort inclusivement. » Et est joint à ladite ordonnance un mot d'instruction du 30, par lequel le roi veut «qu'on fasse sortir tous soldats et archers des gardes qui sont dans les maisons , sans qu'ils puissent rien exiger ni mettre à rançon. »
Ensuite furent envoyées lettres patentes «pour dissoudre la commission d'hostel de la Grève , qui depuis son origine s'estoit déjà assemblée trois et quatre fois à divers jours, et la commission se trouvant inutile, le roy, à la prière des commissaires, auroit ordonné qu'elle cesseroit. »
Ordre de police que le roi fait pour la ville, le pénultième août 1572, «f que recherche sera faicte par le quartenier et deux notables de chaque dizaine es maisons privées, de ceux qu'on y pourroit retenir et avoir imposés à rançon, pour les mettre par l'auctorité du roy en liberté sans rien payer. Les capitaines des gardes et les gardes du roy, de la royne, du frère du roy et autres qui se sont emparés d'aucune maison, en sortiront, à peine de la vie. Tout prisonnier pour la religion sera mené es prisons ordinaires, femmes et petits mis en garde es mains de leurs parens ; personne , de quelle qualité qu'elle soit, ne pourra sortir de la ville avec chevaux et armes sans passeport.
Ordonnance du 1" septembre, qui enjoint « à tous quarteniers de faire rooile de ceux de la religion prétendue réformée, pour lui estre apporté par les prévost des marchands et eschevins. » Enfin, le 17 septembre , ordre « pour faire cesser les esmotions et exécutions faictes par le peuple sur ceux de la religion nouvelle à l'occasion de la conspiration faicte par feu l'admirai et ses adhérens. Sa majesté faict défense d'offenser aucun de ladictc religion, sauf, s'il s'en trouve de coupables de ladicte conspiration, d'en advertir les juges pour s'en saisir et leur faire le procès *. »
' Registre de l'hôlcl de ville, MSS de Colbcr), vol. CCLII, in-folio, page 269, verso à 272, verso.
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Les bourgeois , comme dans tout mouvement qui dépasse certaines limites, prirent en main la résistance. Tout en adoptant avec enthousiasme le triomphe absolu du catholicisme , ils cherchèrent à empêcher l'anarchie dans la cité sur laquelle veillaient leur prévôt et les échevins. La cour et la bonne ville n'eurent plus qu'une pensée, qu'une opinion catholique. Le roi exigea l'absolue adhésion du roi de Navarre et du prince de Condé aux grandesf ormes et aux coutumes de la vieille société. Tous deux écrivirent au pape pour se réconcilier avec l'Église romaine : « Très-sainct père , disait le jeune roi de Navarre repentant, l'espérance que j'ai de l'affection que portez toujours comme vicaire de Dieu en terre à ce que ses enfans desvoyés pour quelque temps de notre mère saincte église apostolique et romaine, se respentant et resduisant , y soient bénignement recueillis et reçus, je me suis finalement résolu que vostre dicte saincteté me recognoissant pour un des siens, par les premières marques que j'ai reçues en ladicte église, en la foi de laquelle j'ai esté baptisé, et ne m'imputant l'institution qui depuis m'a esté donnée dont il n'estoit point en moy (vu mon bas âge) faire jugement ou eslection, elle ne desdaignera de m'ouvrir les bras de son indulgence, et en recevant la confession de cette mienne pénitence, me recevoir au giron de l'église dont je vous recognois chef, et me retenir et respu ter désormais pour très-humble, très-obéissant et très-desvot fils '. » Et le prince de Condé écrivait : « La saincte conversion du pescheur est nostre bon Dieu très-agréabli? ; pour quelque temps esgarés et distraits de vostre troupeau, père très-sainct, nous venons d'un cœur contrit et humilié, après avoir esté doucement et saiuctement admonestés par nostre oncle le cardinal de Bourbon , vous prier de nous ouvrir les bras du bénéfice de votre indulgence ; nous vous recognoissons pour chef et vicaire général de Dieu en terre ; et comme tel , nous tenir désormais et resputer pour vos très-humbles et très-desvols enfans et simples brebis de vostre sainct troupeau ; nous vous en prions à jointes mains ; de cœur desvot et esprit humilié *. » Comme
' 3 octobre 1572, Bibliothèque du Roi, recueil de pièces in-S°, cet. L'**'/,, , pièce 1.
* 3 octobre 1572, Biblioth. du Roi, recueil de pièces in-8% cou L ♦' /„, pièce I . Le pape répondit « qu'il ne se tenoit plus de joie, car ({uepeul un pèrcsouha t^r et estimer davantage que voir Jon fils très-cher relevé de la mort ! et quelle mort plus pernicieuse et misérable que celle de lame ! Esjouissez-vous, s'étoit-il écrié,
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complément à cette adhésion, le conseil imposa au roi de Navarre une condition plus dure encore; il dut rétablir entièrement le catholicisme dans ses États , et un de ses édits porta : « Voulons , statuons et ordonnons que la religion catholique, apostolique et romaine soit remise en tous les lieux et endroits de nostre royaume où l'exercice d'icelle a esté deslaissé et intermis, pour y estre librement et seule exercée , sans aucun trouble ou empeschement, défendant tout autre exercice de la religion nouvelle ; ordonnons que tous les ministres de ladicte religion , de quelle qualité et condition qu'ils soient à vuider et sortir hors nosdicts royaumes et pays; voulons aussi que tous esvosques et prélats , abbés, chapitres, curés, commandeurs et autres personnages ecclésiastiques sortis hors nosdicts royaumes e^ pays rentrent en l'entière possession et jouissance de leurs esveschés, abbayes, comraanderies, bénéfices, biens et revenus *. »
Ainsi tout se coordonnait à Paris avec la vieille foi du catholicisme, avec le principe municipal , l'antique organisation de la cité. Une formule religieuse et commune fut partout imposée ; le système religieux devenant la loi fondamentale de la société, il y eut, il dut y avoir des formes d'abjuration pour les huguenots convertis , comme sous l'empire de la loi politique il y a des serments aux formes générales et constitutionnelles de cette société. Ces formules d'abjuration portaient : « Moy, désirant retourner au troupeau de la vraie bergerie chrestienne qui est l'église catholique, apostolique et romaine, confesse avoir abjuré et anathématisé , encore à présent j'abjure et anathématise toute erreur et hérésie luthérienne , calviniste, huguenotique , et toute autre hérésie quelle qu'elle soit de laquelle j'ai esté par ci-devant entaché et diffamé ; je consens à la foi de notre mère saincte église , et vous supplie , au nom de Dieu , de son fils Jésus-Christ et de la glorieuse Vierge Marie sa mère, et de tous les saincts et sainctes du paradis, qu'il vous plaise me recevoir au troupeau et bergerie du peuple de Dieu qui vit sous l'obéissance du pape , vicaire de ladicte église , me submettant de porter patiemment et faire volontiers la pénitence qu'il vous plaira m'ordonner. » Ils devaient
car j'ai trouvé ma brebis, laquelle étoit perdue. La foi et vertu du roy, de la royne» du cardinal de Bourbon, de M. de Montpensier, devoit luy estre à irailalion. » 1" novembre 1572. Fontamec — , 324, 32.^, 326.
' 16 octobre 1372, Biblioib. du Roi , liasse pour former un recueil de pièces in-8*;^ cet. L, 136i, pièce 4,
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ensuite réciter et mettre par écrit le symbole des apôtres , celui de saint Athanase et autres confessions de foi faites et approuvées par les saints conciles de l'église catholique , apostolique et romaine : « Je confesse le pouvoir des indulgences avoir esté laissé en iLglise par Jésus-Christ et l'usage d'icelles estre grandement salutaire : je recognois et confesse l'église de Rome estre la mère et chef de toutes les églises, et qu'elle est conduite par le Sainct-Esprit ; finalement , je promets à Dieu ne jamais me despartir de la saincte église catholique, apostolique et romaine. Laquelle abjuration et confession de foi j'ai signée ' . »
C'était une adhésion écrite et formelle au système sofial violemment restauré par les sanglantes exécutions de laSaint-Barlhélemy. Lorsque chez un peuple il existe deux partis vivaces, l'opinion victorieuse impose toujours des formules et des serments aux vaincus ; elle y cherche une garantie ; comme si les serments n'étaie:t pas foulés aux peids dans les saturnales des passions politiques !
Une fois qu'on eut établi quelque ordre dans les troubles municipaux de Paris, le parlement se saisit de poursuites judiciaires contre les huguenots qu'on désignait comme les auteurs de la conjuration de l'amiral Coligny. On avait posé en fait cette conjuration ; il fallait nécessairement en constater l'existence aux yeux du peuple , et de l'Europe surtout, dont on ménageait les relations. Briquemaut et Cavagne, deux membres du conseil sous la domination des huguenots, avaient été arrêtés, et dans les principes judiciaires du temps , la mort ne sauvant ni les biens ni la mémoire des coupables , l'effigie de Coligny fut assise sur la sellette à côté des deux accusés vivants, qui firent des aveux, puis les rétractèrent. Le parlement suivit le mouvement de réaction : les corps de magistrature résistent difficilement à ces impressions d'opinion populaire. Il y eut arrêt qui déclara Coligny et ses complices criminels de lèse-majesté , ennemis de la paix publique. On maudissait sa mémoire; ses biens étaient confisqués ; là où on avait élevé ses statues et images , qu'on les brisât; son manoir de Châtillon sur Loing devait être rasé, les arbres du parc coupés et la terre semée de sel , tandis que ses belles et vieilles armoiries , attachées à la queue de mauvais chevaux d'écurie , seraient
' « Abjuration qu'on faict faire à ceux de la religion qui sont demeurés en France, pour avoir leur vie sauve. » Imprimé à Paris, chez Nicolas Roffet, demeurant en rue Neuve-Notre-Dame, à l'enseigne du Faucheur, 1572.
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traînées dans la poussière : et cette vengeance dut s'étendre à sa postérité : les enfants de Coligny étaient déclarés roturiers jusqu'à la dernière génération. L'effigie de l'amiral ne parut plus qu'une fois, ce fut en Grève, le jour du supplice de Briquemaut el de Cavagne : elle y fut souillée de fange. Les factions victorieuses sont implacables ; elles ne peuvent se satisfaire qu'à force de proscriptions ; et l'avenir»^ si changeant , brise ensuite ces œuvres de colère.