ETAT DES PROVINCES ET POPULARITE DE LA SAINT-BARTHELEMY EN FRANCE
Propagation de l'esprit des massacres. — Meaux. — Senlis. — Orléans. — Rouen. — Lyon. — Toulouse, etc. — Fêtes à Paris pour la Saint-Barthélémy. — Processions. — Médailles frappées. — Jeux. — Astrologie. — Tragédie de Coligny.
Le caractère d'une mesure prise par un grand parti est de retentir même d'instinct dans les sympathies des populations qui partagent ses principes. Il n'est pas besoin pour cela de circulaires , de commandements ; les masses ont leur haine, leurs intérêts , leurs passions; et quand un bruit éclate tout à coup pour annoncer que la guerre a commencé, il est rare qu'elles ne répondent pas à cet appel de sang. Les huguenots , opinion craintive et vaincue ont supposé que des circulaires , des avis du conseil secret mirent les armes aux mains des multitudes pour les massacrer dans les provinces ; ces terribles exécutions arrivèrent toutes seules , par la renommée qui propage les faits si vite quand les populations y applaudissent. Il ne faut pas oublier aussi qu'à côté du conseil public et avoué , tout parti puissant a son organisation propre, ses correspondances plus fortes , plus impératives que les actes même du pouvoir ; tels étaient les catholiques , et un ordre revêtu du scel du brave duc de Guise était bien autrement obéi que la faible volonté du roi *. Il est également possible que des
' Je n'ai pas trouvé un seul acte qui constate que des ordres émanés du roi aient commandé les massacres aux provinces ; toutes les pièces au contraire prouvent que Charles IX voyait avec douleur tous ces désordres. — 18 septembre 1372 : Lettre du roi au duc de Guise, son lieutenant général en Cliampagne et Brie. Fontaniec ,
envoyés secrets et catholiques soient accourus en toute hâte pour annoncer aux provinces la bonne délivrance de Paris, et inviter les autres villes à l'imiter. Mais quand on a écrit l'histoire de cette époque, on a parlé d'ordres secrets, de nobles réponses de quelques gouverneurs, et particulièrement du vicomte d'Orthe. Je le dis ici haut , la pièce citée par Voltaire a été supposée; on aurait pu s'en apercevoir au style de cette pièce , assez semblable aux protocoles philosophiques du siècle de Louis XV. II y eut sans doute des gouverneurs qui empêchèrent les émotions populaires , qui sauvèrent les victimes de la réaction : le vicomte d'Orthe à Bayonne, le comte de Tende en Provence , de Gordes en Dauphiné, Chabot-Charny en Bourgogne, Saint- Herem en Auvergne , de La Guiche à Màcon , furent de ce nombre ; ils firent alors ce que les âmes fermes et élevées font toujours en révolution ; ils s'opposèrent aux excès des masses. Mais en tout ceci il n'y eut rien d'écrit , rien de répondu , parce qu'il n'y eut rien de commandé.
Ce fut à Meaux que la nouvelle de la Saiut-Barthélemy retentit d'abord ; à Meaux , le berceau de l'hérésie en France. « On commença par piller les maisons de ceux de la religion , enlevant seulement le plus beau et le meilleur. Partant , la multitude se porte au marché d'où s'estoient enfuis tous les hommes : là ils se ruèrent sur les femmes et en massacrèrent vingt-cinq ou environ. Les prisons estoient pleines de prisonniers ; pour s'en défaire, les massacreurs s'acheminèrent èsdites prisons, avec espées, dagues et grands cousteaux , et en massacrèrent deux cents et davantage; le greffier du bailliage, Nicolas
portefeuilles 324, 32o, 326. « Mon cousin, je vous ay par toutes mes précédentes assez faict entendre et cognoisire combien je désire que tous mes subjecls qui font profession de la nouvelle religion et se contiendront doucement au dedans de vostre gouvernement soient par vous maintenus et conservés en toute sûreté sous ma protection et sauvegarde, sans qu'il leur soit faict en leurs personnes, biens et facultés, aucun trouble ny empeschement. Ce néanmoins j'ay esté adverti qu'il s'est faiei beaucoup de saccagemens et pilleries de maisons de ceux de ladicte nouvelle religion, tant aux cham[is qu'aux villes, sous couleur de lesmotion advenue à Paris, le 24 du mois passé, chose qui m'est infiniment desplaisaul et désagréable et à laquelle je désire estre pourvu. Mon cousin, vous protégerez tous ceux qui se contiendront doucement. » Ce qu'on demandait, c'était l'abjuration surtout. — Le 22 septembre 1372 : « Mémoire envoyé par le roy à tous les gouverneurs et lieutenans de ses provinces pour destituer et démettre de leurs estats et charges tous ceux de la religion, encore qu'ils la voulussent abjurer, réservé ceux qui sont pourvus de mesmcs estats et offices auxquels sa majesté permet de continuer leursdicts estais, pourvu qu'ils abjurent ladicte religion. » Fontanieu. Idem.
Macier ; Jean Adam , sergent au Chastelet de Paris , un grand nombre d'artisans parmi lesquels un vieil homme nommé le père Adam ; cognu de tous , qui estoit peigneur de laines * . » A Senlis, les mêmes scènes se reproduisirent. Orléans avait vu souvent des prêches s'élever et la cène dans ses églises; il y avait là deux populations haineuses : elles éclatèrent en armes : « La nuict du mardi 26 aoust, les massacres commencèrent à l'entour des remparts, d'une si estrange façon , que les plus barbares du monde eussent eu horreur et compassion. Il y avoit en tous ces quartiers-là fort grand nombre de ceux de la religion. Toute la nuict on n'entendit que coups d'arquebouses et pistoles , brisement de portes et fenestres , cris espouvantables de ceux que l'on massacroit ; le lendemain matin lesdicts massacreurs recommencèrent plus cruellement , continuant jusques à la fln de la semaine. Quant au nombre des occis , les meurtriers se sont maintefois vantés d'avoir faict mourir plus de douze cents hommes ; item environ cent cinquante femmes, et grand nombre d'enfans. Plusieurs hommes doctes et vertueux sont demeurés estendus sur la place et cruellement meurtris à coups d'espieux et de hallebardes ^. » Rouen, tour à tour au pouvoir des hérétiques et des orthodoxes , s'était déjà prononcée pour le catholicisme ; sa population était sympathique avec les halles de Paris ; elles étaient en rapport de chartes et de correspondances dirigées par le même esprit. Deux fois les huguenots avaient été menacés d'un massacre général ; naguère plusieurs avaient été victime d'une émotion populaire et jetés dans la Seine. « Quand donc arriva à Rouen les nouvelles de Paris , tous les mesmes mutins desgaisnèrent les cousteaux. Les plus sages d'entre ceux de la religion , prévoyant le prochain danger, s'estoient retirés hors la ville, les uns en leurs maisons , aux champs ou chez leurs amis, et les autres droit en Angleterre; on emprisonna donc ceux qui estoient restés. Le 17' de septembre , le massacre commença : les portes furent fermées , et par les carrefours de la ville on posa des gens armés pour obvier à tousaccidens. On commença par en massacrer soixante ou environ ; la plupart furent assommés ; les autres estoient accommodés à coups de dague ; à la longue, les jours suivans, l'on tient que les massacreurs en ont faict mourir plus de six cents , y comprenant plus de cinquante
• « Massacre de ceux de la religion à Meaux en Brie- » 1572 (Brochure). 2 « Massacres de cuux de la religion à Orléans. » 1572 (Brochure)