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aurait voulu une transaction avec Rome, des concessions mutuelles; c'était l'opinion d'Erasme, de l'école universitaire en général, qui n'osait heurter la puissance forte et morale du catholicisme ; l'autre marchait hautement avec Luther à une réforme universelle, sans prendre garde à droite ni à gauche, et ce dernier parti donna la main malgré lui au mouvement populaire des anabaptistes, qu'il combattit ensuite pour ne pas en être accablé.
Au temps de la captivité de Luther , il s'était élevé dans Wiltemberg même un orateur qui déjà s'affranchissait de quelques-unes des limites que la réforme luthérienne avait imposées. Carlostad % à l'âme ardente, à l'esprit sauvage et entier , annonçait que la présence réelle dans l'euchariste était une chimère indigne du Christ, et qu'on devait abolir. Sa prédication préparait une réforme dans la réforme, de plus larges innovations au système catholique. Carlostad avait renversé les images, fermé les églises à Wittemberg, supprimé la messe, et pour rompre à jamais toute la discipline, il s'était publiquement marié, mettant en action le précepte^.
Ces nouvelles opinions jetant une grande fermentation dans les esprits, avaient causé des émeutes et des mouvements de place publique, ce que Luther craignait avant toute chose, parce que ces révoltes contre les souverainetés d'Allemagne pouvaient lui enlever la protection des princes qui favorisaient ses doctrines '. Il écrivait : « Ce ne sont pas les actions , mais les paroles qui doivent produire le bien des peuples; n'est-ce pas la parole qui, pendant que je dormais tranquillement et que je buvais ma bière avec mon cher Amsdorff, a tellement frappé la papauté, que jamais prince ni empereur n'a pu se vanter de l'avoir si puissamment agitée ! Si j'avais voulu faire les choses par le peuple et le révolter lorsque j'étais à Worms, j'aurais pu ébranler tellement la multitude qu'on y aurait nagé dans le sang, et que l'empereur lui-même n'y eût pas été en sûreté*. » Luther opposait ainsi la parole aux actions, la prédication morale aux faits
' Sleidan, liv, III, page 82. — Zwingle, Episl. ad Malh. — Luther, Epistol. ad Gasp. GutelL, 1522.
2 Mélanchlon n'élait pas très-éloigné des opinions de Carloslad. Cela est constaté par une de ses leUrcs consenée en manuscrit dans la bibliothèque de Leipzig.
' Luther avait hésité un moment pour savoir s'il adopterait les doctrines de Carlostad : « Ego Carlosladium offendi, quod ordinalionessuascassa\i, iicet doclrinam non damnaverim. » Epist. ad GuUelium, liv. II, fol. 36.
* Luther, Serm. quid Christian. proBslandutn, tome VII, fol. 273.
SDR l'ESPIUT des LIASSES. 71
bruyants el perturbateurs; il espérait encore maîtriser les masses, tout en posant ses Gers principes de liberté et d'examen.
Zwingle commençait à annoncer à Zurich les doctrines de Carlostad, lorsquerAllcmagne fut troublée par la prédication de Muncer ' . De vieux ferments de l'iiérésie des hussites existaient encore parmi le peuple, et les doctrines de Muncer les réveillèrent dans toute leur puissance. Le principe religieux qu'il annonçait était bien simple : le baptême donné à l'enfant ne portait aucun fruit, parce qu'il n'était pas librement accepté ; on devait donc recevoir dans l'âge de raison une nouvelle purification par l'eau : une fois purifié , on était élevé à toute la liberté et à l'égalité du chrétien : d'où la conclusion que la république humaine n'étant que l'expression de la république céleste, tous les hommes étaient égaux et devaient jouir communément de tous les biens, de tout ce que la Providence enfin a mis devant eux pour la vie. Plus de magistrats usurpateurs , plus de noblesse : tous chrétiens et égaux, voilà le principe sociaP. Les anabaptistes, car c'est ainsi qu'on les désignait, montraient un extérieur de sévérité et de mortification ; ils marchaient couverts de bure, la barbe longue, les cheveux pendants ; ils allaient ainsi par les campagnes annoncer leurs doctrines et l'avènement du royaume du Christ. Muncer, chassé de Wittemberg , marcha de ville en ville , et partout les hommes grossiers écoutaient sa brûlante parole. Dans tous les lieux où ils passaient, à Mulhausen, à Nuremberg, dans la Souabe et jusque dans la Suisse, les croix étaient abattues, les moines expulsés de leurs monastères, les nobles de leurs châteaux, les magistrats des cités ; le peuple s'emparait de tous les pouvoirs : les paysans étaient partout eu armes contre les seigneurs et les puissances territoriales ^.
Ces hommes se soulevaient avec un certain ordre, une précision remarquable. En toutes les villes où les anabaptistes prenaient le gouvernement, ils créaient des magistrats populaires , conduisaient les affaires delà cité avec un sentiment d'égalité sociale. « Dieu, disaientils, ne voulait plus souffrir la tyrannie des souverains et les injustices des magistrats ; le temps était venu de secouer ce pouvoir usurpé qui
' Je parlerai en détail de Zwingle dans l'histoire de la rcfoi mation en Suisse. 2 Mesuovics, Hist. anabaptist,, liy. 1. — SLt.ivAy, liv. IV, page 128. — GnouALiLS a écrit cinq livres très-exacts sur celle guerre des anabaplisles. * Spond., ad ann. lo23.
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accablait de pauvres chrétiens '. » 11 reste encore quelques fragments des sermons de Muncer et de ses épîtres surtout, adressés au paysan qui trempait de ses sueurs le sol du riche et du noble, ou à l'ouvrier des mines, simples et formidables compagnons des forêts : « Hommes du peuple, s'écriait Muncer, ne vous laissez point séduire par les conseils lâches et insensés des impies. Vous périrez tous si vous rejetez les avis du ciel qui éclatent par ma bouche. Trois cent mille paysans sont en armes dans le Klegau et le long du Necker ; le maître (l'empereur) va commencer la danse ; il faudra bien que les nobles impurs le suivent. Procurons-nous le royaume que nous souhaitons et que Dieu nous a promis; ne vous laissez point séduire par les flatteries des philistins ; ne leur faites aucune grâce. Dieu veut que vous les traitiez comme Moïse traita les Ghananéens; et c'est là ce qu'il m'a révélé^. »
L'armée des anabaptistes obtint de grands succès, particulièrement en Souabe ; les nobles furent obligés d'abord d'accorder de nombreuses concessions à leurs paysans. Les pâtres simples de la Suisse écoutèrent également ces prédications ; car en même temps que Muncer parcourait la Souabe, ses disciples Ballhazar Hubmeyer, Félix Manzius, George Blawork, annonçaient sa parole dans les cantons, et partout les pujsans les saluaient d'une révolte en armes.
EnQn les anabaptistes rédigèrent leurs prétentions dans le vaste mouvement qui menaçait l'Allemagne ; ils se modéraient, en demandant la liberté dans le choix de leurs ministres, qui leur enseigneraient la parole de Dieu sans mélange de traditions humaines ; ils ne payeraient désormais la dîme qu'en nature aux personnes qu'ils désigneraient eux-mêmes, et celte dîme serait répartie en trois portions : une pour leurs ministres, l'autre pour les pauvres , la troisième pour les réparations publiques. Ils ne voulaient plus obéir aux magistrats que dans les choses qu'ils jugeraient utiles et avec indépendance, puisqu'ils l'avaient acquise du sang de Jésus-Christ. Ils devaient avoir toute liberté de pêcher , de chasser et de prendre du bois dans les forêts seigneuriales ; toute redevance de terre serait modérée par experts choisis entre les parties, et les prés seigneuriaux mis en pâtu-
' Bist. des anabapt., sans nom d'auteur. Amsterdam, 1700. ^ « Ne misericordiam ullara ipsis impartiamini ; videte quemadmodum Deus per Moysem prœcepit ( Deit. VII ) ; id ip>um revelavit et iiobis. »