SUR L ESPRIT DES ^MASSES
rage commun ; si on ne leur faisait raison de leurs justes demandes, ils sauraient demander leurs droits par les armes et la parole du Christ'.
Il était impossible de nier que ce mouvement des paysans anabaptistes ne fût un retentissement de la prédication luthérienne. La multitude avait, comme on l'a dit, matérialisé dans les réalités de la vie actuelle une prédication spéculative et les principes d'un monde à venir. Les hommes grossiers des mines et des forêts avaient pris l'égalité sociale comme une conquête ; ils l'appliquaient autant que cela était en eux. En présence de ce mouvement qu'allaient faire les ehefsdela réforme philosophique, suivraient-ils l'impulsion populaire pour la diriger , ou se sentiraient-ils assez forts pour résister au torrent ?
Luther avait un esprit trop applicable pour ignorer combien il était essentiel de séparer un mouvement intellectuel et durable d'une révolte de paysans turbulente et passagère ; il avait sapé toute autorité ecclésiastique, mais il protégea le pouvoir séculier, la hiérarchie politique. Les anabaptistes, les partisans de Muncer, s'cfaient adressés à lui pour demander conseil sur leurs manifestes , sur les articles qu'ils imposaient à leurs seigneurs. Luther, au lieu d'y répondre , publia un pamphlet contre cette anarchie populaire ; et plus la réforme était accusée de complicité, plus il tint à devoir de montrer qu'elle s'en séparait complètement ^.
Les paysans avaient écrit que tous leurs principes étaient fondés sur les maximes du livre de Luther de la Liberté chrétienne ; dès lors n'était-ce pas un motif pour que Luther les approuvât? Le réformateur répondit aux paysans que Dieu dans son Évangile défendait la sédition, et qu'ils ne devaient rien demander en armes. Dans une seconde lettre adressée aux seigneurs, Luther leur démontra également combien il serait utile de faire quelques concessions, afin d'épargner le sang. Mais lorsqu'il vit les paysans décidés à obtenir tous leurs griefs même par les violences, il sépara immédiatement la cause de la réforme de ce mouvement séditieux : «Puisqu'ils n'ont pas voulu écouler mes exhortations plusieurs fois répétées , il n'y a plus qu'un moyen, c'est de les exterminer '; il faut que les seigneurs prennent
' Meshovics, Hisl. anabapt., liv. I.
* Voyez l'écrit de Luiher. contra scelesles Prophelas vel fanalicos.
* «r Epist. Luther, contra Latrones cl Sicarios ruslicos, $ 6. »
74 EFFET DU LUTHÉRANISME SUR l'eSPRTT DES MASSES.
les armes et frappent du glaive; il ne faut pardonner qu'à ceux qui se rendraient volontairement *. » En se dessinant aussi fortement, Luther faisait de la réforme une organisation politique ; il s'alliait en quelque sorte à la police des États, à la souveraineté des seigneurs; il plaçait la foi nouvelle comme un principe de résistance contre le mouvement désordonné qui menaçait la propriété territoriale.
Cependant la révolte des paysans anabaptistes devenait toujouis plus menaçante. Muncer continuait sa prédication évangélique : « Un nouveau règne, s'écriait-il encore, va avenir, et l'égalité marchera sur ses traces : plus de lois, plus de magistrats, plus d'impôts, » et avec ces mots magiques une multitude de quarante mille hommes se réunit dans les dix cercles d'Allemagne ; ils repoussèrent tout accommodement partiel. Muncer, le serviteur de Dieu contre les riches, avait annoncé la victoire : elle ne vint point à leur bande tumultueuse. Toute la noblesse allemande, qui savait bien qu'on attaquait son existence, se réunit et fit cesser ce grand désordre ; Muncer et ses paysans furent vaincus et lui-mèmemis à mort. Ce mouvement s'apaisa, mais il ne s'éteignit pas tout à fait; carlegerme demeura dans les masses. Il poussa la réforme plutôt qu'il n'en arrêta les progrès. Quand on l'accusait de l'avoir suscité, Luther pouvait montrer ses violents écrits contre Muncer et les anabaptistes ; il se proclamait le défenseur de la liberté et de la propriété allemande. S'il la protégeait par son nouveau système contre les entreprises de l'empereur , qui marchait haut à l'unité allemande sous une seule couronne; il la défendait également contre la populace qui se soulevait pour l'égalité. Aussi , comme reconnaissance, Frédéric de Saxe se déclara-t-il luthérien , et la messe fut solennellement abolie à Wittemberg.
Toutefois, dans l'histoire de la réforme, presque toujours à côté de la prédication rationnelle se produisaient les ravages de la multitude, parce que, je le répète, dans toutes les révolutions, le peuple veut appliquer à des faits les doctrines spéculatives qu'on lui annonce. Plus tard , la secte des anabaptistes devint calme; elle n'étendit qu'à elle-même les principes rigides qu'elle avait posés ; elle se transforma en une communion puritaine. Mais avant d'arriver là, elle éclata plusieurs fois en violence contre l'ordre social qu'elle subissait impatiemment.
' Voyez l'écrit de Luther, contra scelcsles Prophelas vel fanaticos.