CARACTÈRE POLITIQUE DE LA PREMIÈRE PÉRIODE, ETC
de savants et de poètes , qui tous prêtaient une oreille favorable aux doctrines qui de l'Allemagne retentissaient dans les écoles de Paris *. C'était une mode que cette tendance à tout changer alors ; les esprits les plus légers, les plus dissipés de la cour, s'occupaient de doctrines religieuses , et Marot , au milieu de ses jeux d'amour , de ses licencieuses ballades, mettait les psaumes en vers sur la traduction que lui en faisait le grave Vatable ^.
François I" et sa sœur Marguerite de Navarre ; la fille de Louis XII, duchesse deFerrare, aimaient surtout ces jeux d'esprits, tenaient en une considération particulière cette science d'érudition que le monarque venait de royalement abriter dans le collège de France. Ce prince qui faisait écrire à Erasme, accusé d'hérésie, « qu'un établi^;sement en son royaume lui était destiné, et que la riche trésorerie de Tours était à sa disposition ^, » pouvait-il avoir une grande répugnance pour les doctrines que ces mêmes hommes professaient dans le secret échange dune douce philosophie? Marguerite de Navarre, si follement éprise de tout ce qui portait le bonnet de la science ou la gracieuse marotte du poëte, ne devait-elle pas protéger ceux-là qui approchaient de son intimité et vivaient familièrement avec elle?
D'où vinrent donc ces persécutions qui marquèrent le règne de François I" ? comment expliquer cette poursuite acharnée contre l'hérésie , dont le prince avait autour de lui l'expression en quelque sorte philosophique? Plusieurs causes y contribuèrent. Si le luthéranisme ne s'était pas séparé, par de trop larges innovations, de l'école universitaire etdes jurisconsultes, si surtout il s'était présenté lui-même sans se revêtir de l'austère manteau de la secte sacramentaire , sans cette guerre aux images, à l'eucharistie, à la messe, à tout ce qui par-
' GorjET, Mémoire historique sur le Collège de France. Paris, 1758, in-4''. ^ Celte traduction est adressée à François I*''.
Puisque voulez que je poursuive, ô Sire, L'œu\Te royal du psautier commencé, Et que tous ceux aymant Dieu le désire, D'y besogner m'y tient tout disposé.
Les psaumes de Marof, censurés par les auteurs catholiques, ont donné lieu à un* vieille réfutation très-rare, sous ce titre : Contre-poison des cinquanle-deux chansons de Clément Marot, faussement intitulée jmr lui psaumes de David. Paris, lb60 et 1362.
* Érasme, inler epistoL, 98.
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lait à l'imagination et aux cœurs des peuples, alors peut-être eùt-il trouvé une naturalisation plus facile en France. Mais la réforme, sous la plume sévère de Calvin, éclatait en censure contre cette licence de mœurs qui embellissait la cour de François I"" ; elle accusait les gentilshommes des abominations de Bahylone ; elle flétrissait Diane de Poitiers du titre de courtisane ; eile déclamait contre les pompes, les fêtes , les arts. Par un instinct de pouvoir, François I" voyait avec effroi ces discussions sur l'autorité, les formes électives et républicaines qui se substituaient partout aux vieilles traditions de la monarchie. Il n'y apercevait pas seulement une guerre à l'Église, mais une attaque contre le sceptre , un mode de gouvernement qui menaçait ses plaisirs, ses prodigalités et sa couronne. Il existait dans la société, telle que le catholicisme l'avait faite, des forces indépendantes du roi lui-même , des opinions plus puissantes que sa volonté. Si l'expression philosophique de la réforme restait secrète ou dans les bornes de quelques thèses ou de quelques livres, les hérétiques persécutés prêchaient, agissaient publiquement et activement par des faits et par des actions saisissables. Ajoutez à cela l'insouciance du prince, souvent l'obscurité et la turbulence de ceux que la persécution atteignait, et l'on s'expliquera peut-être cette contradiction dans la main royale qui protège la philosophie réformatrice et persécute les réformés ! ;
Quand on a peint aussi en de sombres tableaux les tristes exécutions qui poursuivirent les premiers réformateurs en France, on n'a pas fait assez la part à l'esprit du temps , à ces mœurs de bataille, de sang, de tournois, de combats singuliers, d'assassinat et d'empoisonnement. Lorsque des bras d'une femme on se précipitait à la mort, lorsque l'astrologue préparait le poison subtil ou le poignard qui servaient ses fatales divinations, lorsque les lois multipliant les supplices, frappaient de mort pour le moindre délit, est-il surprenant que ces mœurs cruelles flssent également sentir leur influence sur des sectaires qui ébranlaient le vieil édifice des croyances et des institutions publiques? Que ceux qui veulent connaître l'esprit de cette époque parcourent les gravures grossières qui reproduisent les supplices de quelques malheureux gentilshommes, bourgeois ou manants, ils verront partout un caractère de joie et de fêles, de nobles dames aux mille fenêtres pavoisées, un peuple bruyant et satisfait *. La vie n'avait
! Collection des gravures, cabinet du Roi. — Règne de François I" et de Henri II.
point alors ce haut pris que les lois lui ont assuré depuis que l'homme a été rappelé à sa dignité.
Le premier symptôme du luthéranisme en France suivit de quelques années seulement la prédication de Luther. Un gentilhomme flamand, du nom de Berquin, d'habitudes irréprochables, mais ennemi des ordres monastiques, de celte grande dissolution des mœurs du cloître, fut dénoncé comme hérétique et fauteur de Luther. Il n'annonçait pourtant qu'un simple dogme : « C'est une grande superstition , disait-il , que d'invoquer la Yierge de préférence au Saint- Esprit. » On crut trouver dans ce principe une tendance à la réforme, el le parlement ayant fait fouiller dans les papiers d'études de Berquin, on y recueillit la plupart des compositions théologiques de Luther *. Un premier arrêt renvoya cette afl"aire d'hérésie devant résèque de Paris ^, et un second arrêt fut ainsi conçu :
« Vu les déterminations prises par la faculté théologique de Paris, la cour a ordonné que tous les livres composés par Luther seront brûlés publiquement au parvis de Notre-Dame, et pour ce faire, sera enjoint de par le roi, à toute personne, d'apporter et mettre au greiïe leàdits livres hérétiques, sous peine pour ceux qui les garderaient d'être bannis du royaume, et la confiscation des biens. » Il était également défendu de soutenir les livres et la doctrine dudit Luther, et les officiers du roi avaient droit de saisir toutes ces personnes, et de les mettre en mains des diocésains, comme suspectes d'hérésie. Le parlement se montrait moins rigoureux à l'égard des principes timides de Mélanchton ; ceux qui avaient ses livres devaient les apporter au greffe ; ils seraient communiqués ensuite à l'évêque de Paris, qui les ferait examiner par la faculté de théologie ^.
Jusqu'ici Berquin ne reçut d'autre peine que la nécessité d'une rétractation publique et la défense absolue d'écrire sur toute espèce de matière; il persista dans sa foi. Une seconde sentence ordonna qu'il aurait la langue percée; Berquin en appela au pape et au roi, et un troisième arrêt déclara qu'on le brûlerait vif sur la place de Grève. Cet acte barbare fut exécuté pendant que Jean Leclerq subissait à
— Voyez surtout le supplice de Anne D -ibcurg et 1 1 m rt des conjurés d'A;nto'9e.
' Bèze, Hist. ecclés., liv. I. É asme raconte cj fait avec indignation, liv XXIV, Epist. 4, el liv. XXX, Epist. 48.
* D Argent. Collect.judic. nov. errori':., lomî I, page 406.
= 12 août 1323, CoUect. de la préfec ne de police, livre rouge n uf, f^ 102, V.
10i5 CARAGTÈÏIE l'OLITlQUE DE LA PREMIÈRE PÉRIODE
Meaux le même supplice pour crime d'hérésie. Quatorze réformateurs, qui évangélisijient sur la place publique, furent également jetés à la fournaise ardente, pour me servir de l'expression de Bèze '. Ainsi la réforme avait déjà profondément remué une partie des populations. Les villes de Lyon, Langres, Bourges, Poitiers, Autun, Troyes, Issoudun, Rouen, Agen, 3ïeaux, étaient devenues les sièges principaux de quelques petites écoles sacramentaires.
II existait sur ce sol de la France labouré par la réforme des ferments d'anciennes hérésies qui devaient faciliter les innovations. La vieille Langue d'oc avait longtemps vu sous son beau ciel de troubadours et de cours plénières la grande croyance des Albigeois ^ ; les campagnes de Lyon et du Dauphiné se souvenaient des pauvres de Lyon , de Pierre Valdo , prédicateur des simples d'esprit parmi les champs ; et quoique la foi nouvelle ne proclamât point exactement les mêmes principes, ces doctrines se rapprochaient plus intimement de leurs antiques croyances que le catholicisme avec ses pompes superbes, son encens, ses fêtes somptueuses et sa hiérarchie de clercs opulents. Ainsi les érudits d'un côté, quelques riches bourgeois et une fraction de pauvres paysans, tels étaient dans son principe les éléments de la réforme en France.
Deux actions puissantes luttaient contre la doctrine de Luther et quelquefois malgré le roi : les parlements et l'université. Les parlements, avides de tout exercice de pouvoir, poursuivaient sans relâche l'hérésie : tandis que François P"" acceptait la dédicace des psaumes traduits en français par le spirituel Clément 3Iarot, le parlement faisait défense à tout imprimeur de vendre aucun livre de l'Écriture sainte translaté sans sa permission '. C'était moins un principe religieux qui l'animait, car dans son sein même il existait des éléments de réforme *, que le besoin de manifester son autorité et de se montrer rigide observateur des anciens statuts. L'université était violente;
' Spond., ann. 1323, n» 13, et Erasmi, epist. de vità et morte Ludov. Berquini. Londres, 1642, in-fol., liv. XX, lettre 4e.
2 Leurs livres existaient encore au xvi'= siècle; ils étaient un sujet d'étude pour les réformateurs. Voyez le résumé de leur croyance dans le tome III, pages 1 à 60, de mon Histoire de Philippe-Auguste.
" Arrêt 28 août 1525, Archiv. de la préfect. de poUce, MSS du cardinal de Gesvrcs, tome XIII, fol. 434.
* Je parlerai plus loin du coup d'État catholique, et de la condamnation du conseiller Anne Dubourg.
l'école s'y formulait d'abord dans des thèses pour appeler ensuite des vengeances ; elle condamnait, frappait impitoyablement. Toujours en ?îrrière du mouvement social, comme les vieux corps scientifiques, eile cherchait à arrêter l'action des opinions par ses dissertations et par ses actes * . Il n'était pas un livre publié qu'elle n'examinât avec hauteur, qu'elle ne dénonçât aux tribunaux séculiers, qu'elle ne flétrît catholiquement de ses censures. Elle protégeait autant Aristote que la foi catholique, les formulaires surannés que les lois de l'Église, son autorité attaquée que l'édifice religieux. C'était pour l'université une ennemie qui la menaçait de ruine que cet empire d'une raison indépendante secouant tout le passé scientifique de l'école. Ces deux institutions, le parlement et l'université, prenaient la haute main dans la résistance catholique ; elles essayaient le rôle de force, qu'elles jouèrent plus tard dans la ligue.
Ces actes se développaient en dehors de la cour et de ce cercle de science et d'érudition qu'elle protégeait. Toutes les fois que l'université, l'Église ou le parlement s'attachaient à un nom illustre dans les lettres, François I" ou sa sœur le couvrait de sa protection. Du fond de sa prison à Madrid, le roi écrivit à l'université de mettre en liberté Marot, son valet de chambre, et le poëte en témoigna sa reconnaissance à son royal protecteur ^; François I" s'opposa de toute sa puissance à ce que les doctrines d'Érasme fussent, comme celles de Luther, hvrées au bourreau sur le parvis de Notre-Dame ; ce que l'université ordonnait dans son impatience catholique.
A mesure que la réforme grandissait au dehors, elle s'annonçait en France avec moins de réserve ; Luther et Zwingle avaient secrètement envoyé quelques-uns de leurs sectateurs habiles, et lorsqu'ils échappaient par la fuite aux poursuites du parlement et de l'université, ils trouvaient un refuge assuré auprès de la reine de Navarre , qui aimait à écouter leurs leçons. Les deux chapelains de Marguerite,
' D'Argextré , Collect. judic. nov. error., rapporte tous les jugements de la Sorbonne.
- Rondeau 66. Le poète a décrit toute la douleur de sa captivité dans la ballade de VEnfer. Diane de Poitiers, fervente catholique, n'avait pas été étrangère à sa disgrâce ; Marot s'en plaint.
Bien avez leu, sans qu'il en faille un A ,
Comme je fus par instinct de Diana A
Mené au lieu plus mal sentant que souffre
Par cinq ou six ministres de ce gouffre.