‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 25 sur 144 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

École philosophique. — Krasme. — Luthéranisme modéré et coDciliant. — MélancbloD. — Principes absolus. — Luther. — École sacramentaire. — Zwinglc— Calvin. — Anabaptistes. — Sociniens. — Tentatives de fusion. — Projet de Mélanchlon. — Confiv-^ioîi d'Augsbourg.

En jetant un coup d'œil sur l'Europe, Luther devait s'applaudir avec une joie secrète des immenses progrès de la réforme; les populations de rAlleniagne étaient maintenant presque partagées en pays réformés et pays catholiques ; la Suède et le Danemarck avaient universellement embrassé le luthéranisme ; un schisme profond divisait l'Angleterre de la cour de Rome ; plusieurs cantons suisses avaient violemment secoué la foi ; les Bohèmes se réveillaient aux vieilles <loclrinesde Jean Huss et de Jérôme de Prague ; la Pologne écoutait les nouveaux missionnaires; les Pays-Bas, les villes du Rhin se déchiraient en deux églises ; en France, la réforme était en progrès, et des fugitifs qui arrivaient sans cesse de l'Italie et de l'Espagne, annonçaient que là aussi les doctrines des novateurs avaient pénétré , bien qu'une surveillance active et vigoureuse les empêchât de porter leurs fruits.

Au milieu de cette joie et de l'orgueil d'un large succès, Luther voyait avec amertume la réformation elle-même se morceler en mille secîes et perdre ce caractère d'unité qui pouvait seul lui assurer de hautes destinées. Toutes les fois qu'une doctrine s'était proclamée au sein de la grande société catholique, elle s'était costumée en un des systèmes de philosophie spirituelle de l'Asie, de la Grèce et de Rome :

les vieilles divisions qui partagèrent en sectes de gnostiques, de manichéens , de pélasgiens , les premiers disciples de Jésus-Christ dans les vastes circonscriptions du monde chrétien, s'étaient non-seulement fondées sur la diversité des castes, des populations et du sol , mais encoresur les souvenirs de la philosophie intellectuelle, sur le syncrétisme qui avait marqué l'existence de la grande école d'Alexandrie. Les doctrines qui avaient triomphé dans les conciles d'Éphèse, de Constantinople et de Nicée, n'étaient, à vrai dire, que l'acceptation des principes d'une des sectes de philosophie, revêtus des formes et de la technologie catholiques.

Celte même division se produisit sous Luther , et partout se montrèrent des écoles opposées, haineuses et s'accusant respectivement (i'erreur et d'hérésie. Il y a deux périodes dans l'histoire de Luther : dans la première il attaque avec verve, et alors il établit comme un principe la liberté de croyance et d'examen ; une fois en possession d'un fait accompli , il se pose comme le juge infaillible , comme le pouvoir qui seul peut décider de l'orthodoxie des opinions. Chef d'opposition contre l'église catholique , il appelle la liberté ; chef d'un nouveau système, et par conséquent autorité établie , il constitue <it proclame la souveraineté de ses idées et l'erreur de toutes les autres.

L'esprit superbe du chef de l'école luthérienne n'était pas capable de se ployer aux concessions indispensables pour amener la fusion des différentes doctrines qui s'étaient élevées en opposition. Luther voulait dominer; tout ce qui se séparait de sa suprématie, il l'attaquait avec violence ; il ne souffrait pas les contradictions ; et au milieu de ce travail d'intelligence, de cette confusion d'idées, ce caractère impérieux devait lui-même contribuer à briser la réforme en mille systèmes.

Je place en tète le parti de résistance philosophique , qui n'avait point osé une séparation complète avec l'église catholique : le chef de ce parti, Érasme, avait toujours ménagé Luther et ses sectateurs ; sa correspondance avec iMélanchton et OEcolampade constate que, sans adhérer au système religieux de la réforme, Érasme en respectait les adeptes, et même les croyances. « J'ai lu le livre d'OEcolampade , écrit-il aux magistrats de Bàle ; il est savant, disert, travaillé ; ce serait même un livre pieux, s'il pouvait y avoir de la piété à combattre le sentiment dç l'Église, duquel je juge qu'il est toujours dangereux

de s'éloigner *. Érasme ne se croit pas assez fort ; il n'est pas surtout assez imprudent pour engager une lutte ouverte , décidée, en s'appuyant sur les doctrines du catholicisme pur ; il voudrait amener une transaction, si elle était réalisable, qui, sans détruire le vieil édifice, pût le mettre mieux en rapport avec les besoins nouveaux. L'esprit implacable de Luther rendant impossible toute alliance, Érasme, pressé par ses amis, entra en lice contre le réformateur, mais, avec habileté, il ne voulut pas prendre parti pour les mystères et les doctrines purement théologiques ; il se jeta en plein dans une thèse de philosophie rationnelle. Il écrivit un livre du libre Arbitre, contre Luther qui soutenait l'opinion contraire. Érasme ne sortait pas de ses iiianières polies et modérées ; il prouvait par les Écritures , et par la raison surtout, « que l'homme avait été créé libre et jeté dans sa plénitude de volonté sur cette terre ; sa liberté a reçu une rude atteinte par le péché du premier homme , mais la grâce du Seigneur ne lui manque pas. Cette grâce, la nature en a mis la voix au fond de la conscience humaine. La grâce aide la raison, mais ne la détermine pas-. » Cet ouvrage, traduit en allemand , amena une réponse de Luther, Ce ne fut ni le ton modéré, ni la douce logique d'Érasme. La diatribe de Luther fut violente , outrée ; il insulta son adversaire , le déchira par le sarcasme, pour arriver à cette conclusion ; « Personne que Dieu n'est libre ; sa prescience et sa providence divine font que toute chose arrive par une volonté immua'ole, éternelle , qui foudroie et met en pièces tout libre arbitre ^. » Ce livre de Luther flt une certaine impression sur l'âme faible d'Érasme; on le voit timide reculer devant une rupture complète. « Je suis surpris, écrivit-il dans son lîypéraspiste, que vous vous soyez attaché avec tant d'acharnement à mon traité , qui ne contient rien que de rationnel, tandis que tant d'ennemis tombent sur vous. Qu'ai-je dit auprès des fureurs d'Emser, de Jean Cochlée, de Zwingle et d'OEcolampade ! Vous êtes bien imprudent, Luther , d'accuser d'ignorance et de toujours insulter ceux qui ne pensent pas comme vous *. »

' « Perlegilibrum JoannisOEcolampadii de verbis cœnœ Domini, meâ sentcntià docluin, diserlum et elaboratum, adderem etiam pium, si quid pium esse posset, -juod pugnat cum scntentià sensuque Ecclcsiœ, a qui dissentire periculosura esse judico. » {Epist. Erasmi, Uv. VII.)

" Érasme, Diatriba de lib. arb. adv. Luther, inter oper., tome III.

^ Inter opéra Lutheri de servo arbitrio, tome II, fol. 'r26 à '<3a.

♦ CocHL^cs, in act. et script. Lutheri, ad ann. lo26, page 144,

A côté du parti philosophique restant dans les conditions nâodérées, venait l'école de }t!élanchton, soumise à Luther, mais moins éloignée que lui d'uno transaction. Ami et disciple dévoué du maître, Mélanchton n'en combattait point les doctrines ; il les adoptait sans objection : toutefois si , pour amener une fin à cette situation désordonnée de l'Église, il avait fallu abandonner quelques points, 3Iélanchton y eût volontiers consenti, ne faisant pas de toutes ses pensées des vérités absolues. Le docte professeur penchait vers un rapprochement avec le parti philosophique de l'école romaine, afin de donner à la réformation une force nouvelle , et d'y rattacher surtout ce noyau scientifique qui était resté fidèle aux vieilles et grandes traditions du catholicisme. Quand il s'agissait de ménagement et de moiéralion, c'était toujours Mélanchton qui intervenait. Tandis que Luther voulait tout briser de ses mains impitoyables, son disciple et son verbe tempérait les orages de son âme maladive.

Luther, après des hésitations, des changements , avait arrêté ses doctrines dans les livres delà Captivité de Bahylone et de sa Confessioji majeure ; la plupart des réformateurs adhéraient aux principes posés dans ces puissantes œuvres d'érudition et de controverse ; mais do larges fractions d'opinions s'en étaient déjà séparées et marchaient plus loin dans les idées de réformation.

Les écoles de Carlostadet de Zwingle, presque semblables, avaient fait d'immenses progrès ; elles venaient d'acquérir OEcolampade , savant professeur de grec, un des premiers disciples de Luther; elles différaient particulièrement du luthéranisme en ce que ses deux chefs niaient, quoique avec des formules diverses, la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Ils soutenaient que la parole de Jéîus- Christ * : « Ceci est mon corps, » ne s'appliquait que dans un sens figuré et n'entraînait point la réalité. Puis, les deux écoles abolissant le culte des images, m.odifiaient la Cène pour la réduire aux paroles apostoliques de Jean. Luther n'osa point d'abord attaquer de face cette école; mais de plus intimes réflexions l'éclairèrent sur la puissance morale des deux symboles qu'attaquaient les sacramentaircs. Le dogme de !a présence réelle, les pompes du culte des saints avaient inspiré ces magnifiques cathédrales , ces cérémonies d'encens et de parfums, ces pieuses commémorations qui saluaient la présence d'un

* « Exegesis arnica et expositio lolius Eucharistiae negotii, 1327, a

Dieu sur l'autel. C'était bien assez que la révolution tentée contre l'Église de Rome et la philosophie scolaslique secouât jusque dans ses dernières 6bres la vénération populaire pour de saintes mémoires ; n'élait-ce pas compromettre le succès que de froisser la solennelle émotion produite par le grand mystère de l'eucharistie? Lorsque ces doctrines eurent été Gxées et leurs progrès constatés, le chef de l'école luthérienne publia son manifeste contre Carlostad et Zwingle, qui à leur tour se prononcèrent contre Luther ' . Ils déclarèrent que la messe n'était pas un sacrifice : en conséquence, les sacramentaires abolirent les cérémonies et toutes les pompes catholiques. Les principaux disciples, Bucer, Conrad Pellican et Léon de Juda répondirent en termes très-vifs aux pamphlets de Jean Pomeranus , Biliicanus et Brentius, zélateurs enthousiastes de la pure école luthérienne ^.

Le plus haut disciple de l'école sacramenlaire, qui s'étendait d'autant plus qu'elle était mieux en harmonie avec l'esprit d'examen et la raison sévère, fut Calvin à qui se rattache presque toute la réforme en France. Jean Cauvin, qui prit le nom de Calvin ^ , car alors c'était une mode que ces changements de norasscientiûques, naquit à Xoyon de parents ouvriers, mais avancés dans leur fortune. Il avait été élevé dans le sein de l'Église, et à douze ans, par un des abus de la hiérarchie cléricale , il avait obtenu une chapelle dans la cathédrale de Xoyon, et à seize ans une cure, quoiqu'il fit encore ses études au collège de Montaigu. Il s'instruisit dans les lois à Orléans, sous Pierre de L'Étoile , et à Bourges sous le grand jurisconsulte Alciat. Ce fut le luthérien Melchior Wolmar, professeur de grec à l'université, qui fortifia en lui les premiers principes de la réforme, qu'il avait reçus de Pierre-Robert Olivetan. Il vint à Paris en 1530, et là, triste victime des grandes persécutions qu'éprouvaient les doctrines nouvelles, il publia son Commentaire sur les deux livres de Sénèque, de la Clémence ^ symbolique, appel à la tolérance pour ses frères persécutés.

' u Oî^colainpadii secunda jusla et aeque rcsponsio ad Marliautn Lulberuro. » Juin io27.

- Voyez parliculièrement l'ouvrage rare de Léon de Juda, sous le faux nom de Ludo'.icus Lcopold. Zurich, 1526. — Jean Pomeramus, Epist. ad Joan. JJessum.

* Je trouve cette désijjnation dans le premier ouvrage que publia Cal\in sur Ie& deux livres de Sénèque : ce l'ut alors qu'il quitta le nom de Cauvin.

* « Auiiœi Senecse, libri duo de Clementià, Joliannis Calvini Noviodunsi illustrati. » Paris, apud Cyaneum, 1532. (Édition extrêmement rare.)

Obligé de fuir Paris , Calvin alla par les campagnes prêchant la réforme, et le peuple venait à ses sermons dans le désert. Le sceptre de la reine de Navarre s'étendit sur ce nouveau réformateur, comme il avait protégé Scaliger, Agrippa et Clément Marot.

Calvin passa de la parole au culte, et bientôt on essaya dans l'église de Bourges l'oraison dominicale et la messe en français. Celte liberté religieuse fut dénoncée, et le diacre de Noyon forcé de s'exiler de France. Les opinions de Calvin s'éloignaient du luthéranisme et rentraient tout à fait dans les principes sacramentaires '. C'était un nou\el adversaire de Luther, mais faible alors. A cette époque Calvin élait à peine connu ; son nom ne se mêlait pas encore à la grande école de science dans laquelle il prit depuis une haute place, par la publication de son bel œuvre de VInslilution chrétienne.

Le livre de Vlnstituiion est un large résumé de toute la théorie de Calvin. Il est formulé dans le même esprit que les Apologies deTerlullien et le livre d'Orygène contre Celse , modèles qu'il semble s'être proposés. C'est aussi à François 1", au prince persécuteur, qu'il est adressé, pour suivre l'usage de l'église primitive qui jetait ses doléances aux Césars !

« J'entreprends la cause commune de tous les Gdèles, et même celle du Christ, laquelle aujourd'hui est en telle manière du tout déchirée et foulée en votre royaume, qu'elle semble désespérée, ce qui est bien advenu par la tyrannie d'aucun pharisien, plutôt que de votre vouloir. Elle est grandement affligée. Car la puissance des adversaires de Dieu a obtenu jusque-là, que la vérité du Christ, combien qu'elle ne soit perdue et dissipée, toutefois soit cachée et ensevelie comme ignominieuse; et ainsi que la pouvrette église soit ou consumée par morts cruelles , ou par bannissemens déchassée , ou tellement par menaces et terreur étonnée, que elle n'ose sonner mot. Si au contraire les distractions des malveillans empêchent tellement \os oreilles que les accusés n'ayent aucun bien de se défendre ; d'autre part si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent toujours cruauté par prison, fouet, géhenne, coupures, brûlures ; nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jetés en toute extrémité. »

' La plus complète des éditions des oeuvres de Calvin, celle sur laquelle j'ai travaillé, est d'Âmi^terdam, 1667.

« VInslitulion chrétienne embrasse toutes les doctrines rcMgioîises. Développant la théorie générale de la réforme, elle traite tout à la fois de la connaissance de Dieu, laquelle est le premier fondement de la religion ; de la connaissance de l'homme et du péché originel ; de la corruption naturelle de l'àme ; de l'infirmité du franc arbitre ; de la régénération, laquelle se fait en nous par l'opération du Saint- Esprit ; de la loi, où premièrement l'office et usage d'icelle est démontré ; puis aussi est parlé du vrai service de Dieu, des images, du jurement et des fêtes; des vœux, où il est traité de la moynerie ; de la foi; exposition de la première partie du symbole, où il est discuté de la matière de foi, de la trinité , de la puissance de Dieu et de la création du monde ; item, des anges et des diables. Vient la seconde partie, où il est dit de l'incarnation, mort et résurrection du Christ, «t de tout le mystère de notre rédemption ; la tierce, où il est parlé du Saint-Esprit; la quarte partie, où il est traité de l'Église, du gouvernement d'icelle, de l'ordre, puissance et discipline ; item, des clefs, de la rémission des péchés, et de la résurrection dernière; de pénitence; de la justification de la foi, et du mérite des œuvres; de la similitude et différence du Vieil et du Nouveau Testament; de la liberté chrétienne, selon Luther ; des traditions humaines ; de la prédestination et providence de Dieu ; d'oraison, où la prière de Notre- Seigneur est expliquée ; des sacrements ; du baptême; de la cène du Christ ; des cinq autres cérémonies qu'on a faussement appelées sacrements ; à savoir , confirmation, pénitence, extrême-onction , ordres ecclésiastiques et mariage ; enfin de la vie chrétienne. » C'est dans <e chapitre surtout que Calvin sent le besoin de justifier ses doctrines >ur le gouvernement civil ; car on accusait déjà le calvinisme d'attaquer la forme monarchique pour appeler les institutions républicaines; aussi l'adroit réformateur se hâte de faire une profession do foi politique.

« C'est vaine occupation aux hommes privés, lesquels n'ont nulle autorité d'ordonner les choses publiques, de disputer quel est le meilleur état de police ; et outre, c'est une témérité d'en déterminer simplement, vu que le principal gît en circonstance ; et encore quand on comparerait les polices ensemble, sans leur circonstance, il ne serait pas facile à discerner laquelle serait la plus utile tellement elles sont quasi égales chacune en son prix. On compte trois espèces du régime civil, savoir : monarchie, qui est la domination d'un seul, soit

TE LA RïirORME. 1 lî)

qu'on le nomme roi, ou duc ou autrement; aristocratie, qui est une domination gouvernée par les principaux et gens d'apparence ; et démocratie, qui est domination populaire en laquelle chacun a puissance. 11 est bien vrai qu'un roi ou autre à qui appartient la domination, aisément décline à être tyran. Mais il est autant facile, quand les gens d'apparence ont la supériorité, qu'ils conspirent à élever une domination inique. Et encore il est beaucoup plus facile où le populaire a autorité qu'il émeuve sédition. Vrai est que si on fait comparaison des trois espèces de gouvernement que j'ai récitées, que la première de ceux qui gouverneront, tenants le peuple en liberté, ï>era plus à priser. Car cela a toujours été approuvé par expérience. Et Dieu aussi l'a confirmé par son autorité, quand il a ordonné qu'elle eût lieu au peuple d'Israël, du temps qu'il l'a voulu tenir en la meilleure condition qu'il était possible. Et de fait, comme le meilleur état de gouvernement est celui-là où il y a une liberté bien tempérée et pour durer longuement, aussi je confesse que ceux qui peuvent être en telle condition sont bien heureux ; et dès qu'ils ne font que leurs devoirs s'ils s'emploient constamment à s'y maintenir; même les gouverneurs d'un peuple libre doivent appliquer toute leur étude à cela, que la franchise du peuple de laquelle ils sont protecteurs, ne s'amoindrisse aucunement entre leurs mains. Que s'ils sont nonchalants à la conserver, ou souffrent qu'elle s'en aille en décadence, ils sont traîtres et déloyaux. Mais si- ceux qui par la volonté de Dieu vivent sous des princes et sont leurs sujets naturels, transfèrent cela à eux, pour tentés de faire quelque révolte ou changements, ce sera non-seulement une folle cogitation et inutile, mais aussi méchante et pernicieuse, »

Calvin ne s'expliquait pas nettement sur la forme du gouvernement préférable; il appelait seulement la liberté sous le pouvoir établi. La popularité du livre de YJnsdtution chrélienne, systématisation de la théorie calviniste, fut si haute, qu'en moins de cinq années huit grandes éditions sortirent des presses de Genève et d'Allemagne. Il fut traduit en toutes les langues, et Calvin lui-même le translata en vieux français *.

J'ai placé dans une couleur plus tranchée les opinions anabaptistes ;

• Je me suis procuré celte édition originale ; elle porte ce titre : Institution de la religion chrétienne, Genève, 1336.

avant de se régulariser en secte philosophique et paisible, elles avaient lait de nouvelles tentatives de troubles. Ces opinions s'étaient reproduites hostiles à tout ordre social. Les anabaptistes avaient publié sept articles capables de bouleverser l'organisation politique et civile des États. « On y disait : 11 n'est permis au chrétien de porter des armes ni de reconnaître les magistrats établis : il ne peut jurer, alors même que la loi humaine le prescrit : Dieu ne l'appelle ni à rendre la justice, ni à veiller à la sûreté publique : quiconque n'adopte pas la secte anabaptiste sera mis au rang des boucs dans le jugement dernier : eux seuls peuvent prêcher et annoncer l'Évangile ; et ceux-là sont réprouvés qui s'opposent à son progrès et à son enseignement '. »

Les anabaptistes avaient été chassés de la haute Allemagne par les ciïorts de la puissante noblesse ; mais ils s'étaient répandus dans la VVt'stphalie et les Bays-Bas sous leurs chefs Melchior Hoffmann. David-George, Jean-Mathieu et Jacob de Campen. Ils parlaient aux serfs de la campagne ; ils leur annonçaient le règne libre des saints et de Jésus-Christ. Pour développer leurs propositions, les anabaptistes publièicnt un livre de doctrines sous le titre d'Êlablissemenl ■'• : « Avant le jour du jugement il y aura un royaume du Christ sur la terre, où les saints, c'est-à-dire les Odèles, régneront après avoir exterminé jusqu'à la dernière des puissances. Alors les biens et les femmes seront en commun, et toutes les jouissances appartiendront aux élus. »

Ces idées antisociales plaisaient au paysan opprimé, réduit presque partout en servitude, et auquel on promettait les terres et la liberté. Il était rare que là où se produisait cette prédication ardente il n'arriNàt aussitôt un soulèvement populaire : à Strasbourg, à Mayence et dans les villes du Rhin, la multitude avait voulu matériellement appliquer les doctrines anabaptistes. L'exemple le plus grave de ce soulèvement eut lieu à Munster, où les sectaires se rendirent maîtres de la cité et de son gouvernement. Les bourgeois de toutes les communions avaient fui, lorsque les anabaptistes en possession du pouvoir créèrent douze juges à l'instar des Israélites; puis, sur la prédication d'un de leurs chefs inspiré, Jean-Mathieu, ils relevèrent à la royauté

' CocbljEus, de ad. et script. Lutheri, ad ann. 1529, page 198. * Frédéric Spanueim , de origin. et progress. anabaptist. liv. ill. — Hertics, Ilist. anabapt. — Mesuovus, liv. V.

DE LA RÉFORjîE. 121

(ou(e-puissante de David et de Salomon. Alors se manifesta une espèce de despotisme sombre et fanatique '. Ce que Mathieu ordonnait était exécuté avec une religieuse terreur : on porta dans sa maison tout l'or, toutes les armes; et ceux qui murmurèrent furent décapites sur de simples ordres. Tandis que l'évêque de Munster assiégeait la cité de son vieil épiscopat, les anabaptistes se laissaient conduire par des prophéties et des inspirations. Jean-Mathieu, leur roi, ayant été frappé de mort dans une sortie contre les soldats de l'évêque, il parut un nouveau prophète, du nom de Jean de Leyde, qui annonça que Dieu lui avait révélé d'épouser la veuve de Jean-Mathieu; il la prit en effet : tandis qu'un cardeur de laine, du nom de Knipardolling, présidait le royaume des saints où domineraient douze juges comme en Israël. Sous le règne de ces douze juges il fut prêché encore que la polygamie était commandée, et chacun des anabaptistes prit autant de femmes qu'il en voulut. Jean de Leyde en épousa jusqu'à dix-sept ; et alors, dans une nouvelle inspiration prophétique, il se fit proclamer roi et revêtir de la pourpre. Les juges s'abîmèrent sous ce pouvoir despotique : « Écoute, Israël, dit un ouvrier orfèvre qui s'éleva comme prophète, voici ce que l'Éternel ton Dieu t'ordonne i Vous déposerez de leurs charges l'évêque et ses ministres ; vous choisirez douze personnes ignorantes pour annoncer ma parole au peuple; et toi, Jean de Leyde, prends cette épée nue; Dieu t'établit roi, non-seulement pour régner sur Sion, mais pour gouverner encore sur toute la terre. » Il existe des médailles de ce règne passager de Jean de Leyde à Munster. Sur un des revers sont deux épées nues croisées, avec cet exergue : « Dans le royaume des saints il n'y a partout qu'un Dieu, qu'une foi, qu'un baptême. » La sanglante et ridicule tyrannie de Jean de Leyde s'évanouit; m.ais sa durée fut marquée des pompes d'or d'Israël, de ces exécutions qui dans l'Ancien Testament font frémir une civilisation plushumaineet plus avancée. Jean de Leyde, de sa propre main, fracassa la tête à une de ses femmes, au milieu de la salle d'un festin où des gardes et des esclaves chantaient la gloire du roi et les miracles de Jéhova* . L'évêque de Munster victorieux se montra implacable contre les anabaptistes : Jean de Leyde, captif, fut déchiré avec des tenailles

' HEKTirs, Bisl. anbapt. — Meshovius, liv. V et VI. ' Spanheim, deorig. etprogress. anahapt. loc. cit.

ardentes et ses entrailles suspendues dans des cages de fer au clocher de l'église Saint-Laurent. Les grandes et continuelles études de la Bible, inspirées par la réforme, avaient favorisé la secte des anabaptistes : quand on présentait si souvent les vieilles traditions du peuple hébreu , ce gouvernement primitif et du désert, comme la pieuse époque d'une nation sainte et choisie de Dieu, n'était-il pas naturel que quelques esprits exaltés voulussent appliquer comme un type universel les formes sociales de l'Ancien Testament ?

Ces mille divisions au sein de la réforme préoccupaient tristement Luther. Dans ces scènes populaires, il était douloureux pour le chef d'un large mouvement politique de voir son œuvre périr en se morcelant ; il s'en exprimait à tous ses amis avec douleur : « Luther, s'écrie Mélanchton, me cause de grandes peines par les longues plaintes qu'il me fait de ses afflictions. Il est abattu *, on ne le ménage pas dans des écrits qu'on ne dit pas méprisables. Dans la pitié que j'ai de lui, je me trouve attristé au dernier point des troubles universels de l'Église ; le vulgaire incertain se partage en des sentiments opposés, et si le Christ n'avait promis d'être avec nous jusqu'à la consom-mation des siècles, je craindrais que la religion ne fût tout à fait détruite. »

Cette époque de tristesse et de découragement moral , Luther l'appelle le temps de ses sombres et pénibles tentations. Jamais théorie religieuse n'avait si puissamment agrandi l'action du diable ; c'est toujours cet esprit que Luther fait intervenir et parler quand il veut combattre ses adversaires ou peindre le désordre de son âme : « O mon ami ! écrit-il à Juste Jonas, je te conjure de ne point cesser de prier pour moi, afin que Jésus-Christ ne m'abandonne pas et qu'il ne permette pas que les tourments que j'endure soient les tourments des impies, mais ceux dont il éprouve ses enfants ^. » La pensée de sa mission le préoccupait de telle sorte, que tout ce qui faisait sortir le mouvement de la réforme du cercle que lui-même avait tracé, suscitait dans son esprit ^ altier le délire et la fureur même. Souvent, dans l'exaltation de ses dépits, il faisait un retour vers l'église romaine : « J'avoue, s'écriait-il, que sous la papauté il s'est fait des choses

• MÉLANCHTON, Epîstol. 38o.

* Seckendorff, Comment, in Luther, liv. Il, tome I, page 116. » Epistol. Bohenh, liv. II.

bonnes et chrétiennes, et que nous avons retenues. C'est sous la papauté que se sont conservés la vraie Écriture, le vrai baptême, le vrai sacrement de l'autel, la véritable absolution des péchés, les vrais ministres, le vrai catéchisme *. On dira peut-être que je flatte le pape; mais s'il peut souffrir ces paroles, je déclare que je veux lui obéir comme son fils, être bon papiste et révoquer tout ce que j'ai écrit contre lui. » C'était moins un profond désir de rentrer dans le catholicisme qui poussait Luther à ces concessions, que la douleur qu'il éprouvait de se voir dépasser par d'autres opinions. Il voulait imposer ses idées ; et la popularité qui saluait les doctrines de Zwingle^ de OEcolampade, de Calvin même, fatiguait ses veilles.

Les réformateurs, les chefs du luthéranisme, les électeurs qui l'avaient publiquement adopté, sentaient pourtant le besoin de réunir dans des articles de foi et dans une profession commune ces doctrines jusqu'alors restées incertaines et perdues au milieu des livres et des thèses de controverse. Dans un doux échange de lettres et de confiance, OEcolampade et Mélanchton avaient témoigné un désir de rapprocher les deux écoles, les luthériens et les sacramentaires, dont ils étaient l'expression modérée ; c'était la pensée du landgrave de Hesse, de Bucer, son plus fidèle conseiller^. Luther s'y opposait fortement, parce qu'il craignait que le résultat de la conférence ne fui; favorable à l'opinion plus rationnelle des zwingliens, et qu'alors la direction du mouvement de la réformution ne lui échappai. « Plusieurs de ceux qui veulent entrer dans cette alliance, écrivait-il, s'appuient plus sur les bras de la chair que sur le secours de Dieu. Il y a de l'impiété à traiter pour la défense de la religion avec de? hommes qui errent d'une manière capitale ; il faut réprimer les sacramentaires, comme on a dompté les anabaptistes, les violateurs de temples et les philosophes timides tels qu'Erasme ^. » Les esprits avaient alors un trop grand besoin de conciliation pour que l'opinion absolue de Luther pût prévaloir : le landgrave persista ; et une réu-

' « Falemur igitur sub papatu mulla, imo omnia chrisliana et bona esse, quae ad nos prolecla sunt , a nobis retenla. Habuerunl enim in papatu veram Scripturam . \erum baptismum, verum sacramentum altaris, veram absolutionem à peccatis, veros icinistros, verum catechismum. » {Ihid.)

* J. OEcoLAMPAi>E, Philipp. in dialog. de re eucharistiœ, page 19, et epistol, Berthol. Uallers, 18 janvier 1530.

' La lettre de Luther est en manuscrit, archives de Weimar. Comparez Hospimex , Biil. sacr. part. 2, page 120.

nion de théologiens des communions dissidentes fut indiquée à 3îarbourg. Les conseillers de l'électeur avaient usé de précautions extrêmes, afin de ne pas placer en présence les sentiments tenaces de Zwingle et de Luther : l'on dut mettre en rapport Mélanchton et Bucer avec OEcolampade, caractère si doux, si conciliant '. Trois séances furent occupées à des disputes théologiques ; elles s'attachaient toutes spécialement au grand dogme de la présence réelle, au seiis figuré ou technique de l'I^criture ; et à la fin chaque parti se proclama vainqueur. La persistance de Luther, son invariable fermeté produisirent une profonde impression sur ses adversaires, plus portés à des concessions et à des ménagements. Absent, il domina cette controverse de sa parole. Il en résulta une transaction sur des points do détails; mais la difficulté capitale de la présence réelle ne fut point résolue ^.

L'Allemagne réformée en face du catholicisme , devait pourtant formuler ses principes dans une haute profession de foi. Tant qu'elle était ainsi morcelée en poussière, quelle confiance pouvait-on ajouter à ses progrès? quelle force pouvait-elle tirer d'elle-même? Toutes les écoles luthériennes travaillèrent donc à préciser cette profession de foi qui devint la base de la confession d'Augsbourg , et pour donner des gages de modération et de ménagements , elle ne fut point confiée à Luther, mais à 31élanchton. Disposé par son esprit à préparer une réconciliation de doctrines, l'élégant professeur consulta plusieurs fois le parti philosophique, et de ces conférences intimes sortit une série de propositions.

On y reconnaissait l'autorité des quatre premiers conciles généraux du christianisme et le dogme de la trinité qu'ils avaient proclamé ; le péché originel recevait une autre interprétation que dans l'église romaine ; on n'adoptait du symbole des apôtres que ce qui touchait l'incarnation, la vie , la mort et la résurrection du Christ. La justification se faisait par la foi , opération unique du Saint- Esprit ; les sacrements étaient efficaces , quoique ceux qui les conféraient fussent méchants et pécheurs. Le baptême était une nécessité ; la présence de Dieu dans l'eucharistie, réelle ; le pécheur ne

' « In OEcolampadio mira naturœ bonitas et clementia. Jcst. Jon. in cpist. ad Guill.ReiflFenstein. »

- Voyez ceue conférence dans le curieux travail de Hottinger, Hisl. eccléstast. tome YIII, page 468.

pouvait mériter par ses œuvres la remise de ses fautes ; le repentir était la seule oblation nécessaire. Les fêtes devaient être observées avec leurs saintes cérémonies, mais telles qu'elles seraient fixées par les besoins et les vœux des populations '.

Dans la seconde partie de cette confession , Mélanchton réglait le culte apparent ; on abolissait les formes extérieures du catholicisme ; la communion devait avoir lieu sous deux espèces ; les processions du saint sacrement étaient défendues ; le célibat des prêtres et les vœux monastiques abolis ; on ne reconnaissait plus les messes privées , ainsi que la confession exacte et minutieuse de tous les péchés, dont les mémoires humaines ne pouvaient se charger ; plus d'abstinence de viandes. Un dernier article devait donner un immense crédit au luthéranisme auprès des souverainetés politiques. Tandis que l'église de Rome soutenait sa suprématie spirituelle sur les gouvernements , les luthériens déclaraient «que la puissance ecclésiastique était tout à fait distincte de l'autorité séculière ; la première ne consistait que dans le commandement fait aux apôtres de prêcher l'Évangile , de pardonner et d'administrer les sacrements; elle ne regardait que les choses éternelles , tandis que la puissance séculière consistait à protéger les personnes, à gouverner par la justice et pour la tranquillité publique ; la puissance ecclésiastique ne pouvait dès lors ni toucher au gouvernement , ni réformer les lois ou les magistrats, ni s'opposer au plein exercice de la souveraineté et à l'obéissance des sujets ^ envers le prince. »

Cette profession de foi était trop restreinte pour convenir également à toutes les sectes dissidentes qui s'étaient surtout fait remarquer par la violence de leurs doctrines ou la hardiesse de leurs innovations. Si le parti philosophique devait se rattacher à une confession qui n'ébranlait que quelques principes du catholicisme, il était évident quelessacramentaires, les sectateurs de Zwingle, et particulièrement les anabaptistes, n'adhéreraient pas à une réforme si étroitement limitée.

Il venait de s'élever une opinion profondément rationnelle, et qui, secouant tout mysticisme, tout principe en dehors de l'intelligence, se rapprochait du déisme pur en n'adoptant les révélations du Christ

• Chrytrée, Hist. confess. d'Àug$bourg. — C^blestrh, Hist. confess, Àugust. tome III, fol. 1.

* Celestrii, Hist. Confess. àugust. tomelll.

que comme un enseignement d'une profonde sagesse et d'une philosophie généreuse. Dans un siècle tout religieux , au milieu d'une société d'émotions, de ferveur et de croyance, les sociniens, les antitrinitaires, devaient faire peu de progrès encore; mais leurs principes étaient féconds en résultats ; ils étaient pleins d'avenir. C'était le dernier et inévitable période de la réforme, le but auquel elle devait arriver. Car l'empire de la raison une fois admis, on devait creuser au fond des choses , et tout ce qui restait de légendes et de mystère s'effacer inévitablement. Ces sectes, désignées sous les noms de libertins et d'athées y suscitaient la plus formidable persécution au sein de l'église réformée elle-même. Quand une révolution religieuse ou politique s'est opérée et qu'elle a cherclié à fonder son gouvernement, ce qu'elle craint le plus, ce qu'elle proscrit le plus vigoureusement, ce ne sont pas les opinions qu'elle a vaincues, mais les extrêmes des passions qu'elle a soulevées ; elle veut poser un point d'arrêt à son mouvement ; et soit que ce mouvement se formule en doctrine , soit qu'il vienne sur la place publique aux mains du peuple , la révolution une fois régularisée , le poursuit haletante , parce qu'elle sait bien que là est son danger, sa fatalité et son tombeau.

Michel Servc'i est l'expression la plus complète de cette large école de religion et de philosophie, comme Calvin le fut surtout des principes Sucraraentaires. On a jeté mille calomnies sur les doctrines de Michel Servet. Dans une société façonnée à certaines habitudes, lorsqu'un homme arrive qui va droit à une grande théorie, laquelle bouleverse les idées reçues, il se fait contre lui une exclamation de rage ou de mépris ; la génération qui ne le comprend pas le flétrit ou le tue. Le système de Michel Servet, qui se résume dans le déisme pur, est celui vers lequel marche depuis l'école protestante. Il n'y a que deux principes en face de cet univers de merveille, la foi ou la raison ; et quand on a secoué par l'examen le vieil homme du catholicisme, comment s'arrêter à d'autres formules de croyance, et peut-on ne pas courir droit au déisme qui seul repose le doute ? C'est pourtant l'expression de cette doctrine que l'école calviniste livra aa bûcher; ce furent ses sectateurs qu'elle attaqua et proscrivit sous le nom de libertins.

Michel Servet était né à Yillanova, en Aragon. C'est chose curieuse à dire que ce fut en Espagne et en Italie, pays de catholicisme, que naquirent les hommes les plus impétueux contre la foi ; rimagination

allait loin dans ces contrées de feu, et la compression lui donnait un nouvel essor. Michel Servet étudia dans l'université de Toulouse, puis à Paris, et vint en Allemagne disputer avec Mélanchton, Bucer et OEcolampade ; il resta obscur , inconnu , jusqu'à son premier l^amiphlet des Erreurs de la Trinité^. Sa théorie rationnelle, empruntée aux solennelles hérésies d'Arius , de Phocius , de Paul de Samosate , substituait au système catholique l'unité de Dieu.

« Ceux-là sont athées qui n'ont point d'autre Dieu qu'un assemblage de divinités, qu'un Dieu par connotation ou par accident, et non pas un Dieu grand, souverain, absolu, qui font consister l'essence divinedans troispersonnes réellement distinctes, et subsistantes dans cette essence. Il est bien vrai qu'on peut connaître une distinction personnelle dans la trinité, mais il faut convenir que cette distinction n'est qu'extérieure; le verbe n'a été dès le commencement qu'une raison idéale qui représentait l'homme futur, et dans ce verbe, ou raison idéale, il y a Jésus-Christ, son image, sa personne , son visage et sa force humaine. Il n'y a point de différence réelle entre le verbe et le Saint-Esprit ; il n'y a jamais eu en Dieu de véritable et réelle génération et spiration. L'âme est de Dieu qui y a mis une spiration créée avec sa divinité, et par une même spiration, l'âme est substantiellement unie avec Dieu dans une même lumière par le moyen du Saint-Esprit ; le baptême des enfants est inutile , car il est d'invention humaine ; c'est pourquoi on ne commet point de fautes avant l'âge de vingt ans ; l'âme se rend mortelle par le péché. »

Ces théories étaient en pleine opposition avec la réforme telle que Luther et Calvin l'avaient posée ; elles excitèrent leur plus vive fureur. Ce ne fut pas seulement une controverse loyale , comme le calvinisme le demandait au catholicisme , mais de la persécution. Servet continua à développer son système ; et dans les loisirs que lui donnaient les études de la médecine , il composa plusieurs autres traités, et spécialement ses Dialogues sur la Trinité et son pamphlet de la Justice du règne du Christ^. Le grand ouvrage où il exposa ses hardiesses avec le plus de développement est le livre de la restitu-

' De Trinitalis erroribus, libr. septem. Haguenau, ann. lo31, in-S», quatrc-vinfitdix-neuf feuillets eu italique (rare).

^ « Dialogor. de Trinilale lib. duo. — De Jusliliù regni Christ! , capitula quatuor. » C'est un pampiilet de quarante-huit feuillets sans pagination. Il en exi>ie un exeuiplairc à la bibliothèque du Roi. lîagueneu, 1532, in-8".

tion du Christianisme, qui servit plus tard de base aux tristes poursuites de Calvin '.

La thèse de Mélanchton avait ainsi manqué le but de conciliation que se proposaient ses auteurs ; des conférences s'étaient encore engagées entre les sectes dissidentes ; toutes avaient rédigé leur profession de foi particulière , et aucune ne voulait faire des concessions décisives, parce que toutes avaient de nombreux sectateurs, des territoires fixes et une classe d'hommes à laquelle spécialement elles s'adressaient : les zwingliens, les sacramentaires et les calvinistes, qui se rapprochaient si intimement, avaient pour domaines la France et la Suisse, et plusieurs villes libres d'Allemagne ; les anabaptistes, les peuples grossiers de la basse Germanie, les paysans des Pays-Bas ; le luthéranisme, toute la partie éclairée de la population, les princes dont il appuyait l'indépendance et le pouvoir. Ces éléments étaient trop disparates pour qu'un rapprochement sincère pût avoir lieu : et Mélanchton l'avait vainement tenté.

' « Christianismi restitutio. Tolius Ecclesiae apostolioee ad sua limina vocatio, in inlegrum reslitulacognitione Dei, fidciChrisli,justiflcationis nostrse, régénération is baplismi et cœnae Doiuini uianducationis. Restitutio denique nobis regno cœlesti, Babylonis irapiae captivitate solutâ et anti-Christo cum suis penitus destruclo. » Vienne (Dauphiné), Ballbasard Arnolet, 1533, de sept cent trente-quatre pages in-S". Il n'en reste plus que deux exemplaires originaux; l'un est à Paris, Bibliothèque du Roi, l'autre à la bibliothèque impériale de Vienne. Tous deux portent à la dernière page les initiales de l'auteur M. S. V. (Michel Servet Villanovanus).

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