‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 3 sur 144 · AU COMME\CEME\T DU SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU COMME\CEME\T DU SEIZIÈME SIÈCLE

une génération de savants se livrer à tous les travaux de l'esprit , à toutes les investigations d'une érudition travailleuse ; un échange , un commerce de lettres , de disputes, de controverse s'établit dans toutes les parties de l'Europe scientifique ; un savant au seizième siècle était un homme universel , connu de tous , fêté par les souverains qui se disputaient l'honneur de le posséder à leur cour, de le placer dans leur université. Quand on découvrait un fragment d'Homère, quand on pouvait donner un bon texte d'Euripide ou d'Anacréon, un cri de reconnaissance se faisait entendre ; on visitait l'érudit célèbre dont les veilles avaient arraché le voile au précieux monument de l'antiquité, comme l'artiste qui arrachait la Vénus aux formes d'or des entrailles de la terre; on le couronnait de lauriers dans le Capitole. Existe-t-il une imposante réputation comme celle d'Érasme? quelque chose est-il comparable à celte puissance de renommée qu'on saluait en même temps dans la Hollande , en Italie , en France et en Angleterre ' ? La vie d'Erasme est la vivante expression de l'érudition de ce siècle. Quand on parcourt ses œuvres immenses, ses commentaires, son spirituel Éloge de la Folie , ses colloques , ses adages, ses épîtres, échange d'amitié , de science et de hardiesse , on y trouve déjà les premières tentatives d'une réforme empreintes à chaque ligne , à chaque épanchement sur l'avenir^. Pontanus, Agrippa, Sannazar, Budé , Ramus, Politien , érudits laborieux , appelaient comme une espérance la doctrine de la raison indépendante et libre triomphant de l'autorité.

La verve d'une érudition moqueuse , sans oser encore s'attacher à l'édifice entier de l'Eglise , s'attaquait spécialement aux moines , à ces institutions qui soutenaient la primauté et la puissance de Rome sur toutes les églises. « Que signifie moine en grec? s'écrie Erasme , solitaire : » or quelle espèce de solitaire que des gens qu'on rencontre partout , comme des oiseaux de mauvais augure ! On les voit demander aux portes , mais d'un air si hardi qu'on dirait que vous leur payez une dette. Au terrible jour du jugement, ils présenteront leur ventre épais, abîmé sous le poids d'excellents poissons; l'un pour se

' Je ne connais que Scaliger qui se soit élevé contre l'admiration générale qu'inspirait Érasme dans son Oratio pro Cicérone contra Erasmum.

^ La première édition des œuvres d'Érasme est celle de Rheuanus, imprimée à Bàlc, chez les héritiers de Froljen, 9 vol. in-fol. Il, en a paru une seconde édition. Lcyde, 1709, 10 ou 11 vol. in-fol.

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sauver , produira sa besace pleine de pratiques monacales ; l'autre montrera son froc sale et crasseux ; un autre , peut-être , se vantera d'avoir vécu cinquante-cinq ans comme une éponge , toujours attaché aux murs d'un cloître ; à celui-ci , la grande solitude aura fatigué la cervelle ; le silence aura épaissi l;i langue à celui-là. Mais Jésus-Christ, interrompant toutes ces vanteries , s'écriera plein de courroux ' : « Qu'avez-vous fait pour remplir les devoirs de la charité? » Il y avait dans ces paroles hardies le principe et l'avenir de la grande réforme.

La double influence de l'imprimerie et des lettres grecques donna une plus haute indépendance à l'esprit et popularisa la science en dehors du catholicisme. Les savants ne s'affranchissaient pas publiquement des vieilles croyances de l'Église ; ils ne proclamaient pas encore cette doctrine de la raison et de l'examen qui plus tard en ébranla l'antique édifice ; mais dans la douce étude des muses grecques et romaines ils s'éclairaient à la source de la philosophie de Platon ; ils se laissaient entraîner par l'élégant panthéisme d'Homère et d'Hésiode. On eut des systèmes sur Dieu , sur l'ûme , sur l'éternité des peines, sinon en opposition avec le catholicisme, au moins indépendants des dogmes religieux que l'Église proclamait; on commenta les Saintes Écritures; on les mit en rapport, en concordance, et cette conservation des textes, cet amour même des scolies , des interprétations, amena des hardiesses , des emportements de doctrine; chaque savant eut sa version , son texte , et l'esprit de dispute marqua dès lors un champ plus vaste et moins réglé. « Pourquoi, écrivait encore le grand érudit de ce siècle, ne me serait-il pas permis de restituer le texte de l'Écriture sainte suivant le sentiment des anciens sans assembler de concile général? que n'examine-t-on si le changement est bien ou mal fait ^ ? »

Et puis ce goût pur de l'antiquité , cette ardeur pour sa philosophie , son histoire et sa mythologie , jeta dans des comparaisons des analogies au moins curieuses et qui signalent la tendance des études et des opinions. Érasme, que je citerai toujours parce qu'il domina son époque de son érudition active et de ses puissantes investigations, entendit à Rome un panégyrique du Christ. Le prédicateur enthou-

' Ërasue, Encomium Morioe, § 26. Venise, Aide, 1515. ' Érasme, Epist. lib. 2, cap. 10.

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