PREMIÈRE PARTIE DU CONCILE DE TRENTE
Dans la vérité, les luthériens ne voulaient plus du concile; l'école de i\Iélanchton , dépassée depuis les derniers succès des protestants sur l'archiduc Ferdinand , se serait plus facilement arrangée d'une assemblée générale; mais Luther, impitoyable alors contre toute organisation catholique et romaine, dédaignait un jugement qui, dans le système d'un concile quel qu'il put être, lui aurait été nécessairement défavorable , en lui enlevant surtout la puissance matérielle qu'il avait acquise par la réforme *.
Charles-Quint persista dans sa première idée ; et puisque les protestants se refusaient à un concile, il résolut de le convoquer tout catholique. L'empereur pensait qu'aux yeux du monde chrétien l'autorité d'un concile lui donnerait des armes, et qu'il pourrait agir plus efficacement une fois que les hautes questions en dispute ilans les écoles seraient décidées. Quand il eut entraîné le pape Paul III à ses desseins, il se hâta de faire fixer un lieu pour la tenue de l'assemblée, et surtout de l'environner de telles solennités , que son éc!at et sa force d'opinion répondissent à la grandeur du but qu'il se proposait. On avait d'abord désigné Mantoue, puis Bologne ; la ville de Trente, libre alors, fut acceptée, et on arrêta que le pape inviterait tous les princes séculiers à députer des ambassadeurs auprès du saint concile, afin de lui donner un caractère d'universalité ^. Pour assurer la pleine liberté des délibérations, ni le pape, ni l'empereur ne devaient assister en personne aux débals ; ils purent s'y faire représenter, l'un par des légats, l'autre par un simple ambassadeur , comme les princes séculiers appelés au concile. Tandis que François I" adoptait avec empressement ce mode de convocation, le théologal Henri VIII publiait une dissertation scolastique dans laquelle il en démontrait tous les vices, «car cette assemblée ne serait pas catholique , mais papistique et damnable. »
buerant in concilio apud Mantuam \el ubiquumque fulurum esset : exhibcri noniioe nost, past. et quid nos recipere aul concedere vel non possimus. » II est signé de ces initiales D. M. L., chilTre habituel de Luther ; il est en original dans les manuscrits Dupuy (Bibliothèque du Roi) , n»^ 3o5 , 3o8. Dans le même manuscrit se trouvent plusieurs pièces qui tiennent à l'histoire des deux époques du concile de Trente.
' Pallavicini, Hist. cortcil. Trident, liv. V, c. 17, n° 8. -- Labbe , Collecl. concil. tome XIV, page 732.
* Il faut comparer, pour les deux époques du concile de Trente, les deux grands historiens : Fra Paolo, dévoué au licrs parti, cl Palla\icini tout entier dansles intérêts du pape.
182 TACTIQUE DU CATUOLICISME.
Les questions qu'allait avoir à résoudre le concile étaient de deux natures : les unes toutes philosophiques et de dogmes, soulevées par les prédications luthériennes et sacramentaires : les autres de pure réformation, et par conséquent toutes applicables à la discipline matérielle de l'Égiise. Charles-Quint, préoccupé de la situation de l'Allemagne, aurait voulu borner les opérations du concile à ce second point qui laissait indécises toutes les vagues disputes pour arriver à un résultat positif. Tète politique avant tout, Charles-Quint s'inquiétait peu de la théorie du péché originel , de la grâce ; ce qui lui importait particulièrement , c'était la réforme des mœurs cléricales, la question de la résidence, en un mot, la constitution extérieure et saisissable de l'Église. Les cardinaux et les évêques ne partageaient pas cette opinion ; la réforme touchait à la liberté ecclésiastique , ils ne la désiraient pas. Leur tendance au contraire était de se jeter dans les controverses de dogmes où brillait leur esprit et qui étaient en rapport avec leurs études d'école. Charles-Quint se dégoûtait déjà de l'idée d'un concile qui pouvait troubler encore l'Allemagne. Le même prince qui en avait tant pressé la convocation, hésita un moment, et déposa dans le sein du légat toutes ses craintes d'avenir. «Maintenant, disait-il, les protestants sont en majorité dans l'empire ; si nous prenons contre eux des résolutions, il faut avoir des forces pour les faire exécuter. Qui sait si une fois irrités ils ne marcheront pas sur Rome pour la piller et enlever le pape? » Ferdinand , roi des Romains, répéta à peu près ces paroles. On voulait alarmer Paul III, l'entraîner dans un système de subsides au profit de Charles-Quint, Le pape disposait encore de vastes trésors, de nombreux hommes d'armes et des archers ; il pouvait fournir à l'empereur les forces suffisantes pour arrêter ce qu'il appelait la dissolution du corps germanique'.
Le concile se réunissait lentement : personne n'allait à Trente avec la haute opinion de finir les troubles de l'Église ; les évêques craignaient la réforme des mœurs, qui ne convenait pas à leurs douces habitudes; le pape redoutait la puissance des évêques, et avait recommandé à ses légats d'agrandir le cercle des abbés, de multiplier les voix dévouées au saint-siége, afin d'éviter la question de la prééminence des conciles. Les légats suivirent avec dévouement et habileté ces instructions; et, dès la première séance, on dut s'apercevoir
' Pallaviclnj, Concil. Trident» Hist, liv. Y, cap, 17.