TROUBLES DU CORPS GERMANIQUE
il empêcha la fusion qu'aurait préparée le caractère liant et modéré (le Mélanchton. Au reste, esprit supérieur, doué de résolutions énergiques et d'mmenses facultés. Quand une société tombe en pièces, une volonté tenace est la force autour de laquelle on se réunit ; Luther fut cette force au milieu des dissidences et des hésitations religieuses du seizième siècle. Je ne sache aucun écrivain qui dans la rénovation, j'en excepte Érasme, possédât cette faculté de pensée et d'expressions à un plus haut point ; il poursuit, harcelle sans relâche une idée ou un homme qui lui est opposé ; sa phrase est claire sans être élégante ou correcte, avec une large liberté pourtant de mots nouveaux qu'il jette à pleines mains pour agrandir sa pensée ou ridiculiser le système qu'il combat. Ses pamphlets en vieux allemand vont droit au but, qui est de parler au peuple ; peu de ces citations si multipliées dans la scolastique ; l'examen, la raison ; examen subtil souvent, raison superbe, mais n'agissant qu'avec elle et par elle; puis, du mauvais goût, goût d'école et de son siècle particulièrement. En résumé, capacité active et prodigieuse s'élevant de son monastère , humble et craintive, pour gouverner ensuite la moitié de l'Europe ; de telle sorte qu'il ne se fait pas une affaire en Allemagne pendant trente années sans consulter Luther * ! Et cet esprit se tenait dans un corps chétif et sans dignité. Les traits de Luther n'avaient rien de ces grandes formes qui dénoncent le génie ; sa télé, absorbée sous le bonnet de docteur, sous cette calotte - que la simplicité de Louis XI avait introduite comme une mode d'université , n'exprime que les veilles et le travail ; c'est l'homme de son temps , l'expression des études fortes et vastes, de cette vie de solitude et de halles, de raouaslère et de peuple , d'université sérieuse et d'agitation sociale, de ce seizième siècle enûn, la plus méditative et la plus turbulente des époques pour l'esprit humain.
La mort de Luther devait faciliter une transaction, et Charles- Quint en profita pour s'adresser au landgrave de Hesse, qui, avec l'électeur de Saxe, semblait plus spécialement diriger le mouvement luthérien en Allemagne. La réponse du landgrave fut évasive ; il dé-
' Les œuvres de Luther forment 9 vol. in-fol. La meilleure édilion est celle de 1382, dont je me suis servi. Je détaillerai dans le volume des pièces justificative?:, article Bibliothèque des réformateurs, tous les ouvrages publiés par Luther.
* Le portrait de Luther, dessiné par les contemporains, a été gravé en bois sur ta vieille édilion de 1582.
clara que le concile de Trente étant sous l'absolue domination da pape, on ne pouvait compter sur sa liberté et son impartialité? Voudrait-on y admettre une discussion libre sur les articles de foi, de doctrines, et se décider par le simple texte de l'Évangile? L'empereur vil alors que toute espèce de conciliation sur ce point était impossible. La correspondance secrète des princes protestants , engagée avec François 1", se continuait avec son successeur Henri II ; et les luthéliens appelaient tout à la fois miséricorde sur leurs frères de France persécutés, et l'appui du roi pour soutenir le droit des électeurs contre les empiétements de Charles-Quint ' ; il s'agissait du pouvoir impérial en son essence, et les réformateurs considéraient le triomphe de la foi catholique comme celui de l'autorité absolue sous le sceptre d'or d'un nouveau Charlemagne^.
Charles-Quint essaya une diète à Ratisbonne pour constater à quel point la dissolution du corps germanique était arrivée. Quoique régulièrement convoqués , aucun des princes protestants ne s'y présenta; à peine daignèrent-ils députer quelques ambassadeurs^'. Une résolution y fut prise par les catholiques afin d'adhérer au concile. Mais quelle force pouvait avoir ce décret, qui n'était que l'expression d'une minorité? Il fallait en finir avec le désordre , et l'empereur chargea le cardinal de Trenle de communiquer au pape une lettre confidentielle : « Très-saint-père , vous devez avoir appris, par les bruits publics, l'orgueilleuse insolence des ennemis du salnt-siége et de l'empire, les forces qu'ils mettent sur pied pour soutenir leur secte sacrilège ; tout cela doit engager votre sainteté à protéger une ligue contre eux ; car sur qui se portent les coups des hérétiques, si ce n'est sur l'église de Rome? J'ai besoin d'employer l'épée, et, avec le secours des électeurs et de mes sujets qui sont restés catholiques, je pourrai venir à bout des séditieux : le cardinal Madrucce vous dira quels sont les plus pressants besoins de cette ligue *. »
La lettre de Charles-Quint tendait à obtenir des subsides en hommes et en argent. La question avait été déjà proposée en congrégation
' Mémoires et pièces sur les négociations de Henri II avec les princes allemands. MSS FoNTANiEiT (carions du Règne de Henri II).
* Sleidan, liv. XVII, pageoG9.
* Il ne s'y trouva que les envoyés de l'électeur palatin , des villes de Cologne . Munster, Nuremberg, Nordlingue et Ratisbonne. (Sleidan., liv. XVII, page 580.)
* Pallavicixi, Hist. concil. Trident, lib. VI, cap. 1, n» 2.