CHAPITRE XX
Esprit de la gentilhoraraerie. — La chevalerie. — Les filles de la reine. — Mœurs de la cour. — Les psaumes de Marot. — Catherine de Médicis. — La féodalité. — La maison de Guise. — La maison de Bourbon. — Montmorency. — ChàtilIoD. — Parti catholique. — Huguenots. — L'amiral Coligny.
L'esprit de la forte et grande chevalerie féodale s'était éteint dans les tristes défaites de Crécy et d'Azincourt , comme la haute vassalité avait disparu sous la main bourgeoise de Louis XI. Quand les épais carrés de lances eurent besoin de se barder d'arquebusiers et de longues coulevrines qui fracassaient cuirasses, hauberts et brassards ; lorsque les Suisses, les reîtres, les fiers manants des communes purent se défaire avec une balle d'arquebuse ou de pistole du plus puissant des barons, que devenait le courage individuel de ces braves paladins dont la forte lance renversait naguère des bataillons entiers d'archers, de cousteliers et d'arbalétriers habiles?
Cependant François I" avait cherché à raviver l'esprit chevaleresque des vieux temps *, non point qu'il put évoquer du tombeau une institution qui était morte avec les idées et les mœurs de la conquête féodale ; mais le courage galant du preux monarque se complaisait avec les fières prouesses, les bons coups d'épée , les combats
' Quand la Pasque-Dieu décéda Locis XI.
Par le jour de Dieu lui succéda Charles VIïI.
Le diable m'emporte s'en tint près Locis XII.
Foi de gentilhomme vint après François I«'.
Dictionnaire des rois, Brantôme, François I*"", page 1.
à fer esmoulu qui s'unissaient si bien à l'amour des dames, à la gracieuse licence des mœurs et des propos. Jamais les tournois, les chocs des longues piques n'avaient été plus fréquents et plus hardis; on se mêlait aux joules par amour de sa mie; roi, ])rinces du Fang et simples chevaliers. Quels beaux échafauds parés de mille couleurs ! quelle foule de nobles damoiselles donnant le prix de vaillance à travers les trophées d'armes et les blasons ! Tous les grands romans de chevalerie étaient imprimés et formaient la déieclable lecture de la cour et des châteaux de gentilshommes ' ; on aimait à narrer les belles prouesses des paladins du grand Charles ; de ce Roland de puissante mémoire qui ébranla les Pyrénées des éclats de son cor enchanté pour demander aide à Roncevaux ; de Renaud de Monlauban , léger et galant chevalier qui enleva tant de fleurs d'amour ; d'Otger le Danois, vieux fils de ces pirates du nord qui désolèrent les côtes de France. On se plaisait à suivre la belle Angélique dans ses courses vagabondes du Cathai à la cour de Charles,. la timide Fleur-d'Èpine, la Gère Bradamante , cet Astolphe si fou et si léger, bienheureux possesseur de la merveilleuse lance d'or ; Maugis l'enchanteur qui joua douze bons tours à l'empereur Charles, et à la fin le mit dans un sac au siège de Montauban.
La cour de Henri lï et de Catherine de Médicis avait conservé le gentil usage des filles de la reine, nobles pucelles ou dames qui servaient les intimités du palais. Lorsque François I" allait courre le cerf à Fontainebleau ou dans la forêt de Chambord , cette nombreuse suite de belles damoiselles l'accompagnait, et là le roi prenait ses esbattements et plaisirs, et y demeurait quelquefois huit jours , dix jours, quelquefois plus, quelquefois moins. « Je les ai vues quasi toutes mariées et ne les nommerai que filles ces damoiselles, continue Brantôme , dirois bien , et nommerois bien tous les gentilshommes avec qui elles ont esté mariées ; aussi crois-je que le meilleur temps qu'elles ont jamais eu , et qu'on leur demande , c'est quand elles estoient filles ; car elles avoient leur libéral arbitre pour être religieuse, aussi bien de Vénus que de Diane ; mais qu'elles eussent de la sagesse et de l'habileté et sçavoir, pour se garder de l'enflure du
• La plupart des rojjians de cbcvaicric furent imprimés en prose à l'époque de François I". — Voyez Bihlolltèque des romans, et l'exceUeni calalogue de la Dibliothèquc du Roi, à la ieltrc Y, 2 à 0.
ventre '. » Il n'était pas de noble seigneur , de brave chevalier qui n'eût sa belle maîtresse parmi les filles de la reine, et François P', comme ses siicccspeurs , firent de cet ascendant des femmes un mobile politique '-. Lorsqu'on parcourt les poêles du temps , et iMarot surtout , véritable expression de cette gentilhommerie du palais de M'^" Marguerite de Navarre et de François 1", au milieu duquel il avait vécu, on se fait une juste idée de leur folle et gracieuse cour. Toutes les poésies de Clément, qui ne semblaient être que le développement du Roman delà Rose, respirent une aimable licence ; tantôt il peint le temple de Cupido, temple charmant dont il compare les rites d'amour et les cérémonies galantes à toutes les pompes de l'Église ^' , même le baptême que reçoivent les dames ,
Le corps tout nud, montmiil un dur U-tin.
Tantôt il reproduit la veille de Noël, ses doux cantiques, ses crèches saintes, vénérables traditions des temps premiers du christianisme, « nuit heureuse, dont la noireté est favorable aux amans *. »
Tantôt, plus libre encore, il parle des messes d'amour , des requiem de Cupido^.
Une galanterie mystique , ce mélange d'amour et de dévotion , formait le caractère spécial de la cour de François I" et de Henri II son successeur. Au milieu des plaisirs et de la débauche , couronnés
' Brantôme, Calherine de Médicis, toir.c Ij, page 30o.
- Ce libertinage allnit plus loin, et j'ai trouvé à la Bibliothèque du Roi une charte de quittance ainsi conçue :« François, par la grâce de Dieu, à noire amé et féal conseiller et trésorier de nos espargnes M. Jehan Duval, salut et dilection. Nous voulons et vous mandons que des deniers de nos espargnes vous bailliez comptant à Cécile de Viefville, dame des/Hie* de joie suivant notre cour, la somme de 45 livres tournois, que nous lui avons fait et faisons don, tant pour elle que pour les autres femmes et filles de sa maison, à despartir entre elles oinsi qu'elles aviseront. » — Charte unique. Invent., cot. 39, MSS Bibliothèque du Roi.
' Les fons du temple estoient une fontaine
Où descouroit un ruisseau argentin Là se baignoient maintes dames haultaincs.
* 0 nuicl heureuse, ô doulce noire nuict I Ta noircie aux amans point ne nuict.
(Marot , Temple de Cupido.)
* Et les saincts mots que l\ n dici pour les âmes Comme pater ou ave Maria;
C'est le babil et le caquet des d'mes.
( Mardi , Temple de Cupido.) I. 10
de fleurs ou à la chasse , on chantait de belles prières et des psaumes ; ceux de Marot surtout : « On n'en pouvoit tant imprimer qu'il ne s'en desbitast davantage. Ils ne furent pas tous mis en musique, comme on les voit aujourd'hui , pour être chantés aux presches ; mais chacun y donnoit tel air que bon luisembloit, et ordinairement des vaudevilles. Chacun des princes et courtisans en prit un pour soy. Le roy Henri il aimoit et prit pour le sien : Ainsi qu'on ouyl le cerf bruire, lequel le chantoit à la chasse. M"'^ de Yalentinois, qu'il aimoit , prit pour elle : Du fond de ma pensée , qu'elle chantoit en volte. La royne avoit choisi : Ne veuillez pas , ô sire , avec un air sur le chant des bouffons. Le roy de Navarre Antoine prit : Revenge moy, prens ma querelle , qu'il chantoit en branle de Poictou ' . » On s'occupait de prières , d'amour et d'astrologie ; il n'était pas de vaillant chevalier, de princes et des femmes de la cour qui n'eût son horoscope ; le culte des saints avait fait place à la superstition des astres , des constellations et des signes. Les hommes les plus graves ajoutaient foi aux prédictions de Noslradamus, puissance nouvelle qui s'élevait sur les premières et bien faibles bases de la raison humaine ^.
Celte impulsion de la cour venait surtout de la reine Catherine de Sîédicis , tout à la fois esprit de modération, d'intrigues et de galanterie superstitieuse. On a mal jugé Catherine de Médicis parce qu'on l'a trop souvent séparée des opinions et de l'époque auxquelles la reine appartenait. 11 faut voir Catherine aux prises avec les nécessités de son temps , en face de deux partis armés , cherchant à amener des transactions, des trêves, obéissaiit toujours à la loi du plus fort
' Jérémie de Pours, Bayle, Diction, art. Marol. Voyez Histoire particuliùre de la cour de Henri II , 3ISS.
* « J'ai oui conlcr, dit Branlôme, et le tiens de bon lieu, que quelques années avant que le roy Henry II mourût (aucuns disent quelques jours), il y eul un devin qui composa sa nativité, et la lui fil présenter. Au dedans il trouva qu'il dcvoit mourir en un duel et combat singulier. Monsieur le connestable y estoit présent, à qui le roy dit : « Voyés, mon compère, quelle mort m'est présagée ! — Ah ! Sire, » respondit Monsieur le connestable, voulés-vous croire ces marauts, qui ne sont » que menteurs et bavards? faites jeter cela au feu. — Mon compère, répliqua le » roy, pourquoi? ils disent quelquefois vérité. Je ne me soucie de mourir autant » de ceUe mort que d'une autre. Voire je l'aymerois mieux, et mourir de la maia » de quiconque ce soit, pourveu qu'il soit brave et vaillant, et que la gloire m'en » demeure. » Et sans avoir égard à ce que lui avoit dit Monsieur le connestable, il donna cette prophétie à garder à M. de l'Aubespine, et qu'il la serrast pour quand il la demanderoit. » Brantôme, Henri II,
quand elle ne pouvait pas la tourner : elle s'était vouée de cœur et d'âme au parti modéré , et pourtant elle se jeta dans les excès des protestants et des catholiques ; et tout cela pour ménager son pouvoir; car dans les crises politiques , il faut aller à la violence si l'on veut conserver quelque ascendant sur les factions. Les résultats de la conduite habile de Catherine de Médicis furent immenses ; elle sauva l'autorité royale menacée ; tutrice de ses trois fîls, elle leur assura la couronne au milieu des tiraillements des partis , tandis que l'Espagne, l'Angleterre, la Savoie convoitaient la puissance dans le beau royaume des Valois; elle fut admirable de précautions dans ces crises violentes ; tête laborieuse , active , elle faisait tout par elle-même ; sa vaste correspondance est éparpillée dans mille recueils : elle écrivait à tous et pour toute chose , à l'intérieur comme à l'étranger ; et ceux qui veulent avoir une juste idée de cette intelligence adroite et facile , n'ont qu'à feuilleter ses dépêches pour assurer le royaume de Pologne au duc d'Anjou *.
Fille de Laurent de Médicis et de Madeleine de Boulogne , pauvre héritière pour un roi de France, car elle n'avait pas plus de six vingt mille livres de rente, Catherine s'était acquis de l'ascendant sur François I" dont elle servait les goûts et les caprices. Encore dauphine , elle avait sollicité comme une grâce d'accompagner le roi son beau-père dans ces galantes parties de chasse où de jeunes filles, à l'imitation de Diane, et pour fêter la duchesse d'Ètampes, courraient le cerf et venaient se reposer dans de folâtres rendez-vous. A la mort de François I", Catherine , stérile encore, avait évité une répudiation par son habileté. Son habitude était de ne brusquer aucun parti, de saisir tous les caractères par leurs vices et leurs faiblesses; elle avait appris à l'école italienne à ne jamais désespérer de rien, à faire servir toutes les causes à sa fortune , à ne tenir compte de la parole humaine. Dans sa longue vie de palais, elle eut tant à voir et à peser la petitesse de notre nature , qu'elle en avait contracté un mépris profond pour tous. Elle était galante et belle , mais de cette galanterie ambitieuse qui cherche un triomphe politique même à travers les faiblesses de femme. Le vieux gentilhomme qui a tant écrit sur la cour de Henri II , nous peint ainsi Catherine de Médicis : « Elle étoitde fort belle et riche taille , de grande majesté , toutefois fort douce quand
' Portefeuilles Fontanieïi, n-^ 324, 325, 326, 327, 328.
il falloit, de belle apparence et bonne grùce , le visage beau et agréable , la gorge très-belle et blanche et pleine ; fort blanche aussi par le corps, et la charnure belle et son cuir net , ainsi que j'ai ouy dire à aucune de ses dames , et un embonpoint très-riche , la jambe et la grève très-belle; et qui prenoit plaisir à se bien chausser, et à avoir la chausse bien tirée et estendue. Du reste , la plus belle main qui fust jamais veue , si crois-je. Les poètes ont loué jadis Aurore pour avoir des belles mains et de beaux doigts, mais je pense que la royne l'eust effacée en tout cela ; et si l'a toujours gardée et tenue belle jusques à sa mort *. » A côté de ce naïf éloge du vieux courtisan , qui trouvait tous les princes de son temps admirables, et toutes les reines et princesses gentes et de nobles vertus, il est difficile de ne pas rapprocher le violent pamphlet « ou discours merveilleux de la vie , actions et déportements de Catherine. » Henri Estienne y compare les crimes de Catherine à ceux de Brunehaut, et tire l'épouvantable horoscope des deux reines. Ce pamphlet fut traduit en toutes les langues : « Il couroit partout, ditl'Estoile ; la royne même se le fit lire, riant à gorge déployée, et disant que si on le lui avoit communiqué elle en auroit appris bien d'autres qu'ils ne savoient pas ; dissimulant , à la Florentine , le mal talent qu'elle en concevoit contre les huguenots; le cardinal de Lorreine l'ayant lu, dit à un sien familier : « Crois-moi, Montagne, les mémoires des huguenots ne sont » pas toujours certains ; mais de ce côté ils ont bien rencontré , et » j'en sais quelque chose ^. »
La cour si gaie , si engageante de Catherine avait attiré auprès du roi une multitude de gentilshommes qui naguère vivaient dans leurs vieux châteaux et leurs bois touffus. La grande féodalité n'existait plus ; on ne trouvait dans celte vieille France, autrefois divisée en grands fiefs, que des tenanciers et des arrière-vassaux qui possédaient quelques villes , de riches terres avec haute et basse juridiction ^, et souveraineté absolue quelquefois. Toute la hiérarchie, depuis l'amiral
' Brantôme, Catherine de Médicis.
- L'EsToitE, ann. loTÎ. La meilleure édition de ce pamphlet est sous ce titre : Discours déclarant les moyens que Catherine de Médicis a tenu j)our usurper le royaume de France, 1378, iii-8». On l'a aussi attribué àBèze et à Jean de Serres.
^ Ils étaient alors attirés à la cour, surtout par le système des pensions, qui commença à s'agrandir sous le règne de François I'^'". — Voyez l'état du 1*^' janvier ISSO de M^ Nicolas Berthereau, notaire et secrétaire du roi, payant les gages cl domestiques dudit seigneur. MSS de Béihune, vol. cot. 8651, fol. 49, recto.
de ChAtillon , le connétable de Montmorency , jusqu'au prince de Condé et à la maison de Guise; toute cette puissante noblesse tenait des duchés, des manoirs, mais aucuns n'étaient plus hauts feudataires de la couronne ; il y avait loin d'eux à ces ducs de Bourgogne, de Bretagne et de Normandie qui avaient autrefois lutté contre leur suzerain, et ébranlé sa couronne. La noblesse de cour n'offrait aucun nom, aucun vassal qui seul par sa puissance territoriale pût être redoutable au roi de France; ce danger avait disparu; tous ne pouvaient être véritablement forts que par une ligue reposant sur d'autres principes et déterminée par des mobiles différents ; la terre et sa hiérarchie n'étaient plus le lien social.
A l'avènement de Henri II, deux intérêts des princes du sang divisaient la cour; d'un côté la maison de Guise, de l'autre la maison de Bourbon. La grande famille de Lorraine, dépouillée par Louis XI de l'Anjou et de la Provence, avait dissimulé son mécontentement et cherchait une nouvelle fortune par ses services. François de Guise représentait la vieille et puissante race qui avait porté la couronne royale à Naples et donné des comtes de Provence et d'Anjou. M. de Guise possédait non-seulement un de ces courages de chevalerie fréquents alors dans cette vie de tournois et de grands coups d'épée, mais encore la capacité, moins générale , de diriger les affaires. Affable, populaire, le duc de Guise servait avec zèle aux batailles comme aux conseils. Je ne sache aucun chef de parti avec de plus belles et de plus hautes conditions de pouvoir *. Ce fut une merveilleuse popularité du temps. Il ne se présentait au palais des Tournelles ou du Louvre que suivi de trois ou quatre cents gentilshommes qui se pressaient pour faire honneur, et lui, aimant les pompes, l'éclat, sachant tout le prestige qu'ils exerçaient sur la multitude, parcourait les rues de Paris sur son beau cheval caparaçonné, vêtu d'un pourpoint cramoisi, une toque noire surmontée d'une plume rouge, et le tout relevé par un petit mantelet d'hermine. Brillante et noble famille, la maison de Guise comptait cinq fils encore. Le cardinal de Lorraine d'une administration habile, d'une vaste science, embrassant toute l'érudition de l'église catholique; sa vanité était alors de se montrer par la parole ; prélat éclairé , il était opposé aux calvinistes, plutôt par position que par conviction ; il avait même du pen-
' Sa réputation était immense on Espagne. Dins les documents il n'est appelé que el 'jran duque de Guisa, el 'jran ^npiian de Guisa.
202 L4 cocu DE HENRI II.
chant pour l'église luthéiienne. a Je l'ai vu discourir de la confession d'Augsbourg et l'approuver à demi , voire même la prêcher pour plaire à messieurs les Allemands ' ; » ami de Bèze , il eut pour lui l'estime que le célèbre orateur calviniste lui rendit. « L'un et l'autre ne pouvoient s'exalter assez comme deux beaux chevaux qui s'entregrattent l'un et l'autre, et non pas comme deux, ânes -. » Le cardinal de Guise, troisième frère, homme de plaisir, cardinal des bouteilles , comme ledit l'Estoile ; le grand prieur , brave aventurier de galères et de mer, « autant expert et bon marinier que les pilotes, comités, argousils et matelots ; » le marquis d'Elbœuf , alors tout effacé par ses aînés ; enfln M. d'Aumale, vaillant capitaine, d'une petite portée d'esprit, et que les gens d'armes tenaient pour malheureux en guerre, cruel et vindicatif. Depuis que la société se divisait en deux croyances par la prédication de la réforme , la maison de Lorraine s'était faite l'expression du principe catholique , alors si énergique sur le peuple.
La maison de Bourbon (Vendôme) était activement représentée par trois frères : Antoine roi de Navarre, le prince de Gondé et le cardinal de Bourbon. Dès l'origine de la prédication de Galvin, je rappelle que le roi de Navarre avait protégé les opinions nouvelles avec précautions, mais efficacement. Antoine eut toujours auprès de.lui son ministre David, comme les rois catholiques conduisaient avec eux leurs pieux chapelains pour dire et ouïr messe. Il passa de cette grande ferveur du calvinisme à la foi catholique ; et c'est une chose curieuse que ce changement simultané qui donna Jeanne d'Albret à l'hérésie , et ramena son époux à l'église romaine. Elle avait dit à Antoine de Bourbon : « Prenez garde, mon mari, si vous voulez vous ruiner et faire conGsquer votre bien, je ne veux point perdre le mien, ni si peu qui m'est resté du royaume des rois mes prédécesseurs , lesquels pour l'hérésie ont perdu le royaume de Navarre. » Dans ses jeunes et folles années , Jeanne d'Albret aimait autant une danse qu'un sermon ; mais plus tard , elle s'éprit du calvinisme si bien , qu'elle put dire à Catherine de Médicis : « Madame, si j'avois mon royaume et mon fils , je les jetterois tous deux à la mer plutôt que d'aller à la messe ^. » Il y eut autant de fanatisme dans cette tête
' Brantôme, M. do Guise.
* Ibid. Disc. 78.
* Branxojue, Jeanne d'Albret.
qu'il y avait de calme, de modération et de politique dans celle de Catherine de 3Iédicis ; l'une aurait volontiers souffert le martyre pour le prêche et la cène, l'autre aurait sacrifié la messe et le sermon à la paix de l'État et surtout à son pouvoir.
Esprit indécis et souple, Antoine de Bourbon ne se prononça d'abord que très-faiblement contre le catholicisme , qu'il embrassa depuis avec cette ardeur qui veut donner des gages à un nouveau parti. Toute sa préoccupation était de reconquérir les terres de Navarre que l'Espagne avait confisquées, et de se faire un état brillant dans laSardaigne, où il passerait sa vie sous l'ombrage des orangers , des citronniers, au milieu des bosquets de rose?, « île d'amour telle que le bon archevêque Turpin avoit décrit les jardins de la fée Morgane. »
Louis de Bourbon , prince de Condé, n'avait rien qui frappât les yeux de la multitude et justifiât ses affections. Sa taille était petite, ses épaules larges et hautes ; il montait hardiment à cheval, maniait l'épée et la dague avec adresse. Il était galant, spirituel, aimait les femmes avec passion, et le peuple disait de lui que ce joli et petit homme riait et causait toujours, et baisait toujours sa mignone *. Le prince de Condé conduisait la noblesse calviniste, et n'eut pas de peine à s'en proclamer chef, parce qu'alors toute cause se personnifiait en un prince du sang.
Le cardinal de Bourbon, célèbre au temps de la ligue, se rapprochait, par ses opinions, du tiers parti; il n'était ni fanatique ni imbécile, comme une école a voulu le représenter. Quand on lui donna une couronne, c'est que la fraction parlementaire de la ligue voulait faire une concession aux opinions modérées, prendre un terme moyen et catholique pour repousser tout à la fois Henri de Navarre, chef des huguenots , et le parti populaire des halles de Paris sous les seize. Homme de science et de mœurs douces, le cardinal de Bourbon servait d'intermédiaire entre la maison de Lorraine, Catherine de Médicis et ses frères. Les rivalités, de races et de croyances s'assouplissaient en passant par sa parole.
Chacune de ces maisons de Guise et de Bourbon avait dans son parti , car la France se fractionnait alors ainsi , une foule de hauts
• Ce petit homme tant joli
Toujours cause et toujours rit , El toujours baise sa mignonne :
Dieu garde de mal le ppiii homme.
{Chanson huguenote.)
gentilshommes, qui leur tenait par les liens de parenté et d'affection ; au milieu d'eux tous était Anne de Montmorency, connétable de France, vieillard inexorable, sans opinion bien prononcée, et qui exerçait sa grande charge avec une vigueur aussi remarquable que son exactitude à réciter prières et dévotions : « Tous les matins il ne failloit de dire et entretenir ses patenôtres; fust qu'il ne bougeât du logis, ou fust qu'il montât à cheval ; et disait-on qu'il se falloit garder des patenôtres de M. le connétable ; car en les disant ou marmotant, lorsque les occasions se présentoient, il s'écrioit : «AUés-moy prendre un » tel; attachés celui-là à un arbre ; faites passer celui-là par les piques » tout à cette heure ; taillés-raoy en pièce ces raarauts ; boutez-moi » le feu partout. » Et ainsi tels ou semblables mots de justice et police de guerre, sans se desbaucher nullement de sespaters, jusqu'à ce qu'il les eust parachevés, pensant faire une grande erreur s'il les eust remis à plus tard, tant il estoit consciencieux*. » L'esprit du connétable, et celui surtout de son époque, se révèlent ici tout entiers, ce mélange de dévotion et de potence, de patenôtres et d'exéculions barbares, il ne faut jamais l'oublier dans le récit de ces guerres sanglantes, que nous voyons trop aujourd'hui avec les sentiments d'humanité et de froide raison que la civilisation a produits et développés. Anne de Montmorency avait une activité de vieillard merveilleuse, mais un dévouement variable, tantôt pour la reine, tantôt pour MM. de Guise ; enfln des liens étroits de famille l'unissaient avec les Ghàlillon , huguenots prononcés. Après le complot d'Amboise, le connétable se dessina tout à fait pour les Guise et le parti catholique. Le champ de bataille fut son tombeau.
Le caractère de Coligny, dont la poésie philosophique s'est emparée pour l'élever haut, était loin de cette perfection calme, de cette modération de cheveux blancs. Esprit aussi altier qu'Anne de Montmorency, l'amiral, d'abord uni d'une intimité chevaleresque avec le duc de Guise, s'en était violemment séparé, et cela le jeta dans le parti protestant avec d'Andelot son frère, colonel de l'infanterie française, et le cardinal de Châtillon , esprit étrange qui , revêtu de la pourpre romaine, faisait célébrer la cène calviniste dans sa cathédrale, et assistait au sacre avec sa femme, cardinale el comtesse de Beauvais'^.
' Brantôme, M. le connélahle de Montmorency, Disc. 62. * Dépêche de Chanlonney, ambassadeur d'Espagne, 59.
J'aurai besoin de rectifler bien des idées sur l'amiral, caractère le plus médiocre de son temps et qui, par sa crédulité confiante, sa vanité flattée , exposa son parti à l'extermination. Coligny se pose chef des huguenots ; il en partage tous les excès, prépare l'assassinat du président Minard, commande celui du duc de Guise ; il prend en main les batailles, les perd toutes, à la tète pourtant d'une vaillante noblesse. Aux premiers allèchements de Catherine, il accourt se livrer lui et les siens à un mouvement populaire inévitable; crédule vieillard , il se laisse dominer par l'espérance d'une tutelle royale sur le jeune Charles IX. Son ambition était d'arracher le pouvoir à la reine mère, de la brouiller avec ce fils qu'elle gouvernait. De l'austérité dans la parole et les manières; au fond, de l'intrigue et la soif de l'autorité, périssant enOn par l'ordre de l'aîné des Guises, dont il avait fait frapper le père ; tristes scènes d'un temps de discorde , d'assassinats, de duels et de vengeances.
Puis, vous trouviez plus ou moins portée pour l'une ou l'autre bannière catholique ou protestante toute une gentilhoramerie prête au combat, les maréchaux Saint-André et de Bris^ac, le prince delà Roche-sur-Yon, les sires de Cessé, de Montluc, vaillants capitaines; le baron de La Garde, La Rochefoucauld, Bourdillon, Chastayneraye, tous braves gentilshommes décidés à croiser l'épée et la lance pour leurs croyances, leurs affections ou leurs intérêts. Ainsi, à l'avènement de Henri II, il n'y avait point encore guerre civile, mais les éléments existants de fait étaient tout prêts à éclater. Chacun des princes de Guise ou de la maison de Bourbon se faisait suivre par sa grande troupe de servants, et ne paraissait à la cour qu'en déployant sa livrée guerroyante.
Au milieu de cette fermentation des consciences religieuses et des petites menées de l'ambition, le roi Henri II et Catherine de Médicis étaient obligés de tout ménager. Henri conduisait ses forts bataillons d'arquebusiers à la conquête, et les détournait de la guerre civile par la victoire ; Catherine assoupissait par sa cour, par la douce influence de ses nobles filles, l'impatience religieuse et guerrière de sa gentilhommeiic. On passait ses moments au milieu des mascarades, des jeux de bagues et des combats à la barrière dont la fureur s'était alors plus que jamais réveillée; l'impatience des gentilshommes croisait la lance courloiiC en attendant les chocs plus rudes des guerres reli-
;icuses et le sang des balaiiles à outrance !