CHAPITRE XXIII
Modification dans l'esprit social. — L'Espagne. — Avènement de Philippe II. — Aulo-da-fé. — Les Pays-Bas. — Angleterre. — Restauration des idées catholiques sous Marie. — L'Allemagne. — La Suisse. — Genève. — Calvin contre Servet.
Pendant les vingt premières années de la réforme de Luther, le centre du mouvement religieux s'était placé dans l'Allemagne ; la France ne jouait qu'un rôle secondaire dans cette vaste révolution ; quelques prédications isolées avaient bien conquis là des prosélytes secrets , mais leur force n'était pas tellement décisive que les événements qui se passaient dans ce royaume pussent agrandir ou resserrer le cercle de la réforme. Maintenant les choses avaient changé de face: la France allait jouer le principal rôle dans les questions agitées. Tout devait converger autour d'elle dans la grande lutte entre la vieille foi et la prédication réformatrice.
Un premier fait explique pour l'histoire que nous allons écrire cette intervention habituelle des forces étrangères dans les querelles catholiques et huguenotes en France. La féodalité avait tout rattaché à la terre, morcelé à l'infini la nationalité; le donjon du vieux château, la tour où pendait la cloche communale étaient la patrie. La vivacité du principe religieux modifia cet ordre d'idées ; on passa de la terre à des impressions morales. A la patrie territoriale et matérielle on substitua une patrie céleste. On combattit pour sa foi comme plus tard on se présenta aux batailles pour son pays. Il n'y eut plus dès lors de nationalité , mais des confraternités saintes. On fut catholiques ou
réformés, et non plus Anglais , Allemands, Français ou Espagnols. C'est donc en partant de fausses données, en méconnaissant les idées, les mœurs et les passions d'un temps, qu'on a pu accuser protestants ou romains d'avoir appelé l'étranger pour soutenir la foi ; quand le territoire n'était rien et la conscience religieuse était tout , on se serait plus rapproché de son frère en religion que de son compatriote. Il ne faut jamais confondre les époques, les émotions et les besoins des sociétés. Qu'un principe universel de croyance ou de politique soit tout-puissant , la patrie territoriale s'efface , parce que les rapports de l'âme sont plus forts que les habitudes du sol, parce que le dévouement à un vœu, à un principe de liberté, à une pensée religieuse, parlent bien autrement à l'imagination que la terre muette et matérielle. Cet aspect particulier de l'Europe est essentiel à étudier dans toutes ses plus grandes intimités, car à cette époque l'histoire se mêle et s'mpreint d'une sorte de caractère universel ; les peuple* d'Angleterre, d'Espagne , d'Allemagne, de Flandre, de Suisse, sont dominés par la question des deux principes alors en lutte. Tout se confond dans le sentiment religieux.
Charles-Quint venait de quitter cette scène du monde où il avait tout abîmé de son vaste rôle. Il passait de sa solitude philosophique au tombeau, et dpjà Philippe II son 6ls, caractère actif, passionné pour tous les intérêts catholiques, assistait à Séville à l'auto-da-fé de plusieurs partisans des doctrines réformatrices *. Philippe II et l'Espagne ont eu une trop grande action dans les événements du seizième siècle, pour qu'il soit possible d'écrire l'histoire de ce temps sans nettement préciser leur situation et le caractère de leur politique. Le règne de Charles-Quint avait été en Espagne comme une lutte du pouvoir absolu contre l'esprit des comuneros et des libertés locales ; l'Aragon, la Catalogne avaient défendu leur fueros avec désespoir ; cette lutte fut sanglante, héroïque même. Les comuneros succombèrent ; la plupart des hommes qui avaient pris en main la cause du peuple, périrent sous le despotisme ^. Dans ce mouvement contre les libertés de l'Espagne, Charles-Quint n'avait pas seulement employé ses bonnes et vieilles batailles de lances ; il s'était appuyé sur les
' Compilacion de iodos los autodafé, règne de Philippe II, vol. in-fol. Biblioth. real de Madrid. AA. 105.
^ Voyez l'excellente et vieille Histoire de Charles V, par Leli ; elle a servi de base au travail de Roberlson. On méprise trop celle ancienne école historique.
ordres religieux ; l'inquisition lui servit de police et préserva son autorité. La présence au midi de l'Espagne des souvenirs et des coutumes moresques avait également appelé cette surveillance inquiète qui pénétrait jusqu'au fond des consciences, pour y rechercher les pensées, les soupirs et les regrets *. Toutes ces causes avaient démesurément agrandi le pouvoir des ordres monastiques ; l'Espagne était devenue une vaste et sombre théocratie étendant ses ailes sur une royauté et une noblesse impuissante contre le principe religieux ; l'essai de la force catholique avait été déjà fait contre la mémoire de Charles-Quint ; elle échappa difficilement aux imprécations et aux foudres du saint tribunal qui voulait la flétrir d'un jugement solennel et disperser ses cendres par les vents ^.
Philippe II trouva à son avènement cette puissance mystérieuse et grandie depuis un siècle ; il était lui-même croyant, plein de zèle, et sa ferveur s'accrut encore, lorsque, par ses fiançailles avec Marie d'Angleterre , il eut reçu le titre de restaurateur de la foi. Au railieu des guerres civiles, des agitations sourdes qui fatiguaient les monarchies , il apercevait , comme son père à l'origine de sa grande couronne, une domination universelle dans le principe d'unité catholique. Ses moyens étaient innombrables ; un nouveau monde d'or venait de s'ouvrir pour l'Espagne ; les mines lui jetaient ces doublons avec lesquels on pouvait remuer bien des empires; les bandes espagnoles avaient l'antique réputation d'être les premiers soldats d'arquebuses, de piques et de lances ; cette position du roi catholique le mettait en rapport d'intelligence, non-seulement avec le pape, principe d'autorité, mais encore avec tout le vaste ordre monacal menacé par la réforme, et qui enlaçait l'univers de tous ses souvenirs, et d'une forte et habile organisation '.
Le caractère de Philippe II se prêtait à cette profonde activité de Tesprit ; il n'avait point la grande portée de Charles V, mais une persévérance , une ténacité à toute épreuve ; il aimait à faire et à écrire par lui-même ; son immense correspondance déposée aux ar-
' Zapateb, Annal. d'Ârag., liv. III, chap. 33, comparé avec Sâyas, Annal. d'Arag., chap. 130.
' Llorente, coHecl. diplomatie. Madrid, 1809.
' On verra dans le cours de cet ouvrage la preuve que pendant les guerres civiles de France, un système complet d'espionnage était organisé dans les couvents au profit de Philippe II.
chives de Simancas , et que les hasards de la guerre ont conduite comme un trophée dans nos propres archives *, témoigne encore de cette vigilance d'un prince qui commandait aux deux hémisphères, et qui, du fond de San-Lorenzo, imprimait partout obéissance absolue. Philippe envoyait des agents, des espions dans toutes les cours ; ses rapports s'étendent à tout, aux souverainetés comme aux sujets ; il les oppose les uns aux autres, pour faire triompher, au milieu du désordre de l'autorité civile, le principe catholique , base de son pouvoir.
Ainsi placé dans le mouvement religieux et politique , on ne s'étonnera pas si Philippe lï Qt surveiller si cruellement les premières prédications luthériennes dans la péninsule. L'inquisition, en pleine possession de la police sociale, luttait à mort contre toute nouveauté. A peine Philippe II touchait-il le sol de l'i^spagne, qu'il présida, sur la place publique de Séville, à l'un des plus sanglants auto-da-fé. Deux jeunes hommes, Jean Ponce de Léon, fllsdu comte de Baylen ; Jean Gonzalès ; trois faibles femmes, Isabelle de Baena, AJarie de Virues, et Marie de Behorques , montèrent sur l'échafaud où les enveloppèrent les flammes, en présence du roi; tandis que le peuple et les suppôts de l'inquisition démolissaient la maison qui avait entendu la prédication protestante; des bières découvertes montraient également des cadavres arrachés au sépulcre et qu'on jetait aux flammes impuissantes alors pour les douleurs -.
C'est autant pour suivre cette haute impulsion catholique que pour saisir les premiers symptômes de révolte que Philippe II, après avoir multiplié les évêchés dans les Pays-Bas, y établit l'inquisition , surveillance terrible, qui s'appliquait tout aussi bien à la tendance politique qu'à l'esprit de l'hérésie ^. Un mouvement populaire accompagnait presque invariablement alors les innovations religieuses , et cette coïncidence d'un violent tumulte enlevait des forces niorales à la réforme. Dans les Pays-Bas, une fermentation dangereuse déjà
' Lire en tête du l^' volume de celte histoire la lettre à M. Pasquicr.
* Registre de l'inquisition <i5efi7ie,lSo9. Le président dcThou en parle liv. XXIII de sa grande histoire. Comparez a\ec la Cronica de los Ponces de Léon el Gons. MosTANLS Sanctœ Inquisitionis Tlyspanicœ artes oliquot deleclœ. Il y cul dans les snnccs loo9 et 1560 plusieurs autres auto-da-feix Vailadulid el à Sc\iile, où assistèreul le roi et les dames de la cour.
• Spoxd., ad aim. lo59, n" 4.
faisait trembler le sol : l'organisation moitié féodale et moitié bourgeoise de cette province se prêtait à la résistance : partout de grandes cités pleines d'un peuple de tisserands et de métiers, confréries actives et en armes; de l'autre des ûefs étendus presque autant que des souverainetés ; enfin, cette double organisation se rapprochaût par des sympathies et des intérêts ; les riobles donnant ici la main aux magistrats des villes et se défendant les uns les autres contre le despotisme d'inquisition que Philippe II se hâtait d'établir en face des libertés et des privilèges d'une vieille province *.
J'ai raconté les mouvements populaires produits par la prédication réformatrice dans les Pays-Bas ; toutes les innovations de Luther , celles surtout de Zwingle et des anabaptistes avaient retenti parmi les multitudes. Si les nobles, comme dans l'Allemagne, avaient de la tendance pour les doctrines sérieuses du protestantisme , les métiers, les communes, les paysans avaient écouté là, comme partout, les principes d'égalité sociale ; la marche du calvinisme avait été rapide dans le nord et surtout en Hollande ; l'esprit des saintes confréries en avait préservé le midi ; mais par un effet contraire à ce qui se produisait dans plusieurs villes de France, en Flandre l'esprit municipal se mêlait aux progrès de la réforme : la domination de l'Espagne, qu'oa considérait comme une grande oppression, fut confondue avec le catholicisme, et de là cette explosion de libertés et d'hérésies qui plus tard éclata puissante. Philippe voulait dans les cités suivre un même système, violemment réprimer la prédication, faire rétrograder la marche des idées ; il échoua dans les Pays-Bas , parce que les intérêts s'étaient groupés autour d'autres faits accomplis. Quand une révolution est complète, tout ce qui se met en opposition avec elle peut avoir un moment de triomphe, mais retombe tout aussitôt, parce que la lutte d'un accident contre un résultat n'est et ne peut être jamais qu'instantanée ^.
L'Angleterre alors présentait le spectacle d'une restauration passagère des idées catholiques sous le règne de Marie. L'administration d'Edouard VI avait complété la pensée de despotisme religieux de Henri VIII ; la division des propriétés monastiques s'était accomplie ;
' La grande correspondance déposée dans les archives de Simancas est en partie relative à ces mouvements religieux et à la révolte des Pays-Bas.
* J'ai décrit l'esprit politique et religieux des communes de Flandre pendant les quatorzième et quinzième siècles, dans le tome III de l'Hisloire Constitutionnelle.
les rites étaient fixés par des actes du parlement ; on avait une liturgie arrêtée. Les communes mettaient leur sollicitude à défendre qu'on offrît à l'église des cierges, et qu'on fît des processions. Edouard avait rédigé le livre des prières; on publia de statuts de pénalité pour frapper ceux qui tenaient un langage indécent contre la sainte eucharistie; tout ce qui s'était opposé à l'accomplissement d'une pensée d'église nationale avait subi de capricieuses et sanglantes poursuites *.
.\ la mort d'Edouard VI, après le règne éphémère de lady Jeanne Gray, Marie, signalée depuis son enfance pour ses opinions catholiques, prit la couronne. Le duc de Northumberland, le protecteur armé des principes de l'église nationale, eut la tête tranchée, pour haute trahison, et l'ardente Marie annonça à Charles-Quint et à Henri II l'intention où elle était de restaurer le catholicisme en Angleterre ^. Le roi de France la fortifia dans ces idées, et lui proposa même de l'aider d'un corps de gens d'armes, arquebusiers et archers. Marie empêcha les procès intentés sous le dernier règne aux évêques romains; la plupart furent rétablis dans leurs biens, au préjudice des confiscations, et une grand'messe selon le rite catholique fut célébrée dans le marché aux chevaux , au milieu des clameurs de la multitude. Les chapelles se relevèrent ; non-seulement Marie en inaugura une magnifique dans son palais, mais Elisabeth elle-même, par hypocrisie, suivit l'exemple de sa sœur , quoiqu'elle fût alors l'espérance du parti protestant.
Pour donner une haute sanction à cette restauration religieuse, Marie, d'après les conseils de Charles-Quint, se fiança au roi Philippe. Ce fut un grand désappointement pour Henri II. Aussi la chose qui s'explique le plus difficilement , c'est que , pressé tout à la fois dans la Flandre et la Picardie par les armes de l'Espagne et par cette révo-
• Statut 1. Edouard VI, 3 à 10. Wilkins IV, 28, et dans Foi, II, 75, T7, lOS.
^ Les meilleurs documents sur l'histoire de cette révolution religieuse en Angleterre se trouvent déposés en MSS à la biblioth. de Besançon, o vol. Ils contiennent les deux correspondances de Renard, envoyé de Charles-Quint, et de M. dcNoailles, envoyé de Henri II. Je ne comprends pas comment les historiens anglais n'ont pas fait plus d'attention à ce précieux recueil. GriÉfet, dans ses notes sur Daniel , l'a imparfaitement analysé. Il y a plus d'exactitude dans le petit volume qui a été publié sous ce titre : Nouveaux éclaircissements sur l'histoire de Marie, reine d'Angleterre. in-12, Amst. et Paris, 1766. Traduit en Anglais sous ce litre : New lights throu-n the history of Mary, queen ofEngland ; in-S», Lond. 1771.
lution d'Angleterre opérée contre son ascendant , le roi de France, allié avec les électeurs protestants d'Allemagne, n'ait pas adopté franchement les doctrines réformatrices pour les opposer comme une force à l'omnipotence catholique de son adversaire *.
Cependant l'opposition fermentait. Cranmer, archevêque de Cantorbery, avait prêché dans son église que la messe était une cérémonie diabolique ; un acte du conseil autorisa l'accusation de Cranmer, pour trahison commise envers la reine, en répandant par la parole et les écrits des maximes séditieuses. Ce coup de violence était alors accompagné de la démarche officielle faite par Marie auprès du pape , pour une réconciliation solennelle avec l'église romaine ; Gian Francisco Goramendone, chambellan de Jules III, à son passage à Londres, obtint de la reine la mission de pressentir le pontife sur cette réconciliation tant désirée ; en même temps le parlement était convoqué, et les shérifs recevaient l'ordre de favoriser partout dans les contrées les élections catholiques ^.
Le parlement arriva tout à fait selon les vœux de Marie ; il s'ouvrit par la messe du Saint-Esprit, d'après le vieil usage ; et le premier acte que présenta la reine, fut un bill pour l'abolition de la liturgie d'Edouard VI. On remettait provisoirement l'état religieux de la nation au point où il était à l'avènement de ce prince ; les bills sur l'administration des sacrements sous les deux espèces, sur le mariage des prêtres, sur les bénéGces ecclésiastiques furent rapportés ''. Les principes de la réforme étaient successivement abolis ; on maintenait seulement jusqu'ici la suprématie royale. Enfin, pour couronner cette tentative d'une restauration orthodoxe, Marie se plaçait tout entière sous l'autorité de Philippe II, expression de l'unité catholique.
' On ne peut dire combien les relations diplomatiques de cette époque furent actives et compliquées ; il est curieux de suivre la lutte d'habiloîé et de ruse entre Noailles et Renard à Londres; elle alla jusqu'à ce point que M. deNoailles provoqua une sédition contre la reine. {Voyez les curieuses pièces de Besançon.) Le caractère historique de Marie a été étrangement défiguré dans un drame récent; on y a méconnu tout jusqu'à la physionomie matérielle de la reine : « Donna di statura piccola, di personj magre e delicaia , ha gli occhi tanto vivi che inducano non solo rivereuzia ma timor. » Rapport de Gio. Michel, au sénat de Venise. Bibliothèque Barberini, n. 1108.
' Voyez les actes de Rymer, tome XVI, 285 à oot, et Birnet, tome II, cl Fox, tome XIV, pages 514 à 723.
' Journal des Lords, 469. — Des Communes, 38, 39.
L'insurrection de Wyat ', favorisée par M. de Noaiiles, ambassadeur de France, éclata contre le système politique et religieux de la reine ; elle fut réprimée, et cela donna plus de courage encore pour marcher en avant : des évêques romains furent consacrés ; les prélats et les prêtres mariés perdirent leurs bénéflces ; il ne restait plus qu'un pas à faire, la reconnaissance de la suprématie pontificale, pas difficile, non point pour le peuple, que tant de changements de doctrines avaient jeté dans l'indifférence, mais pour la noblesse, alors en pleine possession des biens ecclésiastiques. Cette question de propriété était trop grave, se liait trop intimement au sol pour qu'elle ne fût pas l'objet d'une négociation spéciale avec le pape. Jules lïl , pontife éclairé, publia une bulle qui autorisait le légat à donner et transférer aux possesseurs actuels des fiefs monastiques, les propriétés mobilières et immobilières que Henri VIII et Edouard Yl avaient enlevées à l'Église ^. C'est sous l'influence de cette bulle que s'ouvrit le nouveau parlement , et une pétition des lords et des communes porta « qu'ils voyoient avec chagrin la séparation du royaume de la communion du saint-siége ; ils étoient portés à rapporter tout statut de cette séparation, espérant que la médiation de la reine les réconcilieroit avec le pape et les feroit absoudre des censures; » en conséquence, le cardinal Polus prononça, en présence du parlement à genoux, qu'il absolvait tous ceux qui étaient présents et la nation entière de toute hérésie et schisme, de tous jugements, censures et pénalités, et les réunissait à la communion de la sainte église ^.
C'était donc ici une complète restauration des dogmes catholiques ; rien n'est plus difficile que de laisser un tel événement dans de justes et raisonnables limites ; en religion comme en politique, il est rare qu'une restauration ne se transforme pas en réaction : on avait fait quelques concessions sur les idées, on s'en vengea sur les personnes ; il y eut des échafauds , du sang, des bûchers comme il y en avait eu sous Henri VIII dans un sens contraire ; temps de dissolution et de
' M. de Noaiiles appelle Wyat « ung gentilhomme des plus vaillans et assuré, de quoyj'aye jamais ouy parler. (IMSS de Besnnçon.)
* C'était une exception à la bulle générale qui révoquait toutes les aliénations ccclésiasUqueà : « quà iiujus regni bona ecc'.csiasiica ab ejus sanctitatis revocatione iiominaiim excipiuntur. » Poli, episl. lib. 8, 'i2 du IG septembre looà.
' « Rcformalio Anglire in dccrctis Reifinald. Poli scdis aposlolic. lof^at. in collect. tonc. » in Labbo, tome XIV, pnge 173:^, cl Ciacon. in vilà Pol. tome Ilf. pngc 633.
caprice en Angleterre , où la loi n'était qu'une vengeance , où l'on marchait d'une croyance à un autre chaque demi-siècle , avec nécessité pour tous d'en changer (sous peine de mort et de flétrissure) I
Tout cela fut encore passager. Les intérêts en Angleterre étaient dévoués à une réforme; les concessions que le pape avait faites pour le maintien des propriétés ne rassuraient pas les possesseurs ; car les propriétaires de biens acquis par l'effet d'un système ne sont jamais complètement tranquilles lorsqu'ils voient le triomphe des idées opposées dans le pouvoir. La réforme s'évanouissant, le sol ne devait-il pas trembler sous leurs pas? A l'avènement d'Elisabeth, rien ne fut plus facile que le rétablissement de la foi protestante ; le premier parlement convoqué par la reine rétablit la liturgie d'Edouard VI avec un petit nombre de modifications *, et pour rester dans les conditions sanglantes de cette époque on devait la suivre sous peine de mort et de confiscation ; toute juridiction ecclésiastique était rendue à la couronne ; on se séparait encore violemment de l'autorité pontificale. Plus tard, nous verrons le développement de l'Église sous le sceptre d'Elisabeth.
La tendance de l'Angleterre allait être désormais toute protestante. Tandis que Philippe II cherchait avec ardeur à reconstruire la force du catholicisme, Elisabeth devait favoriser la réformation; l'un se déclarait le protecteur de la hiérarchie romaine; l'autre des doctrines novatrices , et dans cette confusion de peuples et de nationalités , l'intervention de ces deux grandes puissances , au milieu des ferments de discordes qui agitaient la France , devait vivifier les factions en armes.
L'Allemagne , qui avait joué le premier rôle dans les commencements du luthéranisme , jouissait alors de tous les bienfaits de la paix de Passaw et de la liberté de conscience que la diète avait proclamée. Il n'y avait nulle part, dans les éléments catholiques, assez d'énergie pour détruire cette concession obtenue et qui était passée dans les masses. Au contraire, la réforme s'étendait sourdement , et les pays qui avaient conservé jusqu'ici la foi orthodoxe cherchaient même à la secouer. L'abdication de Charles-Quint avait appelé à l'empire Ferdinand, roi des Romains et archiduc d'Autriche, le même prince qui avait subi le traité de Passaw. Tandis qu'il se pré-
i Statut 1. Elisabeth 4, 5.
parait à convoquer la grande diète , les États particuliers d'Autriche avaient réclanmé hardiment la liberté de conscience et l'indépendante profession de la réforme sur leur territoire. A cette condition seulement ils accordaient les subsides réclamés contre les invasions des Turcs. Ferdinand , surpris de ces rapides progrès des opinions qui de la multitude s'élevaient jusqu'aux états , répondit « qu'il était catholique , et qu'il ne pouvait consentir que ses sujets professassent une croyance en opposition avec la sienne. On invoquait le décret de Passaw, mais ce traité était relatif aux princes et non aux sujets ; il était libre à chaque souverain d'embrasser le culte qui lui convenait, mais les peuples devaient suivre la religion du prince ' . » Cette réponse ne contenta pas l'assemblée ; elle refusa les subsides jusqu'à ce que Ferdinand eût accordé la communion sous les deux espèces, la libre prédication de l'Évangile et une protection impartiale pour ses ministres. Une semblable demande fut adressée par les Bavarois à leur duc Albert. C'était le cri de la population ; et, pour obtenir des secours , le duc ne mit aucun obstacle à la liberté si vivement réclamée ; en même temps , il déclarait qu'il embrassait la confession d'Augsbourg. Ces progrès de l'Allemagne jetaient les électeurs et le peuple en dehors de toutes les questions de concile et de rapprochement avec la cour de Rome qui avaient agité naguère les diverses nations germaniques ^.
La réforme en Suisse se concentrait jusqu'ici dans quatre cantons ; mais l'importance religieuse de Genève grandissait avec la haute influence de Calvin ; elle n'avait été jusqu'alors qu'une cité libre et municipale comme tant d'autres cités ; mais saluée métropole de toute une religion , Rome nouvelle et rajeunie , elle exerçait une sorte de juridiction universelle sur les églises calvinistes : tous les huguenots persécutés en France , en Espagne , en Italie , cherchaient un refuge à Genève , qui devenait ainsi le centre de la science et des arts.
Comme les vieilles républiques, Genève, je le répète, avait ses factions en armes et se poursuivant par la proscription. Les sombres doctrines de Calvin ne pouvaient s'adapter tout à coup à la civilisation du moyen ège, à cette société de fêtes, de tournois et de mystères, où les femmes avaient leur ami, où la science gaie du poëte célébrait
• Si.EiDAN, in comm., liv. XXVI, édit. de 1536. — De Tnoc , /iisf. liv. XVII, page â33.
2 Pallavicini, Hist. conc, Trident., lib,13, cap. 14, n" 1.
l'heureux varlet qui pénétrait dans la tourelle pour tromper le châtelain jaloux. Il se forma donc à Genève, comme partout ailleurs , une résistance à cette réformation morale. Sous l'administration du consistoire, on y comptait plus de douze raille étrangers cherchant un abri contre la tempête. Simple prédicateur de place publique , Calvin réunissait tous les pouvoirs que peut donner la parole humaine ; esprit dominateur, i! faisait sentir l'exercice de cette autorité populaire, et les syndics se plaignaient déjà de ce grand despotisme d'opinion. Français d'origine, sa protection s'étendait particulièrement sur ce qu'il appelait son église de France. De sa retraite de Genève il écrivait des pamphlets contre les magistrats qui opprimaient ses frères et des lettres d'exhortation à ceux-ci pour qu'ils eussent à persévérer dans la foi et à soutenir même par le martyre , s'il le fallait , la vérité de l'Évangile. On obéissait en France à ses conseils toujours impérieux, et, parmi le peuple, Calvin était considéré comme le pape des huguenots. Son esprit était ardent de prosélytisme. La fière conviction de ses propres doctrines les imprimait dans la tête de ses fervents adeptes. Ses travaux évangéliques furent immenses ; il correspondait partout avec un zèle , une activité inouïs; on trouve de ses lettres dispersées dans toutes les bibliothèques sur la surface de l'Europe, et plusieurs familles françaises , engagées dans le calvinisme , en possèdent de fort curieuses qui signalent l'influence qu'exerçait alors la réforraation genevoise sur la société '.
De si grands rapports avec la France firent accuser Calvin de complicité dans le projet de substituer l'administration de ses compatriotes à celle des citoyens à Genève ; on voulait ameuter le peuple contre lui; mais l'accusation n'étant point justifiée, les Français restant en paix dans leur maison hospitalière , l'ascendant de Calvin ne fit que s'agrandir encore; il continua à régner dans la république par la parole, !l combattait avec fureur toute doctrine nouvelle *,
' Il existait quelques unes de ses lettres dans les mains du marquis de Poët; elles se trouvent copiées dans les cortons Fontanieu, Biblioth. du Roi. Dcput en a plusieurs aussi d'originales dans son immense collection manuscrite. Je donnerai, dans le dernier volume de celte iàstoire, la liste de tous les ouvrages de Calvin publiés ou en manuscrit.
^ Voyez ses pamph'eis « aux ministres de l'église de Neufchatel contre la secte fanatique et furieuse des libertins. Genève, 1o'»4. » — « Briève instruction pour armer tout bon fidèle contre les erreur? delà secte des anabaptistes. Genève, lo'ii.» — « Réponse à un certain Hollandais, lequel sous l'ombre de faire les chrétiens
et ses efforts ne tendirent pas seulement à propager sa foi, mais encore à la maintenir telle qu'il en avait posé les bases dans son Institution chrétienne. C'est un curieux spectacle que ce despotisme doctoral introduit à côté de la loi absolue du catholicisme menacé. L'esprit d'un temps s'empreint à tout ce qu'il produit. Il ne faut pas chercher dans ces époques d'émotions religieuses les grands résultats conquis par deux siècles de luttes et de persévérants efforts. Une opinion s'imposait alors comme un article de foi, comme une maxime de gouvernement , et quiconque prétendait la détruire pour lui substituer une nouveauté, conspirait contre le , principe de la société. A des époques plus récentes il y eut des échafauds dressés pour les croyances politiques ; et la raison publique n'en a point encore fait justice ; elle lutte aujourd'hui contre cette intolérance sanglante, comme elle combattit au seizième siècle pour la liberté religieuse. Le calvinisme eut des bûchers, des bannissements, des cas d'infamie contre de simples opinions, parce qu'il ne se posa pas comme un principe d'indépendance, mais comme un système qu'il fallait adopter. Le supi^lice de Servet est une tache lugubre et indélébile ; l'école genevoise a voulu justifier le fanatisme de Calvin ; elle ne peut l'expliquer que par l'esprit d'un siècle où tout se formulait en dogmes '. Michel Servet avait profité de la haute liberté d'expliquer l'Écriture selon la raison individuelle ; le principe d'autorité de l'Église étant détruit, il n'y avait pas plus de raison de se rattachera la confession d'Augsbourg qu'aux institutions de Calvin. Dans ses deux grands ouvrages de la Restitution du christianisme, et des Erreurs de la Trinité, nous avons vu que Servet avait comparé la Trinité à une divinité à trois têtes, à une espèce de Cerbère ; et puis « Dieu était tout , et tout était Dieu,» s'écriait-il. C'était le socinianisrae , le côté philosophique de la prédication chrétienne ; et ce fut pour ces opinions que Servet dénoncé subit la mort. Kien de plus acharné et de plus implacable que ces poursuites du maître contre Servet ; il le fit arrêter, lutta contre ses défenses, et domina le jugement qui le livra au bûcher ^.
spiriiueli^, leur permet de polluer leur corps en toute idolàlrie. Gen;";ve 1062. » ' Voyez burtout Histoire linéraire de Genève, par Jean Sencbier, minisire du saint Évangile et biblioth. de la ropullique genevoise, 1786.
" Voiti le cruel senlinient de Calvin sur le malheureux Servet : « Servetus nuper ad me scripsit, et lilteris adjunxil magnum volumen suorum deliriorum cum llirasonicû jaclantiâ me stupenda ac inaudita visurum ; si mibi placcat, hue se vcnlurum recipit; sed nolo fidem meam intcrponere; » nam si venerit, modo valeat vex
Calvin, comme Luther, s'efforçait de poser un point d'arrêt au mouvement des idées qui le débordait déjà. Je considère le prédicant de Genève comme le grand organisateur de la réforme, comme la forte main qui bâtit une église à côté de la vieille foi qu'il secouait ; c'est à Calvin qu'on doit les consistoires, la hiérarchie des pasteurs et des ministres ; il ne voulait pas seulement laisser après lui des ruines : il tendait à substituer quelque chose au vaste et bel édifice du catholicisme qu'il avait ébranlé par la parole.
Chacune des puissances qui ceignaient la France d'un cercle d'opinions et de forces, apportait un poids plus ou moins imposant au milieu de la crise religieuse qui se manifestait alors dans le royaume; l'Espagne avait ses doublons, ses vieilles bandes habituées à la victoire; l'Angleterre pauvre encore, pouvait néanmoins jeter sur le continent des troupes auxiliaires ; en Flandre, les révoltés devaient appuyer les réformateurs; en Allemagne, de nombreuses compagnies de reîtres et de lansquenets se mettaient à la solde des catholiques et des protestants ; la Suisse républicaine se divisait en deux croyances, tandis que Genève , métropole de science et d'activité , lançait des pamphlets , ourdissait des complots qui éclataient ensuite par des coups de mains de peuples et de gentilshommes en France. La plupart des conjurations protestantes furent préparées à Genève ou à Londres ; les huguenots étaient représentés presque officiellement auprès d'Elisabeth et de Calvin. Ils en suivaient les conseils et y concertaient leurs desseins contre le catholicisme.
AuTORiTAS, vivrM ExiRE NCNQCAM PATiAR, Leit, (ic Calvin, BibUoth. du Roi, citce par Uttembegaert.