‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 78 sur 144 · ADMINISTRATION DES GUISE · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DES GUISE

liberté entière pour le fait de religion, et par conséquent défense de poursuivre ceux qui seraient accusés sur cette matière ; on en exceptait les prédicateurs de la réforme et ceux qui sous prétexte de religion avaient conspiré contre la majesté royale. Le conseil obtint la signature de l'amiral Coligny , souvent porté à sacrifler pour des intérêts de cour la sûreté de ses coreligionnaires.

Par cette mesure on séparait le parti protestant. Les huguenots turbulents restant seuls compromis, on était dès lors maître delà conjuration. Elle marchait toujours , quoique La Renaudie eût appris l'adhésion de l'amiral au dernier édit; tout était tellement organisé qu'il n'y avait plus à reculer. Les princes de Lorraine prévenus eurent le temps de préparer toutes leurs précautions militaires. Les deux reines et le jeune roi furent conduits sous bonne escorte à Amboise , ville fortifiée ; un mandement royal invita la noblesse catholique à montera cheval pour défendre la couronne. Toute cette noblesse se répandit dans les campagnes aux environs d'Amboise, afin de se saisir des troupes de huguenots arrivant par petits nombres.

Le duc de Guise, dans ce danger qui menaçait l'autorité du conseil catholique et du roi , s'était fait revêtir d'un pouvoir absolu , de la grandelieutenance générale pour le commandement des gens d'armes ' . Le prince de Condé était venu à Amboise ainsi que Coligny ; les uns disaient que c'était pour donner appui à la maison royale ; les autres qu'ils étaient là pour favoriser les huguenots au moment où ceux-ci pénétreraient dans la ville. La promptitude et la fermeté du duc de Guise avaient déjà mis la cité à l'abri ; foison de gentilshommes placés en embuscade se précipitèrent à l'envi sur les petites troupes de huguenots qui arrivaientsuccessivement ; puis on attachait ces pauvres hommes à la queue des chevaux, et sans jugement on les pendait au haut des créneaux de la ville d'Amboise, et il y en avait tout autour des murs. Les vieilles gravures du temps nous reproduisent dans toute leur cruauté ces sanglantes exécutions, et je rapporterai la naïve légende que le pieux ouvrier a mise pour expliquer son sujet.

« Dans l'éloigneraent est la ville; puis vient une compagnie de gens de cheval ayant cheminé toute la nuit; elle sonne la diane jusqu'à la porte du château, mais elle fut découverte et en partie dé-

■ « Pouvoirs obtenus par le duc de Guise du roi'François II, à Amboise, 1539. » Mémoires de Condé, tome I, page 19.

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confite ; foule d'arquebusiers tirent sur eux par les fenêtres de bons coups d'arquebusade. On voit le baron de Gastelnau, un des chefs, sur les créneaux du château de Noyze, où étoit le rendez-vous de l'entreprise ; M. de Nemours à cheval au pied des murs parlementant avec ledit Gastelnau ; il lui promet, sur sa foi de prince, qu'il ne leur sera rien fait. Sur le côté le baron de Pardillan, rencontrant dans les champs le baron de La Renaudie, le voulant tuer de sa pistole ; ladite pistole faillit et ne prit point feu. Un des serviteurs de Pardillan tue d'un coup d'arquebuse La Renaudie, mais avant que ledit La Renaudie mourut, il lue de son espée ledit serviteur. Un bassin merveilleusement entouré de fleurs se trouve au milieu de cette belle image, et une quantité d'oies et autres bêtes se baignent légèrement * . »

La Renaudie, en effet, arrivait vers Amboise. Il fut vivement attaqué dans la forêt de Château-Renaud par le sire de Pardillan, son cousin, qu'il traversa d'un bon coup d'épée, mais lui-même fut tué d'une balle d'arquebuse. On le mit donc sur un méchant cheval, la tête et les pieds pendants comme un sac; puis, il fut élevé parle col aux créneaux des tours avec cette inscription : La Renaudie^ chef des rebelles et conjurés.

Une autre vieille gravure reproduit encore : « La Renaudie guindé à une potence au pied du château d'Amboise. A la porte, cinq des conjurés sont pendus avec de longues cordes, et incontinent deux autres vont être estranglés ; le baron de Gastelnau et ses compagnons décapités ; Villemongis, ayant trempé ses mains dans le sang de ses compagnons, va être aussi décapité. Puis grande afïluence de belles et gentilles dames parlant et riant incessamment; elles entourent une potence ayant trois têtes sur le sommet ; au-dessous est escrlt : Cy sont trois têtes pour mémorial ^. »

Des révélations furent faites qui compromettaient le prince de Gondé et l'amiral; carie duc de Guise, recueillant les moindres indices, suivait avec sollicitude tous les éléments d'une accusation. La reine mère balança cette influence ; elle craignait la toute-puissance de la maison de Lorraine n'ayant plus d'obstacles à son pouvoir ; elle cherchait à affaiblir les uns par les autres, afin d'élever son auto-

• Collecl. du cabinet tl'estainpes. Bibiiolh. Royale. — Règne de Ffançois II. •^ Ibid.

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rilé sur ces conflits. Les Bourbon et les Châlillon aballu?, il ne restait plus rien qui pût contrarier le grand projet de la maison de Guise. D'ailleurs, l'amiral Coligny, le prince de Condé avaient fait toutes sortes de démonstrations pour se disculper. Quand les huguenots tentèrent une attaque de vive force contre Amboise, Condé et l'amiral coururent aux armes pour les réprimer.

Ces lâchetés les sauvèrent pour le moment, et le pouvoir des Guise se raffermit. Il y eut encore des exécutions sanglantes, des manque de foi, ne serait-ce qu'envers ce Castelnau pris sur la parole du duc de Nemours, puis livré et pendu, malgré le sauf-conduit. Quant au prince de Condé, il se réconcilia au moins en public avec le duc de Guise. 11 se passa une de ces scènes dont ces temps de dissimulations et de faux honneur ne nous montrent que trop souvent rexemj)le. Le prince de Condé, qui avait été le premier mobile du complot, déclara que si quelqu'un était assez hardi pour soutenir qu'il avait tenté de révolter les Français contre la personne sacrée du roi et qu'il était auteur de la conspiration, il le combattrait à outrance. « Je renonce au privilège de mon rang, s'écria-t-il, et je suis prêt à le démentir par un combat singulier. » Et le duc de Guise répondit comme enflammé d'une noble indignation. « Je ne soufl"rirai pas qu'un aussi grand prince soit noirci d'un pareil crime, et je vous supplie de me prendre pour second ' . »

Au reste, quand la conspiration eut échoué, chaque parti eut soin de lui donner une interprétation dans son intérêt propre. Les calvinistes déclarèrent par leurs pamphlets qu'il ne s'agissait à Amboise que d'une simple pétition respectueuse * ; les catholiques au contraire aggravèrent le projet et voulurent le présenter comme un attentat affreux de conjuration et de mort contre le jeune roi. J'ai précisé l'objet probable de ce mouvement décisif du parti huguenot. On n'était pas d'accord, et deux fractions divisaient les conjurés; les Genevois calvinistes rigides avec leurs idées de république et de fédération suisse ; les gentilshommes provinciaux qui conspiraient contre les Guise pour avoir la simple liberté de croyance et la vieille indépendance des États, les uns avec le prince de Condé pour roi, les autres en maintenant François II.

' Mémoires de la Vieilleville, tome IV, page 192.

* Voyez le Saîi'e Regina des prisonniers dAmboise (broch. sans nom de lieu, iu-8», 1560).

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C'est en ce sens que, comme le dit un vieux conttîur, il y eut dans cette conjuration d'Amboise plus de mécontentements que de huguenoterie : il y avait tout à la fois esprit de religion et de gentilhommerie '; beaucoup de ceux qui marchaient sur Amboise ne savaient pas de quoi il tournait ; ou les avait engagés à la guise allemande sans préciser le lieu et l'objet du service ^. Le parti catholique en tira profit comme de toute conjuration raanquée. On publia un manifeste du conseil et les plus noirs complots furent attribués aux huguenots. Il était adressé aux cours de parlement comme pour appeler leur sollicitude sur l'attentat commis contre l'autorité du roi et de MM. de Guise. « Nos amés et féaux, était-il dit, encore que le fait de la conspiration naguère découverte et par la bonté de Dieu soudainement rompue soit notoire ici, chacun toutefois ayant entendu qu'entre ceux qui ont conspiré ou qui favorisent toutes entreprises il y en a qui osent bien encore déguiser le fait, nous avons advisé de vous écrire la vérité : ils ont osé machiner une abominable trahison qui tendoit à l'entière subversion de nostre estât, ce qui ne pounoit être sans que nous, noslre très-honorée dame et mère, nos frères et princes ayant le maniement des affaires fussent esteints ou que du moins nous fussions réduits à tel parti que l'autorité du roi fut rabaissée à la merci des sujets qui donnent la loi à celui duquel ils doivent la prendre ; et pour cela ils se sont advisés de s'aider d'aucuns prédicants, lesquels ont dogmatisé en assemblées secrètes en intention de venir en grand nombre nous présenter une requête en armes. » C'est pourquoi le roi appelait toute la sévérité du parlement contre cet outrage fait à la majesté royale '.

Le conseil n'osa rien contre les chefs puissants de la conjuration, Condé et Coligny ; il fit même semblant de croire que le roi de Navarre y était demeuré étranger; car François II lui écrivit : « Mon bon oncle *, Dieu dans sa grâce et bonté a fait tourner en fumée la damnable entreprise de ces malheureux hérétiques et rebelles à Amboise. Une grande partie des chefs ont été pris et arrêtés ; consi-

' Mémoires de la Vieilleville, lome IV, page 204. 2 De Thou, liv, XXV. — Davilla, liv. II.

* « LeUres du roi François II envoyée aux cours de parlement de France avec briève exposition. » Mémoires de Condé, tome I, page 77, édition de 1563. Une autre lettre circulaire est aussi dans les MSSColbcrt. Vol. cot. 8674, fol. 17.

* 9 avrill560. MSS de Colbert, vol. XXVIII, reg. en parcbem. delà bibliotb. de M. deThou.

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