L EGLISE AU SEIZIÈME SIÈCLE
l'opposition des souverains pontifes avait seule empêché l'accomplissement d'une pensée qui pouvait arrêter un schisme puissant, prêt à briser l'unité romaine. Les deux conciles généraux ne recevaient aucune exécution; leurs lois si sages, leur constitution si modérée n'excitaient plus parmi les clercs qu'un stérile respect ; les mœurs ne s'étaient pas corrigées; aucune réforme d'abus ; les monastères rejetaient au loin la règle. On voyait toujours les moines dissolus secouer les sévères contraintes des ordres de Saint-Bernard et de Saint-Benoît ; leurs tables opulentes, pour me servir de l'expression d'Erasme, croulaient accablées sous les vases de vins et les poissons aromatisés * ; les monastères offraient comme un théâtre de pugilat et de désordres. Les grandes institutions des religieux mendiants n'avaient rien corrigé; leurs richesses étaient au moins aussi considérables que celles des ordres primitifs. On voyait des moines passer d'un institut à un autre, se séculariser pour mener une vie plus commode et plus libertine. Les clercs séculiers n'avaient pas une conduite moins irréprochable : la cohabitation avec une concubine devenait une coutume, et ce n'était point sans raisons que les sonnets des poètes et les déclamations des savants appelaient une réformation de mœurs. « O les cafards! s'écrie encore Érasme, ils n'épargnent pas leurs cinq sens de nature pour les femmes et pour le vin ^ ! »
Mais que pouvait-on espérer au sein d'une Église alors conduite par des papes du caractère d'Innocent YIII, d'Alexandre VI, de Jules II, vastes têtes d'ambition séculière, mais pontifes peu réguliers dans leurs mœurs? Innocent Vlil, tout occupé des querelles de l'Italie et des conquêtes des Turcs en Europe; Alexandre VI, ce Borgia de grande et triste mémoire, si bien en rapport d'opinions et de sentiments avec cette Italie telle que Machiavel l'a décrite, et Jules II, tout rempli de ses idées de gloire, et pénétré de la pensée qu'il fallait relever la tiare à toute la hauteur de l'empire ; Jules il, s'inquiétant moins de l'Église que de la ligue de Cambrai contre Venise florissante. On vit alors la papauté tout entière se mêler aux révolutions de la politique, un pape assiéger les villes de sa personne, combattre comme un preux chevalier, et Bayard chargé d'enlever le pontife qui tourmentait l'Italie '. Ce ponliflcat finit par un schisme :
' Érasme, Encomium Morice, § 17.
^ Encomium Morice, § 8.
• Raynald, ad ann. 1511.
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tandis que les cardinaux convoquaient un concile à Pise, Jules II en appelait un à Rome , et ce fut face à face que ces deux assemblées agirent et délibérèrent sur l'avenir du catholicisme.
« Nous avons jusqu'à présent travaillé à rendre la paix à l'Église, disaient les pères réunis à Pise , et à réformer les abus qui s'y sont introduits : nous avions souvent prié le pape de le faire par lui-même ou d'assembler un concile selon les décrets de celui de Constance ; et comme il ne voulait pas se rendre à nos remontrances, nous nous sommes constitués à Pise jusqu'à ce qu'il lui plaise de s'accorder avec nous. Mais comment a-t-il reçu notre proposition? Loin de lui plaire, il nous a fait connaître qu'elle lui était désagréable ; il a rendu une sentence d'excommunication contre les quatre cardinaux qui assistent à notre assemblée. En conséquence, nous ne lui accordons plus que trente jours pour venir nous présider '. »
Jules II n'ayant point obéi à cette sommation , l'assemblée de Pise procéda à la réformation de l'Église dans son chef et dans ses membres, malgré les excommunications du pape qui lui opposa un concile dévoué et spécial dans son palais de Latran. Il avait fait précéder cette convocation d'un livre d'érudit sur la puissance des papes. Le jurisconsulte Thomas de Vio, depuis cardinal Caietano, plaçait la puissance du pape au-dessus de toutes les autres. Église, royauté, tout devait s'abaisser devant la tiare à trois couronnes, dans les matières politiques comme dans les questions religieuses. Jésus-Christ n'avait confié son pouvoir qu'à saint Pierre ; tous les autres apôtres n'avaient qu'une autorité secondaire. Caietano trouvait cinq différences entre saint Pierre et les simples disciples : saint Pierre avait reçu la puissance par l'ordre naturel, les apôtres par une grâce spéciale ; il avait été fait vicaire de Jésus-Christ, les autres lieutenants délégués; c'est pourquoi son autorité n'avait point fini par la mort , et subsistait dans ses successeurs ; lui seul avait le droit de commander, tandis que les évoques ne devaient et ne pouvaient qu'exécuter '. Cette théorie du pouvoir pontifical fut dénoncée à l'université de Paris, et condamnée comme attentatoire aux droits de l'Église nationale. Louis XII n'hésita même pas entre les deux conciles, et les actes de celui de Pise furent préférés par la puissance royale : « De l'avis de notre conseil et pour
' Act. concil. Pisan, II, page 89.
* Thomas de Vio, de Auctor j^ap. et écoles. — Dcpin, Bibliothèque des Antiquités ecclésiastiques, seizième siècle, in-4^, page 124.
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des causes justes et raisonnables, désirant que le désordre de l'Église soit réformé tant dans son chef que dans ses membres, et que les saints décrets de Constance et de Bâle sortent leur plein et entier effet, avons accepté ledit décret, voulons et ordonnons qu'il soit gardé et observé de point en point *. » Et pourtant il s'agissait d'un décret qui suspendait le pape de son immense dignité ^!
A Rome et dans le concile de Latran , on sentait également le besoin d'une réformation, mais restreinte et limitée, n'atteignant aucun des grands principes et des tristes abus de la constitution ecclésiastique. L'archevêque de Naples flt la lecture d'un long décret touchant la vieille discipline de l'Église qu'on cherchait à rappeler. Les évoques ne devaient désormais être élus qu'à vingt-sept ans, les abbés à vingt-deux , et leur élection n'était légitimée qu'après avoir entendu des témoins dignes de croyance. Une fois élu, l'évêque ne pouvait être transféré d'un lieu à un autre que pour des raisons graves et sur une enquête. La possession de deux bénéfices était interdite sur une même tête , à moins de motifs indiqués dans la bulle d'institution ^. Ces principes de discipline furent longtemps discutés et partiellement admis par le concile. Pouvaient-ils satisfaire le sentiment universel d'une plus large réforme?
Dans ces désordres au sommet de la hiérarchie, il n'était pas étonnant que les églises particulières restassent sans règle , livrées à elles-mêmes : l'univers catholique était plein de disputes et de vaines querelles ; chaque ordre monastique avait son opinion et la faisait soutenir par ses membres ; un ordre se prononçait pour le concile de Pise, un autre pour celui de Latran ; et sous les voûtes saintes de la solitude et du renoncement , on écrivait dans ce style d'école où l'injure et le mépris étaient prodigués : les augustins , les jacobins s'accusaient réciproquement d'hérésie ; les disputes sur Aristote, sur les réaux et les nominaux , ces exercices subtils de l'esprit universitaire se renouvelaient avec fureur ; l'Église demeurait sans dirçction. Budé nous a laissé le tableau de cette situation désordonnée du catholicisme : « J'ai visité la plupart des monastères qui se sont trouvés sur ma route (il venait alors de Rome), et partout j'ai trouvé la
' FONTANON, IV, fol. 1245.
* Il existe une médaille de Louis XII frappée contre le pape Jules II avec oeitc légende : Perdam Babylonis nomen, " Labbe, Collect. tome XIV, page 27 à SO.
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licence des raœurs et le mépris de la règle. On ne s'occupe point assez de l'Église et d'une réforme dans ses coutumes, et je crains bien que tout cela ne finisse par un coup de tonnerre'. » Ces plaintes d'un esprit prévoyant et sage venaient s'abîmer devant les querelles politiques qui entraînaient Jules 11 dans de longues batailles sur les champs de guerre de l'Italie.
Tandis que les courses militaires et de vastes négociations diplomatiques absorbaient Jules II , le concile de Pise était encore réuni pour la réforme de l'Église. Une résolution sévère venait d'être prise contre le pontife qui n'avait pas accédé à la puissance de l'assemblée épiscopale : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, y était-il dit, le concile général de Pise, légitimement réuni, représente l'église universelle. Puisqu'il faut retirer le peuple des mains de Goliath et de la ruine dont les Philistins le menacent, c'est-à-dire de ce déluge de crimes qui inondent l'Église dans son chef et dans ses membres, que la foi périclite et que la maison de Dieu tombe en ruines , le saint concile ici présent s'est réuni pour réparer ces désordres. Tel a été le dessein de cette assemblée qui a été tant traversée depuis son commencement, pricipalement par celui qui devait la protéger. C'est pourquoi le saint concile exhorte les cardinaux, les patriarches, les archevêques à ne plus reconnaître le pape Jules II, et défend de lui obéir à l'avenir comme contumax, auteur de schismes, incorrigible et endurci'-. »
Cette résolution des évéques constitués à Pise, tradition des conciles de Bâle et de Constance, fut vivement repoussée par les excommunications du pape et de l'assemblée pontificale qui poursuivait à Latran une réforme de pure discipline dans le sein de rÈglise. Un premier décret de cette assemblée restreinte régla les monts-de-piété ou l'usure s'était introduite ; il s'occupa ensuite de corriger les mœurs des chapitres dans lesquels les clercs n'observaient ni devoirs, ni prescriptions ecclésiastiques ; les évéques durent désormais pénétrer une fois par mois dans les couvents de filles, afin d'y maintenir l'ordre et les mœurs, car il s'y passait des scènes de débauches scandaleuses, jusque dans les cellules où pendait l'image de la Vierge. Enfin un dernier décret s'opposa à ce mouvement philosophique des
' BuDEtJS, Epist. 16.
' Jn Act. concU. Pisan. If, page 93.
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esprits qui menaçait la puissance du catholicisme. « La science s'acquiert par la lecture des livres, et l'imprimerie facilite aux savants des moyens sûrs pour acquérir de nouvelles connaissances ; mais il est venu aux oreilles du pape que plusieurs imprimeurs publient grand nombre de livres latins, traduits du grec, de l'hébreu, de l'arabe, qui contiennent des dogmes pernicieux et des erreurs de foi : le concile ordonne qu'aucun livre ne sera imprimé ou publié qu'il n'ait été examiné à Rome par le vicaire du pape et le maître du sacré palais ; et dans les autres diocèses, par un docteur du choix de l'évêque ou par l'inquisiteur pontiflcal '. »
Une double impulsion était ainsi donnée dans l'Église : le concile de Pise cherchait à suivre le mouvement des esprits , à procéder en grand, afin d'éviter une révolution prochaine ; les pères de Latran et le souverain pontife, en faisant quelques légères concessions, s'opposaient aux nouveautés réformatrices, à la tendance des opinions, et avec une habileté sans égale Léon X , à son avènement , se hâtait de se placer haut à la tête du mouvement scientifique de l'Europe. Rome était devenue non-seulement la capitale du monde chrétien , mais encore le Panthéon des lettres profanes. Il n'était pas un poëte italien, un savant d'Europe qtii ne fut appelé et secouru par les libéralités du pape. Des imprimeries furent établies ; une académie fondée dans toute sa splendeur ; Sannazar, Acolti, Bembo, Berni, Trissino, et le grand Arioste furent couronnés des lauriers du Capitole; le pontife était plutôt leur ami que leur protecteur ; ia peinture enfantait des chefs-d'œuvre ; la sculpture disputait de merveilles avec l'antiquité grecque. -Mais cette protection éclatante tenait au goût personnel de Léon X , et ne répondait pas au vaste mouvem.ent de progrès, de civilisation et de liberté *. Le pape n'opposa rien au torrent des idées, au besoin des opinions; la société était avide de nouveautés. La hiérarchie de l'Église était elle-même ébranlée; on sentait le besoin de la règle, et personne ne voulait plus la subir ; les monastères gémissaient sous le frein ; ils demandaient sourdement à se séculariser, à jouir de celte liberté facile des chanoines et des évoques ; les ordres militaires de chevalerie, voués par leurs statuts au
' RATNAtD. ad ann. 1315, n" o, ex act. CondL, I5l5-lo20. * L'excellent ouvrage anglais de sir William Roscoe a détaillé tout le pontificat de Léon X.
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célibat, appelaient une vie plus douce, plus mondaine; toutes ces existences de virginité et de continence pesaient à un grand nombre de cloîtres ; le premier système de liberté devait trouver d'innombrables adhésions. A toutes ces tendances, l'Église n'opposait que le spectacle de ses discordes, que l'aspect de doubles conciles, de papes déposés et de cardinaux flétris de l'excommunication.