‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IVChapitre 84 sur 144 · POURSUITES CONTRE LES CHEFS DU PARTI HUGUENOT · texte numérisé non relu

POURSUITES CONTRE LES CHEFS DU PARTI HUGUENOT

tous les forts et pittoresques châteaux qui bordent le Rhône étaient le refuge de ces chefs de huguenots qui s'élançaient sur les cités voisines et y imposaient le prêche *. Dans la Provence elle-même, pays si catholique, les deux frères Richend de Mouvans , du petit bourg de Castellanne, prirent subitement les armes pour les réformés. Cette guerre n'avait pas de racines profondes dans une province si ardemment dévouée aux vieilles croyances. Après quelques efforts, on réteignit par une transaction, et le dernier des sires de Mouvans se retira dans Genève pour éviter les réactions populaires. Gomme dans tous les mouvements calvinistes , les sectaires avaient dispersé les hosties saintes, fondu les vases d'argent ciselés, et frappé les statues des patrons et des anges dans les grandes cathédrales. Au milieu de ces populations ardentes, c'était là un de ces crimes qu'elles vengeaient par le sang ^.

Ces essais de révolte dans les provinces se rattachait au projet du prince de Condé pour le triomphe de la huguenoterie; ils étaient trop graves et trop multipliés pour qu'on n'y cherchât pas des remèdes. La pensée du conseil paraissait être à cette époque de se débarrasser du prince de Condé et du roi de Navarre , qu'il considérait comme les têtes du parti protestant. On croyait qu'une fois cette expédition faite, tout rentrerait dans l'ordre. C'était là une vieille illusion, comme si un parti se liait tellement à ses chefs qu'il ne pût leur survivre! Le mouvement calviniste était assez puissant pour résister aux catastrophes qui auraient menacé le roi de Navarre et le prince de Condé ; partout il sortait de son obscurité. Ce n'était plus des assemblées secrètes, mais des réunions solennelles et publiques et des prêches annoncés aux yeux de tous, à Caen, à Saint-Lô, à Dieppe, à Rouen, à Paris même.

Les catholiques agissaient comme si ces faits n'existaient pas; Catherine appela le prince de Condé et le roi de Navarre à la cour, sous prétexte que leur présence serait nécessaire aux étals généraux qui se préparaient à Orléans. Les deux chefs de la branche des Bourbon hési-

' J'ai déjà parlé d'un curieux manuscrit de la bibliotlicquc de Lyon , sur les guerres religieuses du Lyonnais et du Dauphiné. Il y a des miniatures nombreuses qui reproduisent les excès des huguenots; on les peint sous des figures de singes. Les miniatures sont parfaitement conservées et d'une exécution Irès-soignée. Ce manuscrit, que je crois unique, porte ce tilre : De tristibus Galliœ Carmen.

» De Tuov, liv, XXV. — Varillas, Ilisl. des Uérésies, tome V, liv. XXIII.

terent d'abord; ils avaient consulté Calvin, qui leur écrivit de Genève : c( N'allez pas seuls vous livrer aux Guise ; vous aurez, quand vous voudrez, six: ou sept mille Gascons, sous de bons capitaines, qui pourront vous faire raison des Lorrains. » Le roi de Navarre et le prince de Gondé s'adressèrent à leur frère le cardinal de Bourbon, qui, avec sa croyance et ses convictions crédules du tiers parti , leur répondit « qu'ils n'avoient rien à craindre en venant aux ordres de M'"' la royue mère. »

On ne peut dire quelle sollicitude Catherine de Médicis et le conseil de François II apportèrent pour attirer à la cour * le roi de Navarre surtout; ils avaient député auprès de lui M. de Crussol, porteur d'instructions privées. Antoine de Bourbon et son frère se laissèrent tromper; ils vinrent joindre le jeune roi à Orléans. Il résulte de la correspondance secrète de Catherine de Médicis et du duc de Guise, que le conseil avait mis aux trousses du roi de Navarre et du prince de Condé, pour espionner leurs démarches, des commandants des villes et des gentilshommes d'épée. Il n'échappait pas un mot, un geste, un coup d'œil aux princes qui ne fût mandé sur-le-champ au conseil ; la cour , étonnée elle-même de leur imprudence, était dans la crainte continuelle qu'ils ne se repentissent d'une confiance si abandonnée, et ne cherchassent à s'évader sur une route où ils pouvaient trouver tant de braves compagnons. Le maréchal de Termes commandant l'armée à Poitiers , était l'espion le plus intimement dans l'amitié des Guise ; il leur envoyait des courriers à tout instant ^.

Les deux Bourbon furent reçus presque sans honneur. « Nous sommes trahis, dit le prince de Condé au roi de Navarre. — Ils n'oseraient pas, » répliqua le frère aîné. A.urait-oa cessé de respecter les hermines des princes du sang? Catherine mit personnellemet à les accueillir une extrême bienveillance : elle était triste, comme si les maux du pays l'agitaient profondément ; des larmes coulaient de ses yeux, et ses vêlements de deuil augmentaient encore s'il était possible, cet aspect de douleur. Le roi dit aux princes quelques paroles; il appela surtout la justification du prince de Condé pour le crime de trahison dont on l'accusait. « N'est-ce pas vous, mon cousin, qui êtes l'auteur des troubles et calamités qui agitent le royaume? »

^ 30 août I06O, « Instruction à M. de Crussol allant, par ordre de François II, vers le roi de Navarre. » MSS de Colbert, vol. XXVIII, rcg. en parcb. * MSS de Bélhune, vol, cet. 8674.

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Condé répondit : Sire, tout cela sont pures calomnies de M. de Guise. — Eh bien, répliqua le roi, c'est ce qu'il faudra voir juridiquement. »Il fit un signe de la main droite, et M . de Maillé vint sur-le-champ avec les gardes delà prévôté se saisir du chef de la gentilhomraerie provinciale, qui fut conduit sans résistance dans un hôtel où il y avait une haute tour surmontée de quelques petites coulevrines; toutes les fenêtres en étaient exactement grillées, et l'on mit nombreux sergents d'armes aux portes.

Le roi de Navarre avait également été mandé par le conseil ; on le surveillait depuis son arrivée avec la plus grande inquiétude : on arrêta son chambellan intime, car on voulait tirer des preuves de ses aveux * : la persécution alla même jusqu'à la douairière Madeleine de Mailly, belle-mère du prince de Condé , qui fut appréhendée comme tous ceux de sa famille et enfermée dans le château de Saint-Germain. Qu'allait-on faire à l'égard du roi de Navarre? Le prince de Condé était renvoyé en parlement ; la minorité modérée avait été chargée de l'instruction , sous la présidence du chancelier de L'Hospital et de Christophe de Thou , tous deux chefs du tiers parti et dévoués à la reine Catherine de Médicis. Le prince de Condé récusait obstinément ses juges : « Prince du sang, je ne puis et dois répondre qu'à mes pairs. » Le résultat du procès à l'égard du prince de Condé paraissait douteux ; était-il possible de répondre de la majorité du parlement dans une poursuite réguUère contre le roi de Navarre, l'aîné des Bourbon?

On proposa dès lors un moyen tout à fait dans l'esprit du temps. Le maréchal de Saint-André insinua que si l'on ne se débarrassait du roi de Navarre, celui-ci chercherait à se venger de la sentence capitale contre le prince de Condé ; il fallait donc préparer la mort de l'un et de l'autre. Ne pouvait-on pas inviter Antoine de Bourbon au conseil, et en face, le jeune François II reprocher à son parent sa trahison et ses complots? Il y avait toute apparence que le Navarrois s'échaufferait ; alors deux hommes apostés se précipiteraient sur lui et le dagueraient de plusieurs coups de poignards. L'audience eut lieu en effet, quoique le roi de Navarre eût été prévenu ; mais François II n'osa donner le signal convenu, et l'on entendit à la porte une voix s'écrier :

' Ce traitement envers le roî de Pîavarrc parut si eslraordinaire, que le connétable de Montmorency se hâta d'écrire qu'il n'y avait eu aucune part. MSS de Béthune, yol.col.8674, fol. 122.

264 NOTABLES DE FOiNTÀlNEBLEAU, ETC.

« Le lâche , le poltron (on parlait de François H) ! il n'ose tenir sa promesse. » Cette voix était celle du duc de Guise.

On alla plus vite à l'égard du prince de Condé ; le tiers parti de la reine et du parlement fut débordé par les catholiques. Le procès contre le prince se poursuivit donc vigoureusement ; on interrogeait ses agents, ses domestiques pour découvrir la vérité ; et des aveux en résultèrent *. Un conseil composé de huit chevaliers des ordres, de quelques pairs, de plusieurs présidents au parlement et maîtres des requêtes, prononça la peine de mort ^; mais la crainte des représailles et l'implacable sévérité de l'arrêt amenèrent celte curieuse circonstance, c'est qu'aucun des juges, à partir du chancelier, ne voulut signer la sentence. Le tiers parti avait peur de trop s'engager, et dans ces temps où tant de choses changeaient, qui aurait voulu hasarder son nom au milieu de ces conflits de famille et et de ces révolutions de cour? Ensuite le roi François II était tombé dangereusement malade; les Guise étaient menacés dans leur influence par Catherine de Médicis qui, dirigeant le tiers parti, s'efl"rayait de l'accroissement immodéré de la puissance de la maison de Lorraine. La duchesse de Montpensier, l'amie de la reine mère, ne cessait de l'entraîner dans cette voie de transactions : « Quand MM. de Guise se seront débarrassés de MM. de Bourbon, ils n'auront plus que vous en face, et ce sera votre tour ; la mort du roi peut amener l'autorité royale en nos mains; profitez-en ^. » Catherine écouta ses conseils; et le roi son fils était à peine au lit de mort, qu'elle tentait un rapprochement avec le roi de Navarre.

Toute cette époque fut un temps d'hésitations et de doute. Deux partis puissants existaient qui fractionnaient la société ; au-dessus de ces partis s'agitaient quelques petites intrigues de cour , absorbées par les passions et les besoins des opinions ardentes. Tout était en armes, et quelques hommes rêvaient les concessions mutuelles! Les sociétés sont ainsi préoccupées quelquefois qu'elles n'entendent que les paroles de guerre ; elles ne se plaisent qu'au grand choc des batailles; eUes y courent à travers les oppositions alors sans influence des caractères à ménagements.

' MSS de Béihune, c» 86T3, fol. 65.

* "Voyez aussi l'arrêt du conseil sur la récusation par le prince de Condé des commissaires nommés pour instruire son procès. (MSS Bélhune, vol. coté 8074, fol. 8i.) » De THor, liv. XXVI.

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