CHAPITRE n. ( fiOl A
lie patriarche Jean de Pierre-Cise. — Séance mémorable da Conseil général. — Les prétentions du duc de Saroie sont reponssées par PéTèque, le peuple et le clergé. — Le duc de Savoie devenu pape. — Sa conduite enyers Gendre.
Pendant trois siècles, les comtes de Savoie s'étaient trouvés en concurrence avec les comtes de Genevois , pour disputer aux évoques de Genève leur juridiction temporelle ; et cette concurrence , qui engendra de cruelles et longues guerres , avait servi à conserver aux prélats leur autorité. Mais dès le commencement du XV"»® siècle , les comtes de Savoie cessèrent d'avoir des rivaux. Ils se trouvèrent seuls en présence de ce pouvoir sacerdotal, qui n'avait pour se défendre que son bon droit et l'amour du peuple. En effet, Odo de Villars, ayant hérité du titre de comte de Genevois, le céda , en 4 401 , à Amé VIII, comte de Savoie, pour 45,000 livres d'or (4), et ce même Amé VIII fut créé, en 1 41 7, à Montluel, par l'empereur Sigismond , duc et vicaire du saint empire romain.
Le nouveau duc de Savoie , vidomne de Genève et comte de Genevois, pensa qu'il n'avait qu'à tendre la main pour saisir cette souveraineté temporelle que ses ancêtres avaient
(1) Gtticbenon , HiST. M la Maison de Sayotb , 2* toI. , p. 454.
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pu se lasser de disputer aux évèques, mais qui n'avait jamais cessé d'être l'objet de leur convoitise. Une occasion favorable s'offrit à lui pour incorporer dans ses états une ville qui n'en était plus qu'un enclave ; il n'eut garde de la laisser échapper ; car l'indépendance de ce peuple , dont il enserrait de toutes parts le territoire, était une gêne pour exercer sa domination sur les pays mêmes qui le reconnaissaient pour leur prince légitime.
Le pape Martin V , après son élection dans le concile de Constance, vint à Genève, le i i juin i 41 8, et y séjourna trois mois , avant de se rendre à Rome. Il était accompagné de quinze cardinaux et du duc de Savoie. Amé VIII dut parler au pape de ses prétentions à la souveraineté de Genève. Il est même probable que ce prince ne trouva point d'obstacle du côté du pontife romain ,. puisque , peu de temps après , il lui adressa une requête pour obtenir cette souveraineté. Il se figurait aussi que l'évêque de Genève, étranger à son diocèse et nouvellement élu , pouvait ignorer ses droits , ceux de son peuple et.de son église, et qu'à cause de cette ignorance , il n'aurait pas de peine à le faire entrer dans ses intérêts. Le duc parla donc au prélat de sa requête , et lui promit de grands avantages, s'il voulait y donner la main. Mais il ne savait pas à quel homme il avait à faire. Jean de Pierre- Cise ou de la Roche-Taillée, qui avait remplacé, en 1 44 9, sur le siège de Genève , Jean de Bertrandis , nommé archevêque de Tarentaise , était trop pénétré de ses devoirs épiscopaux ppur se laiâ3er séduire par les plus brillantes promesses. C'était un homme sage, prudent, éclairé, un docteur de Sorbonne, qui avait acquis de la réputation au concile de Constance; ce qui lui avait valu un premier évêché et le patriarcat d'Aquilée ou de Constantinople , selon les propres termes d'une bulle de l'empereur Sigismond. De ce premier évècbé il avait été transféré à celui de Genève. Il répondit au
duc qu'il occupait son nouveau siège depuis peu de temps , et qu'il ne pouvait rien faire sans le consentement du peuple et du clergé dont il demanderait l'avis.
Ce fut le i 4 janvier de Tannée i 420, que se passa l'événement mémorable que nous allons raconter. L'évêque Jean de Pierre-Cise , ou , pour nous servir de la qualification qui lui est donnée dans le procès-verbal qui en fut dressé , le seigneur patriarche administrateur de Tévêché de Genève, convoqua, au son de la grosse cloche, dans le cloître de Staint- Pierre, les syndics, le conseil et généralement tous les citoyens delà ville et de ses faubourgs. Le peuple étant assemblé , le prélat lui donna communication de la requête que le duc de Savoie avait adressée au pape et qui commençait en ces termes : « Saint Père , depuis si longtemps que la mé- » moire des hommes en est perdue , l'administration de la » juridiction temporelle de la cité de Genève a appartenu aux » prédécesseurs de votre humble et dévoué fils le duc Amé , » autrefois comte de Savoie , comme vidomne de Genève par » droit héréditaire, et appartient au même duc, etc.» La suite de la requête contenait des allégations tout aussi inexactes que celles du préambule. « A Genève et aux environs, disait » le duc de Savoie, il y a plusieurs gentilshommes puissants, » qui possèdent de grandes terres. Ils donnent asyle à ceux » qui ont commis quelque crime dans la ville , et qui demeu- » rent impunis , parce que l'évêque n'est pas assez puissant y> pour se faire obéir , si le duc de Savoie n'en prend la cony> naissance ; ce qui est cause qu'on ne peut vivre paisible- » ment dans ladite ville. Par aussi, le suppliant serait content » de donner à l'évêque une récompense qui excéderait de » beaucoup la valeur de ladite seigneurie. Et d'autant, très- » saint Père , qu'il est comme impossible de prévenir ces » dissensions , qu'il plaise à votre sainteté de faire des infor- » mations sur cela , afin que , lui apparaissant la vérité , la
)> juridiction temporelle soit transférée à votre dévot fils Amé, )> duc de Savoie , qui souhaite avec passion d'assoupir tels » scandales, pour avoir égard à la justice et au repos de la » république. » Au bas de la requête appointée par le pape Martin , le 28 mars 1419, était écrit : « soit fait, s'il est expédient, et s'il plaît aux évoques de Grenoble , de Mâcon et à l'abbé de Saint-Sulpice de l'ordre de Cîteaux , diocèse de Belley(l). >►
Après cette communication , le seigneur patriarche exposa à l'assemblée , que le duc ayant voulu que la question fut décidée par un seul juge commissaire , et que des lettres lui fussent expédiées à cet effet par la chancellerie romaine , il y avait fait opposition pour lui , pour l'église de Genève et , comme il le pensait , pour le bien et l'utilité des citoyens et des habitants de la cité ; qu'il avait obtenu de faire juger les motifs de son opposition en cour de Rome par deux cardinaux , en présence desquels il avait déduit en vingt-trois articles pour quelles raisons il soutenait que la demande du duc de Savoie ne devait en aucune manière lui être accordée.
« Toutefois , dit le seigneur patriarche-administrateur , » comme dernièrement dans la conférence que nous avons » eue à Chambéry avec le duc et son conseil , il nous a été » proposé de la part de ce prince, que, pour la cession de la » souveraineté et de la juridiction de la cité de Genève, il » était prêt à donner une légitime compensation à l'évêque )> et à l'église de Genève , pour leur bien et utilité , ainsi que » pour le bien et l'utilité des citoyens et habitants ; et, comme > il nous a requis, en conséquence, de ne plus nous opposer » à ce que sa demande sortit son entier effet , nous avons
(1) Spon , HlST. Dl GBNt¥B , 1. 1*', p. 171.
y> répondu que, nouvellement chargé du gouvernement et de y> Tadministration de Téglise de Genève , nous ne connais- )> sions encore ni Tétat de cette église , ni même celui de la y> cité, et si par conséquent la proposition dû duc était accep- ^ table ou non ; si elle était utile ou dommageable. Qu'an » surplus nous ne pouvions ni ne devions procéder à un acte » aussi considérable , comme la cession ou Taliénation de la » souveraineté et de la juridiction de Genève , ce qui d'ailleurs » était loin de notre pensée, quelle qu'en fût la compensation, » sans la délibération et Tassentiment du chapitre , des » citoyens , du conseil et de la communauté de Genève , et » même , des vassaux du siège épîscopal et de l'Église, déliy> bération et assentiment que nous étions tout disposé à » demander.
)> Le duc dé Savoie nous ayant répondu qu'il y consentait » volontiers , nous avons déjà exposé ces faits avec toutes » leurs circonstances au chapitre de Genève, qui en a longue- » ment délibéré , et nous savons ce que nous avons à faire » pour nous conformer à son opinion. C'est pourquoi , nous » avons fait l'exposition et le récit de tout ce qui précède , » afin que les citoyens en délibèrent, que le conseil de la » ville et , eh tant que de besoin , les syndics et procureurs » donnent leur avis, ainsi que l'assemblée de tous les bouri> geois convoqués à cet effet. y>
Quand le seigneur patriarche eut ainsi parlé , les citoyens répondirent : « qu'ils l'avaient entendu et compris.» « En ce » cas , reprit-il , nous vous demandons de nous aider de vos 1^ conseils , de nous donner votre opinion sur ce que nous » avons à faire ; de nous dire si vous croyez que l'aliénation » de la cité de Genève , de ses faubourgs , de son territoire et » de sa juridiction , moyennant compensation , convient ou y> ne convient pas ; si cette aliénation est honorable , utile ou y> dommageable principalement aux bourgeois et habitants
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» de la ville ; s'il faut prêter l'oreille aux raisons du duc » de Savoie ; si vous consentez ou non à sa demande ; si » nous devons persister dans notre opposition pour en em- » pécher l'accomplissement ; s'il semble aux syndics etpro- » cureurs , aux citoyens et habitants qu'il soit de notre de- » voir de supporter un pareil fardeau sans autre secours » que les forces le l'Église. »
Les citoyens et habitants assemblés , ayant entendu , dirent-ils, et bien compris les paroles de l'évèque, se mirent à l'écart pour se consulter ; et après une longue et mûre délibération , ils chargèrent Hudrion Hermite , bourgeois de Genève , d'être l'interprète des sentiments unanimes de la
cité.
« Seigneur Patriarche, depuis très-longtemps, dit Hudrion,
» depuis plus de quatre cents ans, la cité de Genève, avec ses )► faubourgs , son territoire , ses attenances et dépendances , » avec toute sa souveraineté , sa juridiction et 'ses revenus de y^ tout genre , son peuple et ses habitants , tant passés que » présents, ont été, comme ils sont encore, sous la pleine » souveraineté et puissance de l'église de Genève et de son » prélat. Sous cette autorité de l'église de Genève , nous- » mêmes et nos prédécesseurs, nous avons été traités avec
> douceur , bénignité et affection , et gouvernés dans une )► paix et une tranquillité parfaite , d'une manière paternelle ,
> n'ayantjamaisreconnud'autre souveraineté, comme nous ne )> pouvons, ne voulons ni ne devons en reconnaître, sansl'ex- » près consentement et commandement de l'évèque ou du » prélat de l'église de Genève , notre seigneur supérieur » immédiat , et même sans le consentement du chapitre et la » permission du pape. Il ne noua semble donc , en aucune » manière, sûr, expédient, utile, honorable pour l'JÉglise et » le prélat , et encore moins pour les citoyens , pour leur )^ état et communauté, mais dommageable et très-dangereux,
y> pouvant amener des événements fâcheux et nuisibles à » réglise et à la cité , de procéder à une cession, à une alié* )» nation ou mutation quelconque , ou d'en traiter, quelle » qu'en soit la compensation ; et nous ne voyons pas qu'il » puisse en résulter quelque utilité , honneur ou avantage au » prélat de l'église , à la communauté ou aux citoyens , mais, » sous plusieurs rapports , un grand nombre d'inconvénients »et de périls. On l'a, dans d'autres temps, maintes fois » demandé et violemment tenté ; mais on n'a jamais pu
> l'effectuer et l'accomplir. Et pourtant, il y avait autrefois, en » apparence , plus de motifs et de prétextes que maintenant. » Dans les terres et seigneuries adjacentes et contigûes au » territoire de Genève se trouvaient de grands princes,
> barons et seigneurs , tels que le comte de Genevois , les » seigneurs de Vaux et de Faucigny , celui de Gex , frère du » comte de Genevois, et beaucoup d'autres alors vivants, qui y> de fait troublaient fréquemment la paix et le repos du pré- )> lat , de l'église, des citoyens et de la cité de Genève, et qui y^ tous sont morts avec leurs familles. Maintenant donc, toutes » ces seigneuries sont réduites à une seule , celle de l'illus-
> trissime prince seigneur duc de Savoie , qui entretient la
> justice, qui ne veut ou ne permet qu'on trouble la paix ou » le repos des gens , surtout des prélats et des ministres de » l'Église, pas plus que leur juridiction sur les personnes et » sur les biens ; mais qui leur accorde , Dieu merci , faveur et » secours , et leur est dévoué ; et ce sage prince catholique et y> ses prédécesseurs ont toujours témoigné de l'amitié et de » la bienveillance aux prélats , au chapitre et à la ville de
> Genève. C'est pourquoi , seigneur patriarche, nous n'ose- » ribns confesser de bonne foi et en conscience qu'il y ait » devoir et avantage à faire cette aliénation. Nous ajouterons
> même que nous entendons n'y jamais donner notre con- )» sentement d'aucune manière et en aucun temps ; car nous
» sommes disposés et déterminés à vivre et à mourir sons la » seigneurie de Téglise de Genève , sous la juridiction de son » prélat présent et futur , comme nos pères et prédécesseurs >► ont toujours vécu et persévéré, n'ayant jamais admis ni )> reconnu d'autres domination et gouvernement. Nous vous * requérons en outre , seigneur patriarche-administrateur , » avec tout l'honneur et toute la vénération qui nous est » possible , de vous conformer au devoir de votre charge et y^ de votre administration pastorale, ainsi qu'au serment que » vous avez prêté à votre joyeux avènement , de bien et fldè- )> lement gouverner l'église et la cité de Genève, de protéger » ses droits , conformément à ce qui est contenu dans ce » serment avec plus d'étendue , vous suppliant le plus ins- » tamment et le plus humblement possible , de laisser toutes )> choses dans l'état, l'ordre, la sujétion, l'obéissance, la » seigneurie et l'autorité, où jusqu'au temps présent elles ont » été, sont et doivent être.
)> Et par ce que , seigneur patriarche-administrateur , » vous nous avez demandé conseil , comme à vos bons et fidèles » sujets , ayant délibéré le mieux que nous avons pu , nous » vous conseillons , pour l'honneur et la magnificence de » l'église de Genève, pour le bien et l'utilité de l'état, des » citoyens et habitants de la cité , de ne procéder d'aucune )> manière à l'aliénation de la cité de Genève, de ses faubourgs, 1^ de son territoire , de sa juridiction et de sa seigneurie , soit
> par vous , soit par un autre , directement ou indirecte- )► ment , quelle qu'en soit la compensation pour vous ou pour ^l'église de Genève; mais de vous opposer virilement et
> efiBcacement , de tout votre pouvoir , de toutes vos forces , » comme vous avez si bien commencé , à cette aliénation , )> contre qui que ce soit, quel que soit son état, sa dignité, » sa liberté , sa prééminence et son honneur , et de faire en » sorte que la ville de Genève , ses faubourgs , son territoire ,
» ses citoyens et habitaQts demeurent à tout jamais dans la » propriété et seigneurie de TÉgltee , comme ils Tout été , » ainsi que nous l'avons dit , depuis plus de quatre cents » ans. »
Hudrion Hennite termina son discours en disant que , si le sdgneur patriarche jurait , pour lui et ses successeurs à rérêché de Genève , d'observer l'accord que lui proposaient les syndics, les citoyens et habitants de Genève , de ne jamais traiter, sans leur exprès consentement, de cette aliénation avec le duc de Savoie ou tout autre, de leur côté, les syndics, les citoyens et habitants alors assemblés, s'obligeraient, pour eux et leurs successeurs, de l'assister de leur argent, de leurs personnes , et de tout leur pouvoir , contre tous ceux qui seraient contraires à cet accord ; qu'ils en feraient de même envers ses successeurs canoniquement avancés en charge , c'est-à-dire, élus par le peuple et le clergé.
L'évêque Jean de Pierre-Cise , désirant se conformer à la Ubre et unanime volonté du clergé et des habitants de Genève, passa une transaction avec les syndics et les bourgeois , en son nom et au nom de ses successeurs , dans laquelle les parties s'obligèrent réciproquement , l'évêque à ne jamais traiter d'aucun échange ou d'aucune aliénation d'état, sans le conseil et l'exprès consentement des syndics et des habitants, et ces derniers, sans l'exprès consentement du prélat. Il fut, de plus, stipulé dans la transaction que les évêques, à leur joyeux avènement, et les syndics, lors de leur institution, au nom des citoyens et habitants de Genève, seraient tenus de jurer qu'ils garderaient inviolablement cet accord. Ensuite le seigneur patriarche jura d'observer cette convention , la main sur le cœur , à la manière des prélats ; les syndics et les citoyens le jurèrent aussi en touchant les saints évangiles. L'acte qui contient ce traité, véritable procèsverbal des faits et des circonstances qui en amenèrent la
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concltision, fut écrit enïsmgue latine. Il porte la date du dernier jour de février (1420). Il est intitulé : Accordium perpetuum intér episcopum et Concilium générale, circa suptémum Dominiuin, contra ducem Sabaudiœ, « Accord f^rpétael entre Tévêque et le conseil général , touchant la souveraineté, contre le duc de Savoie.» On voit figurer dans cet écrit signé par quatre notaires, sept cent vingt-sept noms, éntr'autres , ceux des quatre syndics et des principaux chanoines (i).
Ce n'est pas sans émotion que nous avons lu le procèsverbal de cette mémorable journée, où Jean de tierre-Cise, sollicité par le duc de Savoie de lui faire l'abandon de son atutorité temporelle , se présente devant son peuple; et déposant, en quelque sorte, son bâton pastoral entre ses mains , lid demande de décider s'il doit ou non le reprendre. Quel ma(gnifique et touchant spectacle ! Il semble qu'on voit tout ce peuple se presser avec respect autour de son pasteur, puis se retirer à l'écart pour délibérer , revenir ensuite auprès de lui Jiour s'écrier d'une voix unanime : « Vous êtes notre prince légitime, reprenez, seigneur patriarche, reprenez ces insignes d'une autorité tutélaire que nous aimons , parce que vous n'êtes pas seulement notre prince , mais notre père , et que , sous cette autorité , nos ancêtres ont vécu heureux. Nous ne voulons pas d'autre domination que celle de nos évêques ; nous voulons imiter nos ancêtres , et vivre comme Ils ont vécu. y>
Certes , voilà un de ces événements qui restent profondément gravés dans la mémoire des peuples. Si nous l'avons raconté avec cette longueur de détails, avec cette diffuse redondance des notaires impériaux du XV* siècle , c'est qu'il
^1) SpoD , HiST.DC Genète, t. I*', p. 169, 173 ; t. III, p. 239 etsuiv. Piècea
nous a semblé que noas devions mettre, autant que possible, sous les yeux du lecteur ce curieux document de Thistoire de Genève, cet authentique procès-verbal où se trouvent solennellement constatés l'amour des Genevois pour le gouvernement de leurs évoques et leur aversion pour toute domination étrangère , principalement pour celle des ducs de Savoie.
C'est une chose remarquable que la persistance de ce petit peuple à vouloir être libre et indépendant de ses voisins. Il tient à sa nationalité, il a une répugnance invincible à être savoyard ou suisse. Ne dirait-on pas qu'il a la conscience des dangers qui menacent son indépendance au milieu de ses puissants voisins, le duc de Savoie et la confédération helvétique ? Ne semble-t-il pas comprendre qu'il ne peut exister comme peuple indépendant et conserver sa nationalité , qu'à la condition d'être gouverné par un évêque, dont la souveraineté temporelle est inviolablement garantie par la divine institution de son autorité spirituelle ? Mais il fait plus que de reconnaître la nécessité de ce gouvernement sacerdotal , il l'aime. Et comment le peuple de Genève n'aimerait-il pas ses évêques , qui , depuis plus de quatre cents ans , dit Hudrion Hermite au nom de ses concitoyens, l'ayant toujours gouverné avec douceur, bénignité et affection , comme un tendre père traite ses enfants , dulciter, bénigne , amabiliter, more piorum patrum, l'ont fait jouir d'une paix et d'une tranquillité parfaite , pace et tranquillitate perfecta f
Quelques mois après , le peuple genevois eut un nouveau sujet de se réjouir par la réception d'une bulle de l'empereur Sigismond, qui reconnut Genève pour ville impériale, l'appelant nobile membrum imperii , « un noble membre de l'Empire.» Il parle avantageusement, dans cette bulle, des libertés de la ville, qu'il déclare prendre sous sa protection, défendant à tous princes , barons , capitaines et tous autres officiers de quelque qualité qu'ils soient, et particulièrement à Amé, duc
de Savoie , de troubler en aucune façon le vénérable Jean de Pierre-Cise, patriarche de Constantinople et administrateur de réglise de Genève , s'ils ne veulent encourir Tindignation du saint empire romain. Cette bulle fut donnée dans le monastère royal, près de Prague , le 6 du mois de juin 1 420.
Pendant plus de soixante ans les princes de la maison de Savoie, qui était alors fort puissante, ne firent aucune entreprise contre l'indépendance de Genève, Tautorité de son évoque et les franchises de ses habitants. Chose singulière I ce même Amé VIII , à la domination duquel le peuple genevois n'avait échappé que par la sagesse du patriarche Jean de Pierre-Cise , ayant eu plus tard tout pouvoir de Tincorporer dans ses états , se fit un devoir de lui conserver son autonomie.
La suite de l'histoire de ce duc de Savoie est assez curieuse pour mériter d'être racontée. Amé VIII avait cinquante-six ans, lorsqu'il lui prit fantaisie de quitter le monde et de se consacrer à Dieu. S'étant retiré à Ripaille, près de Thonon, il y convoqua, le 7 novembre 1434, une assemblée des principaux prélats et seigneurs de ses états. Il déclara en leur présence sa détermination de renoncer au monde, remit à Louis son fils aîné la lieutenance générale de ses états , et , dès le lendemain, il revêtit l'habit d'ermite. Cinq ans après, en i 439, il fut élu pape par le concile de Bâle , grâce à la réputation de sainteté qu'il avait acquise, et aux brigues de son gendre Galéazzo , duc de Milan. Il prit le nom de FéUx V et fut sacré à Bâle par l'archevêque d'Arles. Mais le pape Eugène, soutenu par les princes d'Allemagne, continua de résister aux décrets du concile qui venait de le déposer. FéUx n'alla point à Rome, et sa papauté ne fut reconnue , à proprement parler , qu'en Suisse, en Savoie et dans les pays voisins. Après la mort d'Eugène , les cardinaux qui lui avaient été fidèles , lui donnèrent pour successeur Nicolas V, ce qui fut cause que Félix ,
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malgré les grands frais qu'il fit pour maintenir son autorité , put à peine la conserver dans son propre pays. A la mort de révoque François de Mie , il administra lui-même Tévêché de Genève et celui de Lausanne, résidant tantôt da,ns Tui^ie, tantôt dans Tautre de ces deux villes , d'où il data et expédia ion assez grand nombre de bulles pour former huit gros volumes manuscrits.
A la sollicitation de Frédéric III qu'il avait vu , lorsque cet empereur traversa Genève, en 1444,. Félix V se démit de sa dignité papale en i 449 ; et pour le récompenser de sa soumission , Nicolas le nomma légat en France et cardinal du titre de Sainte-Sabine ; mais il n'en continua pas moins d'administrer révèché de Genève. Son fils Louis, auquel il avait abandonné, après son exaltation à la papauté, son duché de Savoie et toutes ses terres et seigneuries , respecta Tindépendance de Genève pendant tout le temps que son père en administra révêché. Mais ce qui est bien plus étonnant, c'est que Félix lui-même , pendant son pontificat , reconnut d'une manière authentique , les franchises et les immunités de la ville. Il déclara par unebulle expresse, datée de Lausanne, ^u mois de mars \ 448 (i ) , comme quoi ses chers fils , les syndics, citoyens, bourgeois et communauté de Genève, ayant été par lui requis de lui envoyer quelques compagnies de gens de guerre pour protéger la ville de Lausanne où il faisait sa résidence , contre les courses de ceux de Fribourg , ils lui avaient en effet envoyé, par grâce spéciale et non par devoir, une compagnie qui \\f\ avait été fort agréable. « Et d'autant , ajoutait-il , qu'au préjudice des libertés de la ville, cda pourrait être regardé comme une sorte de sujétion, voulant ob\ier à tout ce qui pourrait leur être désavantageux, il attestait d'au-
(1) ^ppn, t. m, p. 330. — XaTTBif.i^vafmTioRU, Qtc.
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tenté apostolnpie et en vérité que telle sabvention et secours n'étaient pas de quelque servitude, mais de pure et aimable libéralité , voire sans aucune coutume ; et que les citoyens , bourgeois et communauté, et leurs successeurs n'étaient nullement tenus à telles choses, si non autant qu'il serait de leur bon plaisir , les laissant en leur entière liberté. )>
Félix conserva Tadministration de Tévêché de Genève jusqu'à sa mort, qui arriva, en 1 451 , à Lausanne. Il fut enterrée -Ripaille. On raconte que , dans son tombeau, il avait sous sa tète pour oreiller une vieille table de parchemin , sur laquelle étaient écrits ces mots touchant la ville de Genève : Geneva ewiias, Mttmta mter montes, pa/rva, getites semper petentes aUqua nova , « la ville de rGenève , située entre des montagnes, est sabloneiise^t petite, c'est un peuple qui d^nande toujrars quelque chose de nouveau. »
On dirafit que les Genevois , après la mort de Félix V , tenaient à sefwre pardonner leur unanime opposition, sousTadministration de Jean dePierre-Cise, à leur incorporation aux états deSavoie, ou bien, que ce pape les ayant gouvernés selon leur goût , ils croyaient que ses descendants se conduiraient de même ; car pendant près de quarante années , ils choisirent pour leurs évêques des princesse sa maison. Ils élurent d'abord pour le successeur de Félix , Pierre de Savoie , son petit-fils , âgé seulement de huit ans , ayant pour administrateur et vicaire de son évêehé , Thomas Cyprien , archevêque de Tarentaise. Ce jeune prince étant mort sept ou huit ans après , son frère Jean Louis lui succéda : c'était le dernier fils du duc Louis. Jeune encore , il avait été destiné par son père à l'état ecclésiastique pour lequel il n'avait aucune inclination. Ses goûts le portant vers les armes , il s'habillait toujours en soldat. Il préserva Genève de toute oppression de ses voisins, personne n'étant assez hardi pour violer son autorité ou les liberté» de son peuple. Il avait un frère nommé Janus, qui
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ctak eomle de Géoeroîs. et qui s'avisa de prendre b titre de cooife^ de GeoèTe : mais 0 le lai fit bieQtàt <piitter.
SiksindiiiatfetMis giieiTiêresderéTèi|BeJeaaIjOiiîs fiirif t respecter soo autorité de ses Toisîns et deses predies,cBes faiDirefit cûàter dier am habîtaots de Génère, eo ks engnpeant dans les déinèiés des Soisses aTec son frère JacqKS de SaTûîe. comte de Romont. Cétait avant b tntaiUe de MonI , alors que Clkaiies4e--Têméraire « duc de BoarfOfne, se préparait à cette guerre contre les Cantons |, qoi raina sa sance. Jacques de SaToie, son allié . Toofait aToir rhoni de porter les premiers coups ; et, sans attendre qne H bOQrgnignonne ffit prête i marcher, ilcoBmieni[a inconsidè rônmt par insulter les Soisses, en laissant piller par ses gens nn de leurs cbariiots, chargé de pean de mnelon, qm traT»sait ses terres. Après cet acte dliostilité, il tamipt on bérant aox Cantons poor lenr déclarer la guerre.
En attendant d'être sonlena par le doc deBoorgogne, Jacques de SaToie demanda dnsecoors à réréqne Jean liMus, qoi, Tojant le péril oùson frère s'était jeté arec tant d'inqpnadence, ordonna brasqaemenl an syndics, le ITaont 1474 « de mettre incessamment sur pied deos mille hommes. Les syndics répondirent an prèbt qn*il était impossible de bin nne lerée aussi considérable ; qn*an snrptos ks citoyens n*ètaîent pas lenns d'épooser ses querelles, mais seulement de le dâlendre dans la fille. Toutefois . ils finirent par céder en partie à ses ^igences, et loi accordèrent ^ cents hommes. Mais les troopes dn comte de Romont . malgré ce secours , n'arrêtèrent point les Suisses , dont Tannée se jeta sur le pays de Taud qui appartenait au comte . et le saccagée. !l'ayant point rencontré d'obstacle jusque >îi>n . elle se dk^ posait à ptjosser sa pointe sur Genève . et à traiter cette Tille comme les terres de Jacques de Savoie . pour la punir de ravoir secoura, lorsque les GéneToîs, en étant intniés, en-
Yoyérent aussitôt à Morges des députés aux Bernois et aux Fribourgeois pour racheter leur ville du pillage. Us parvinrent à l'obtenir, en promettant de payer aux Cantons de Berne et
. deFribourg, la somme de 26,000 écus d'or.Le plus difficile, ce n'était pas de promettre, mais de trouver cette énorme somme, qui , après que les magistrats eurent taxé les biens de toute nature , se trouva représenter la valeur de la douzième partie
. de la fortune de chaque citoyen^ Et comme il s'en fallait de beaucoup qu'on pût se procurer dans la ville 26,000 écus d'or comptant , il fallut emprunter aux bourgeois leurs bagues et leurs joyaux , fondre des croix , des caUces , des reliquaires , imposer des tailles et des gabelles inconnues.
L'évêque Jean Louis , en voyant les malheurs que cette guerre contre les Suisses avait apportés à son peuple , voulut le mettre, pour l'avenir, à l'abri de telles calamités. Il offrit aux Cantons de contracter avec eux une alliance perpétuelle. Les ligues y consentirent ; mais le peuple de Genève , ne pouvant leur pardonner de l'avoir ruiné en lui soutirant 26,000 éciis d'or de contribution, refusa son consentement. Le prélat fut donc obligé de se contenter de faire en son nom et en celui de la ville une alliance qui ne devait durer que pendant sa vie. Combien les Genevois , s'ils avaient surmonté leur aveugle répugnance , et suivi l'exemple de leur clairvoyant pasteur, se seraient épargné de mauxl Combien , dans la suite, ils eurent lieu de se repentir de n'être pas entrés dans les sages vues de l'évêque Jean Louis , qui semblait avoir deviné les futures entreprises dés princes de sa maison contre l'indépendance de Genève, et compris que le seul moyen de préserver cette indépendance , était une alliance perpétuelle avec les ligues des Suisses ) Du reste, il ne souffrit jamais de son vivant qu'aucun membre de sa famille se mêlât des affaires de Genève , et portât la moindre atteinte à la juridiction temporelle de l'évêque , aux franchises et aux
libertés de la ville. Il eut môme soin de faire connaître aux puissances étrangères, comme Tatteste une déclaration du roi de France Charles VIII (1 ) , (jue la ville de Genève ne dépendait en aucune manière dos ducs de Savoie. C'était un homme d'un caractère fier, courageux, passionné pour la guerre , quoiqu'il y fût malheureux. Il aimait un peu trcrp les femmes ; il était libéral , vindicatif contre ceux qui l'avaient offensé sans raison, mais il pardonnait facilement quand il avait quelque tort. Sa mort, qui arriva à Turin, en i 482, donna lieu à de grandes contestations entre le peuple, le chapitre et le pape , pour la nomination de son successeur à l'évêché de Genève. Le peuple avait choisi François de Savoie, archevêque d'Aux, frère du défunt; le chapitre, Urbain de Chivron ; mais Sixte IV, qui ne voulait ni l'un ni l'autre, nomma son neveu le cardinal Dominique de la Rovère. Ce dernier, pensant qu'il lui serait difficile de consener révêché, malgré le peuple, et les chanoines, l'échangea contre celui de Turin avec Jean de Compois. Mais Chivron n'était pas d'humeur à céder à Compois. Ils plaidèrent ensemble à Rome, et Chivron perdit sa cause . Il en fut très-irrité et céda ses droits à François de Savoie qui, étant parvenu à faire accorder ses deux compétiteurs, demeura seul en possession de l'évêché de Genève , qu'il administra pendant quatre ans, et mourut à Turin, le 3 octobre
Il y eut encore des troubles dans la ville à l'occasion du successeur de François de Savoie. Le chapitre, d'ac<;ord avec le peuple, avait élu Charles de Seyssel; mais le pape n'approuva pas l'élection, et nomma Antoine Champion, chancelier du duc. Avec l'aide de Philippe de Savoie , seigneur de Bresse , Champion vint prendre , de gré ou de force , possession de
(1) Spon , t. m, p. 33. — LiTTEB^ ftficis VraxcUH y etc.
révêché de Genève. Les partisans de Seyssel firent de la résistance, il y eut une rencontre des deux partis au pont de Chancy ; il y eut même du sang versé ; mais enfin Champion gagna la bataille, et resta seul maître de Tévêché qu'il administra pendant quatre ans jusqu'à sa mort qui arriva en 1 495. On élut pour son successeur Philippe de Savoie , fils du seigneur de Bresse. Le nouvel évoque n'avait que sept ans. Le pape Alexandre VI confirma son élection , et lui donna pour administrateur Amé de Monfalcon, évoque de Lausanne. Philippe devint avec l'âge, comme son oncle Jean Louis, plus propre aux armes qu'à l'Église. Pendant la vie de son père et de son frère Philibert qui furent tous les deux ducs de Savoie, il portait l'habit ecclésiastique ; mais après leur mort, il s'empressa de le quitter , n'ayant pas la même résen-e envers le duc Charles son frère , avec lequel il était familier. Mais , s'il quitta l'habit d'évêque, il en garda le revenu. L'on disait ordinairement de lui et de son frère Charles , que l'un aurait dû être duc, et l'autre évoque.
Or ce Philippe de Savoie , qui n'avait guère d'un évoque que le titre et le revenu , finit par se lasser d'une profession qui jurait trop avec ses goûts; il échangea la crosse et la mitre contre la cape et l'épée , et résilia son évêché en faveur de Charles de Seyssel qui l'avait occupé dix-sept ans auparavant, et qui en avait été dépossédé, comme nous l'avons vu, par Antoine Champion. Après avoir été fait comte de Genevois par son frère il alla en France au service de François P'. Il devint duc de Nemours , épousa , en 1 528 , Charlotte de Longueville, et mourut à Marseille (1 ) . Pendant sa Ion gue minorité épiscopale,
(1) Philippe de Savoie acquit en France , comme guerrier , une réputation brillante. Qiu n*a pas vu M, de Nemours dans ses belles années , dit Brantôme , %*a rien va , ei çoil'a va peut le baptiser partout la/leur de la chevalerie
comme od pourrait rappeler , les ducs de Savoie habitèrent souvent Genève où ils étaient tout-puissants. Ils n'osèrent pourtant pas toucher ouvertement à la juridiction temporelle de révêque, ni aux franchises et libertés de la ville. Le duc Philibert montra même dans une occasion qu'il respectait ces immunités. C'était en 1522. Les syndics tenaient en prison au château de Llsle , un malfaiteur appelé Cotton , convaincu par des preuves et informations suffisantes , d'un crime qoi méritait la mort. Comme, d'après la coutume, on ne pouvait condamner à mort un accusé, s'il ne confessait son crime, on le mit à la question ; mais quelque tourment qu'il souffrit , Cotton s'obstina à ne faire aucun aveu. A la fin, unPiémontais dit aux magistrats que dans son pays on donnait une question nommée la serviette, qui consistait à enfoncer une servietteavec de l'eau dans le gosier du malfaiteur jusqu'à l'estomac , pais à la retirer tout d'un coup. Les syndics furent assez simples pour essayer ce nouveau genre de torture ; mais à leur grande surprise, le criminel ne put l'endurer et mourut subitement. Cet événement fit du bruit dans le conseil et dans la ville, et les bons citoyens craignirent qu'il ne donnât occasion à leurs ennemis de les inquiéter. Leur crainte n'était que trop fondée. En effet , plusieurs personnes de la cour du duc de Savoie, qui voyaient d'un œil envieux l'indépendance de Genève, représentèrent à ce prince , comme un crime , la malheureuse imprudence des syndics , l'incitant à les en punir , et cherchant à lui persuader que , s'ils n'étaient pas assez coupables pour mériter une peine corporelle, ils devaient, pour le moins, perdre leur juridiction qu'il pouvait s'approprier. Le duc remit l'affaire à son conseil fiscal. La ville députa à Chambéry pour défendre ses droits les deux syndics Bonnaet Pierre Lévrier , et le vicaire de l'évêque , de son côté , l'oflîcial Amblard Goyet , qui représentèrent au prince qu'il n'appartenait ni à lui ni à son conseil de connaître de cette affaire. Le duc
répondit qu'il fallait la soumettre à des arbitres , et il choisit quelques-uns de ses conseillers qui jurèrent, avec les autres arbitres nommés par les députés genevois , de porter un jugement sans prévention de haine ou d'inclination , en tout conforme à la justice et à la vérité. Les titres de cotent d'autre furent soigneusement produits et examinés , et le droit fut adjugé à ceux de Genève, les arbitres ayant déclaré d'un commun accord au duc qu'il n'avait ni, juridiction ni autorité sur la ville.
Le duc Philibert ayant entendu le jugement des arbitres , prononça les paroles suivantes : « On m'avait donné à enteni> dre autrement ; mais, puisqu'il est ainsi que vous m'avez dit, )> je fais vœu à Dieu et à saint Pierre de n'en faire plus de » querelles; et touchant cette cause particulière, je reconnais » et avoue que le jugement en appartient à l'évêque mon » frère, et non pas à moi : ainsi je le remets tout à lui, quand » il sera venu en âge pour en juger.» C'est ainsi que Philibert reconnut solennellement les privilèges des Genevois. Malheureusement pour eux, il ne régna pas longtemps ; car, le i 0 septembre de l'an 1504, il mourut à la fleur de son âge. Ils le regrettèrent d'autant plus que Charles III, son frère et son successeur, fut loin de respecter comme lui les libertés et les franchises de leur ville.