CHAPITRE IV. ( 4519 A
Traité d'alliance entre Genève et Fribourg. — Charles III entre dans CrenèTe avec une armée de 10,000 hommes. — Oppression des habitants. — Supplice de Berthelier. — Persécution des patriotes. -* Mort de Tévëque Jean de Saroie.
Comme dans l'assemblée du conseil général , tenue le 22 décembre 1318, rien n'avait été conclu touchant le projet d'alliance entre Fribourg et Genève , Besançon Hugues continua d'agir auprès de ses concitoyens , et redoubla d'efforts pour amener à son opinion ceux qui étaient le plus opposés à cette alliance. L'abbé de Bonmont et Bonnivard l'aidèrent puissamment dans son œuvre de propagande. Lorsque le succès lui parut assuré à Genève, il retourna, sous le prétexte d'affaires particulières , à Fribourg , et fit si bien auprès des bourgeois de ce canton , qu'il en rapporta une lettre signée de l'Avoyer et du conseil. L'assemblée générale pour l'élection des syndics étant convoquée le dimanche 6 février (1 51 9), Hugues ne laissa pas échapper une aussi bonne occasion de montrer cette lettre à tout le peuple. Elle contenait trois choses : « 1^ que, si toute la communauté de Genève voulait contracter une alliance avec les seigneurs de Fribourg, ces seigneurs aussi la voulaient bien contracter avec la communauté de Genève; 2** qu'ils voulaient la faire, sans préjudicier,
ET DBS KÉFORMATEURS DE GENÈVE. 67
d'un côté, aux droits de Tévêque et prince de Genève , et de l'autre, aux libertés et franchises des citoyens, qu'ils s'engageaient , au contraire , à maintenir de tout leur pouvoir ; 3^ enfin que l'une des parties contractantes ne serait point tenue de payer de tribut à l'autre. )>(1 ) Cette proposition plut si fort à toute l'assemblée, que la majorité fut d'avis de l'accepter sur le champ par acclamation. Toutefois, les citoyens, amis du bon ordre , ayant représenté qu'une affaire aussi importante ne devait pas être décidée tumultuairement, mais qu'il fallait que chacun donnât séparément son suffrage , à l'oreille du secrétaire, sur le refus ou l'acceptation de l'alliance, en même temps qu'on procéderait à l'élection des syndics , cet a\is prévalut, et l'alliance fut acceptée d'une voix à peu près unanime, comme l'avaient proposé les seigneurs de Fribourg. Le conseil ordinaire fut chargé en même temps de leur ré- I>ondre qu'on acceptait volontiers leur proposition.
Quelques jours auparavant, le 30 janvier, Gabriel de Laudes et le sieur de Baleyson, envoyés du duc de Savoie, avaient cherché, devant le conseil général, à détourner les citoyens de l'alliance de Fribourg , par toutes sortes d'insinuations et d'assurances, que leur maître n'avait rien déplus à cœur que de maintenir les franchises et les libertés de Genève ; mais leurs menées n'ayant pas réussi, grande fut leur irritation. Us réunirent les Mamelus et les animèrent tellement contre les Eidgnots, qu'un certain nombre des plus apparents osèrent se présenter au conseil général pour protester contre l'alliance. Mais il y eut si peu d'opposants , que les envoyés de Savoie , désespérant de faire triompher leur cause , s'en
(1) Ce dernier article avait pour objet la liberté du commerce entre les deui villes. Fribourg avait à Genève un entrepôt de ses denrées ; elle était donc plus diiectemeDt intéressée à cette liberté que sa nouvelle alliée. J
allèrent de Genève. Le duc toutefois n'abandonna pas la partie. Il fit offrir des avantages considérables aux promoteurs de Talliance, entr'autres, àBonnivard et à Berthelier , s'ils voulaient y renoncer ; mais ils furent inébranlables. Ses émissaires ne réussirent pas mieux auprès des seigneurs de Fribourg, en les sollicitant de rétracter la parole qu'ils avaient donnée. L'insuccès des tentatives du duc de Savoie fut cause qu'il se plaignit aux autres Cantons, accusant les Fribourgeois de contrevenir aux alliances qu'il avait avec la Confédération suisse^ en donnant la bourgeoisie aux habitants d'une ville enclavée dans ses états , non-seulement sans la participation, mais même contre la volonté de l'évêque que les Genevois reconnaissaient pour leur prince.
Ces plaintes firent quelque impression sur les Bernois , qui envoyèrent prier la seigneurie de Fribourg de se départir de l'alliance avec Genève. Elle répondit qu'elle ne s'en départirait jamais , à moins que cette ville n'y consentît. Les deux Cantons convinrent alors d'envoyer chacun un député à Genève. Ces deux députés y arrivèrent, le l""' mars (1 51 9), et se présentèrent au conseil général qui leur donna audience. Fabri, l'envoyé de Fribourg, dit à l'assemblée, que, si la communauté deGcnèvc voulait renonceràl'alliance, ses supérieurs y renonceraient aussi ; mais que si elle ne le voulait pas, les seigneurs de Fribourg tiendraient leur parole, et défendraient la ville en cas de besoin.
D'Erlach parla ensuite au nom des seigneurs de Berne. Après avoir informé l'assemblée des oppositions du duc de Savoie à l'alliance de Fribourg , il déclara que la ville de Genève étant sujette de ce prince , les seigneurs de Berne , ses supérieurs, nepourraient, d'après leurs engagements, se dispenser de le soutenir ; qu'il exhortait donc les citoyens à rompre de bonne grâce une alliance qu'ils n'avaient pas le droit de faire.
Le résultat de la délibération du conseil général fut de maintenir Talliance. Les syndics reçurent Tordre de le déclarer aux envoyés des deux Cantons , et de dire de plus à celui de Berne que la ville de Genève n'était point sujette des ducs de Savoie, comme on pouvait facilement le démontrer d'une manière incontestable; que, pour lever tous les doutes qu'on pouvait avoir à cet égard dans Berne ou ailleurs, les Genevois se proposaient d'envoyer des députés à la diète générale des Cantons qui devait se tenir incessamment , et qu'ils prieraient de leur donner audience.
Cette diète générale se tint à Zurich. Le duc et l'évêque y envoyèrent le sieur de Saleneuveet l'officialEustacheChapuis pour se plaindre des seigneurs de Fribourg, et prier la diète de les faire désister de l'alliance avec Genève. Les Genevois, de leur côté , y envoyèrent Besançon Hugues , Claude Richardet et Françx)is Goulaz, qui ne purent empêcher le duc de gagner sa cause. Les Cantons prièrent donc celui de Fribourg de rompre son alliance avec Genève , à quoi il ne voulut pas consentir. Besançon Hugues et ses collègues rendirent compte, à leur retour , de ce qui s'était passé à Zurich. Le 2 mars (1 51 9), le conseil général fut assemblé pour entendre leur rapport ; et comme les députés témoignèrent de la persistance de Fribourg à maintenir l'alliance, le conseil la confirma et chargea Besançon Hugues et Malbuisson d'aller à Fribourg la conclure dans toutes les formes. Ces deux députés s'acquittèrent de leur mission , et rapportèrent à Genève les lettres d'alliance scellées et signées par l'Avoyer et le conseil de la ville de Fribourg.
Cependant , le duc de Savoie ne désespérait pas encore de triompher à Genève par des moyens pacifiques. Il écrivit aux chanoines de Saint-Piefre , pour les engager à s'opposer à l'alliance de Fribourg; mais , bien qu'il en comptât quelquesuns au nombre de ses partisans , il échoua complètement
(levant le chapitre, qui délibéra de se tenir dans la neutralité, attendu que ce n'était pas l'affaire d'une assemblée ecclésiastique d'examiner si cette alliance convenait ou ne convenait pas à la ville. Le prince eut alors recours aux menaces. Les sieurs de Salagine et de Lussey , ses envoyés , déclarèrent au conseil général , qui fut assemblé le 1" avril (1 519) pour les entendre, que le duc voulait absolument rompre l'alliance de Fribourg , et que le peuple n'avait d'autre parti à prendre que d'y renoncer au plus vite , pour éviter tous les malheurs que ne mancpierait pas de lui attirer le ressentiment de ce prince. Le conseil général ne fut point ébranlé par ces menaces , et chargea les syndics de répondre aux députés que la ville n'avait causé aucun préjudice à leur maître, ni à l'évêque, en contractant cette alliance qui lui était avantageuse , qu'elle avait le droit de faire , et à laquelle , par conséquent , elle ne pouvait renoncer.
Le duc de Savoie, dans la prévision que ses menaces seraient inutiles , et qu'il lui faudrait employer la force , avait levé dans ses états une armée de sept mille hommes , qu'il fit secrètement venir dans les environs de Genève. Pour mieux couvrir son dessein, il avait député aux Cantons le président Lambert, pour leur demander que le différend fut arrangé à l'amiable. Les Genevois , ayant su quelque chose de cet armement , en avait informé les seigneurs de Fribourg ; mais Lambert les entretint de si belles paroles, qu'ils ne savaient plus à qui croire.
Les soldats étant rassemblés , un héraut du duc , appelé Chablais , vint à Genève et demanda que le conseil ordinaire fût convoqué pour l'entendre ; ce qui lui fut accordé. Le 1" avril (1519), Chablais fut donc introduit dans la salle du conseil. Il avait sur son bras gauche une côte d'armes et une baguette dans la main droite. Il entra de cette manière, sans se découvrir ni saluer le conseil. On lui dit de s'asseoir auprès
des syndics et de parler , ce qu'il refusa par trois fois , après quoi, il alla de lui-même s'asseoir, non pas auprès des syndics , mais à une place plus éminente , puis il parla en ces termes :
« Ne vous étonnez pas , seigneurs syndics et conseil de » Genève, si je n'ai pas voulu m'asseoir par votre comman- )> dément , et si je le fais maintenant sans que vous m'en » priez. En voici la raison : je suis ici de la part de mon très- » redouté prince, seigneur et maître et le vôtre „ Monsieur le » duc de Savoie, auquel il ne vous appartient pas de dire de » s'asseoir , mais à lui de le faire où bon lui semblera , et au- » dessus de vous, comme votre souverain prince et seigneur; » et comme je représente sa personne, je l'ai fait. Ainsi , de » mon siège, je vous expose ma charge , qui est, qu'il vous » mande et commandé que vous lui prépariez son logis dans » la maison de ville, avec telle somptuosité et magnificence » qu'il appartient à un prince de sa sorte ; pareillement que » vous lui teniez prêts des vivres pour lui et sa compagnie , y^ qui sera de dix mille hommes de pied , sans la cavalerie , » car son intention est d'y loger en cet équipage pour ren- » dre justice.»
Quand le héraut eut ainsi parlé , on lui dit de se retirer , jusqu'à ce qu'on eût délibéré sur la réponse qu'on devait lui faire. Il sortit aussitôt de l'assemblée, mais il fut rappelé peu de temps après pour entendre la réponse suivante :
« Nous sommes également surpris, seigneur Chablais , de » ce que vous faites et de ce que vous dites. Quand nous vous » avons offert un siège , vous l'avez refusé, et après ce refus, » vous l'avez pris de votre autorité, disant que vous l'avez » fait comme représentant la personne de Monsieur de Sa- » voie, votre prince et le nôtre, ce qui nous est une chose » inouïe jusqu'à présent. Qu'il soit votre prince, nous le » pouvons croire, mais le nôtre, non ; car, quoique nous
> nous tenions pour ses trés-hmnbles senritears , nous ne
> sommes pas ses sujets , ni ses vassaux , et n'entendons pas
> que Ton y prétende. Nous voulons même nous persuader
> qu'il est trop bon fils de notre sainte mère Église , à qui
> nous sommes soumis, pour usurper sa juridiction. Ainsi , » il n'appartient ni à lui, ni à vous, qui le représentez , de » vous asseoir où vous êtes. Pour ce qui est de vos paroles , y^ vous nous demandez logis de sa part dans notre maison de y^ ville , non seulement pour lui, mais pour dix mille hommes » de pied, sans la cavalerie, ajoutant qu'il veut venir ici pour )> faire justice : nous ne savons ce que cela veut dire. Il n'a- » vait pas accoutumé de loger dans Thôtel-de-ville, et encore » moins avec si grande escorte. Si c'est, comme vous dites , » pour faire justice , il ne faut pas qu'il amène si grande » compagnie ; car ce n'est pas lui qui a accoutumé de la » faire, mais l'évêque, les syndics et le conseil, selon les » franchises que lui-même a jurées. Que s'il y a quelqu'un » parmi nous qui mérite punition pour avoir commis quel- » que crime contre lui , ou contre quelque autre , nous le y> faisant savoir, nous lui ferons si bonne justice , qu'il aura » sujet d'en être satisfait ; mais d'amener un aussi grand » nombre de gens, nous n'avons pas une assez bonne cuisine » pour eux. Néanmoins , s'il lui plaît de venir avec son train » ordinaire , y eût-il même cinq cents hommes davantage , y> il sera le bien-venu , comme il a été autrefois , et pourra » choisir tel logis qu'il lui plaira , excepté notre maison de » ville , dont nous ne pouvons pas nous passer , si fait bien » lui, et on le traitera du mieux qu'on pourra, si l'on ne » peut le faire selon son mérite.»
Après avoir entendu ce discours , le héraut dit : — « Messieurs , vous ne voulez donc pas accorder la demande de Monseigneur , ni obéir à son son commandement ? »
« — Non , répondirent les conseillers. »
Alors il vêtit sa côte d'armes et leur dit de la part du duc de Savoie : — Je vous déclare rebelles à votre prince, à feu et à sang, et pour marque de cela, je vous jette cette baguette, qui la voudra lever, la lève. Et il la jeta dans la salle et s'en alla. A peine était-il sorti, qu'une douzaine de gentilshommes , bottés et éperonnés , qui étaient venus pour le même sujet, entrèrent dans la chambre du conseil, et dirent d'un ton menaçant : « — Syndics et conseil de Genève, son- » gez à Monseigneur , autrement vous aurez lieu de vous en » repentir.» Après quoi , ils sortirent , montèrent à cheval et s'éloignèrent.
Le peuple, auquel les syndics firent savoir ce qui venait de se passer, était dans la stupéfaction. Cependant , comme il fallait ou se soumettre ou mourir, la plupart des citoyens choisirent bravement ce dernier parti. Les syndics commandèrent aux habitants de se mettre tous sous les armes. Les portes de la ville furent fermées, les chaînes tendues, et l'on posa des sentinelles pour éviter les surprises. Le duc, après avoir reçu la réponse du héraut, s'approcha de Genève, du côté de Gaillard , avec toute son armée , grossie de ceux de Faucigny et de Chablais. Il fit garder tous les passages pour que rien ne pût entrer dans la ville ni en sortir. Un homme que les Genevois s'étaient hasardés à envoyer en poste à Fribourg, fut pris à Versoix et mené à Gex, où on lui donna trois coups d'estrapade pour lui faire dire ce qui se passait dans Genève. On traita de même un marchand, appelé Marmet, qui revenait d'Allemagne. Les officiers de l'évêque et les chanoines voulurent aller vers le duc pour tâcher de l'appaiser ; les portes leur furent ouvertes , et ils sortirent accompagnés de plusieurs bourgeois du parti ducal.
Cependant, les Fribourgeois , voyant les passages fermés , et présumant que le duc méditait un coup de main sur Genève, lui envoyèrent à la hâte Frédéric Marty avec un héraut,
pour lui demander des explications, et lui dire que, s'il maltraitait Genèva ou quelques-uns de ses habitants , ce serait à eux qu'il aurait à faire. Arrivé dans la ville, le député de Fribourg trouva qu'il ne serait pas d'un grand secours aux bourgeois qui avaient surtout besoindesoldats.il les rassura pourtant le mieux qu'il put ; ensuite il se rendit auprès du duc de Savoie pour remplir sa mission. Un député de Zurich, qui allait en France , s'offrit de l'accompagner ; et tous les deux allèrent trouver le prince qui était à Gaillard , sur le point de traiter avec les chanoines. Il les reçut d'abord assez mal, et sesenit même, en s'adressant au député de Fribourg, de quelques termes de mépris. Toutefois , ayant consulté son conseil, il leur répondit enfin qu'il avait, à la vérité, délibéré d'entrer dans Genève , non pour la maltraiter en général ni en particulier , mais bien pour l'aider de tout son pouvoir ; qu'il avait su qu'il y avait des factieux, capables de la ruiner, ce dont ses états se ressentiraient; qu'il voulait donc y entrer pour les accorder par la douceur, s'il était possible, sinon, parla force; que son artillerie était toute prête à saluer la ville , en cas de refus , ce qui était de sa part une forfanterie , car il n'avait
dans son armée, ni canons, ni arquebuses à croc. Il ajouta que les syndics pouvaient venir parlementer avec lui pour s'entendre à l'amiable , et qu'il leur laissait jusqu'au lendemain pour réfléchir sur le parti qu'ils avaient à prendre.
Le député Marty rapporta à Genève la réponse du duc de Savoie, qu'il communiqua aux seigneurs de Fribourg. On croyait donc, sur le rapport de Marty, être en paix c^tte nuit là ; mais le comte de Genevois , frère du duc , eut la fantaisie défaire une course jusqu'à la porte Saint-Antoine, ce qui donna l'alarme , et fut cause que l'on sonna le tocsin. On vit au haut du clocher une torche allumée que les ducaux y avait mise pour servir de signal. Tous les bourgeois furent bientôt sous les armes ; mais ils savaient si peu la guerre, que chacun abandonnait son poste pour courir où était l'alarme , comme
s'il n'eût pas été possible à Tennemi d'entrer par un autre côté. Sur ces entrefaites , on entendit trois violents coups de tonnerre, dont le dernier éclata à Gaillard , sur la maison même du duc, avec un si grand bruit, que les deux partis le regardèrent, dans leur effroi, comme un mauvais présage.
Les Genevois demandèrent au député de Fribourg, s'ils devaient laisser le duc entrer dans la ville. Marty répondit sans détour au conseil que la ville ne pouvait -échapper à l'extrême péril qui la menaçait, qu'en renonçant au plus vite à l'alliance.
Le 4 avril (151 9), le conseil, suivant l'avis de Marty, ayant résolu de se rendre , le député de Fribourg fit avoir aux syndics un sauf-conduit du duc de Savoie , et il les accompagna le môme jour à Gaillard. Les syndics déclarèrent à ce prince que, selon l'arrêt de la diète de Zurich , ils renonçaient à la combourgeoisie de Fribourg. Il fut convenu que le duc entrerait dans Genève avec sa suite et 500 hommes pour sa garde , et qu'il n'y ferait aucun dommage , ni en général ni en particulier. Tous les habitants posèrent les arme^ , les portes furent ouvertes et les chaînes détendues. Contre la promesse du duc de n'avoir avec lui que 500 hommes de troupe , le comte de Genevois , son frère , entra le premier par la porte Saint-Antoine, suivi d'une nombreuse infanterie. Il était à cheval, armé de toutes pièces , et il donna ordre à ses soldats d'abattre la porte pour que son frère passât par-dessus , comme en triomphe. Le duc entra tout armé, sauf la tête , "Son page Jacques de Watteville , qui fut depuis avoyer de JBerne , portant devant lui son casque.
Bonnivard , prieur de Saint-Victor, ne se croyant pas en sûreté dans Genève , se hâta d'en sortir ; mais arrivé au pays de Vaud, il fut trahi par Champion de Vaubrun et Brisset , abbé de Montheron , qu'il croyait être ses amis , et qui le livrèrent au duc, lequel le fit conduire à Gez, et de là à Grolée, ou il le tint deux ans prisonnier.
Une fois entré dans la ville , le duc de Savoie , sans tenir compte de la parole qu'il avait donnée aux syndics, y fit loger toute son armée. Le comte de Genevois occupa Thôtel-deville, où il fit appeler les syndics , à deux heures de nuit , et leur demanda les clefs des portes , des boulevards, de Tartillerie et des munitions. On n'osa les lui refuser , et il les fit porter chez son frère. Les soldats indisciplinés se conduisaient avec la dernière insolence. On les avait logés dans les différents quartiers de la ville , qu'ils semblaient avoir pris d'assaut. Ils buvaient le vin sans payer, le répandaient dans les caves , jetaient la plume des lits au vent : ce qui ne les ' empêchait pas de n'être que des poltrons ; car le comte de Genevois ayant fait donner une fausse alarme, ces misérables coururent tous se cacher. Montrctier qui était logé à Saint- Gervais avec sa compagnie , donna Tordre d'enlever les cadenas des chaînes , et de les porter chez le duc. Ce prince mille comble aux humiliations des malheureux bourgeois de Genève , en faisant publier par les carrefours , le lendemain de son arrivée , la proclamation suivante : — On vous fait assorvoir de la part de nôtre Irh-redoutéprince et seigneur, Monsieur le duc de Savoie, que personne de vourS autres ne soit si osé ni si hardi, sous peine de trois coups d'estrapade , déporter aucunes armes offensives ni défensives. Item que quoiqu'il arrive, nul nait à paraître à la rue, ni mettre la tête'aux fenêtres, parce que Monseigneur veut faire justice.
Les citoyens qui n'étaient pas dans ses bonnes grâces se tenaient caches. Il y en eut qui voulurent porter leurs épées contre la défense ; mais on leur fit sentir la corde, et bon gré malgré, il fallut obéir, souffrir et se taire. Cependant quelques-uns se rendirent secrètement à Fribourg , et demandèrent à la seigneurie de délivrer Genève. Elle envoya à son secours un enseigne , ce qui était bien peu dans une telle conjoncture. Heureusement, les plus braves de la jeu-
nesse du Canton se rangèrent sous cet enseigne, et leur nombre grossissant toujours , à mesure qu'ils s'avançaient , même de quelques sujets du duc , ils se trouvèrent bientôt six ou sept mille hommes. En traversant le pays de Vaud , ils se saisirent du gouverneur, le sieur de LuUin, etPemmenèrent avec eux. Ils le chargèrent d'informer son maître que les mauvais traitements dont il userait envers leurs combourgeois de Genève , on les lui ferait subir à lui-même „ en sa qualité de lieutenant du duc de Savoie. Ils entrèrent dans Morges dont les habitants s'enfuirent , à leur approche , en traversant le lac. C'était le lendemain de la proclamation qui avait tant humilié les Genevois. Le duc, averti parLulUn , jugea qu'il devait changer de ton. Il fit crier par la ville qu'on ne maltraitât aucun habitant, ni dans sa personne, ni dans ses biens , sous peine de la vie. Il se hâta d'envoyer Maglian, capitaine de cavalerie , garder le passage de Nyon ; ensuite il fit prier le député de Fribourgde venir le trouver. <( Monsieur » le député, lui dit-il , je vous prie d'appaiser les choses; * vous voyez bien que je n'ai fait déplaisir à personne, et je )> vous donne parole de n'en point faire par ci-après. AUez- » vous en avec mes députés au camp de vos gens , et faites 3> qu'ils s'en retournent. »
— « Monsieur , répondit Marty , qui se rappelait comment » il l'avait reçu à Gaillard, Monsieur, croyez-vous qu'un tel » homme que moi puisse faire cela ? » Puis continuant en son jargon de Fribourg : — Hé, Monsignou, vo volly que fallon vers notrou Seigneu et supérieu li porta de parole per vo, manda li de votre gen quiporton votre j angle, car de me ne les porterai pas : vo m'avipro promet de chuse, et à mé et à mou supérieu, et n'en avi ren tenu, assipou tendri-^o cetta ici. (1 )
(1) « Bé, Mooieisneiir , tous Youlez que j'aille Yen nos Seigneurs et supérieurs,
78 filSTOIBE DE LA RÉFORME
Le duc, malgré le refus deMarty d'accompagnersesdépulés, ne laissa pas de les envoyer à Morges. Ils demandèrent aux capitaines fribourgeois : — pourquoi ils étaient venus en armes dans les états de Savoie? A quoi les capitaines répondirent : — Pourquoi le duc était-il entré armé dans Genève leur alliée ? Le prince , peu satisfait de cette réponse , chargea ses députés d'aller prier les autres Cantons de le débarrasser des Fribourgeois. En attendant, son armée, comme dit Spon , était sur les épaules de Genève , et celle de Fribourg sur les siennes , car elle occupait Morges et le reste du pays de Vaud. On était alors en carême, et comme les harengs étaient presque la seule nourriture qu'on pût trouver avec quelque abondance , on appela cette guerre : la guerre des harengs.
Le duc ayant fait assembler le conseil général, lui demanda de renoncer à la bourgeoisie de Fribourg et d'envoyer des députés à Morges , pour déclarer aux envoyés de Zurich de Berne et de Soleure qui étaient au camp , que ni lui , ni ses gens n'avaient usé de violence dans la ville , pour que ceux de Fribourg vinssent ainsi à main armée ; que Besançon , Hugues et Malbuisson n'avaient pas été chargés d'une mission publique, et n'avaient pu parler qu'en leur nom, étant partis sans congé du conseil général. On lui accorda tout ce qu'il voulut, car, sous la pression de son armée, personne n'eût osé s'opposer à sa volonté. On alla même jusqu'à choisir , pour députés , ceux de son parti qu'il aurait désignés lui-même.
Les députés des trois Cantons avaient pour mission d'arranger l'affaire à l'amiable, et de se conformer à la décision
leur porlcp des paroles pour vous ? Envoyez-leur vos gens qui portent vos bourdes, car, pour moi y je no les porterai pas. Vous m^aviez promis bien des choses , et à moi et à mes Supérieurs, et n>a avez rien tenu; aussi peu tiendrcz-vouB celle-ci.»
de la diète de Zurich. Ils exigèrent donc des chefs de l'armée fribourgeoise qu'ils fissent retirer leurs troupes, à la condition que celles du duc sortiraient aussi de Genève. Les Fribourgeois y consentirent , pourvu qu'on leur payât les frais de la guerre qu'ils disaient s'élever à 8,000 écus d'or; et l'on convint que cette somme serait fournie , moitié par le duc et moitié par les Genevois. Les mêmes députés étant venus à Genève , et voulant exposer leur mission au conseil général, les sjmdics le convoquèrent pour le 11 avril (151 9), après en avoir informé le duc et l'évêque qui étaient alors dans la ville. L'évêque deBelley , l'abbé de Saint-Claude etdeNantua et le conseil épiscopal assistèrent au conseil général , de la part de ces princes. Les députés des trois Cantons, ayant raconté à l'assemblée ce qui s'était passé , tant à la diète de Zurich qu'à Morges, exigèrent, qu'en leur présence, la communauté de Genève confirmât la renonciation qu'elle avait faite à l'alliance de Fribourg. Il fallut ensuite que la ville trouvât 4,000 écus comptant, les capitaines fribourgeois consentant à donner un délai pour l'autre moitié de la somme. On s'en procura 2,000 , et pour les autres 2,000, le comte de Genevois engagea sa vaisselle d'argent à ceux de Fribourg, à la condition que ceux de Genève la dégageraient à la Saint-Jacques et à la Saint-Christophe prochaines. Le reste ne fut pas payé, parce que les Cantons décidèrent dans une diète qui fut tenue à Zurich , que , la somme demandée par les Fribourgeois étant excessive , ils devaient se contenter de celle de 4,000 écus.
Ainsi les deux armées se retirèrent , celle de F'ribourg des états de Savoie , et celle du duc , de Genève. Ce dernier demeura encore quelque temps dans la ville avec sa suite , jusqu'à ce que la peste , qui faisait de nombreuses victimes parmi le peuple , le contraignit d'en sortir. Il alla résider à Thonon, d'où il manda quelque temps après aux syndics
d'envoyer un homme en Suisse pour racheter la vaisselle de son frère. On s'empressa d'y envoyer Tancien syndic Poral, qui était alors le secrétaire de la ville. En traversant le Pays de Vaud , Forai fut pris et mené à Thonon. Le duc voulant avoir en sa possession les lettres de l'alliance entre Genève et Fribourg, lui fit donner la question. Le secrétaire ayant tout révélé, il les demanda au conseil qui n'osa les lui refuser. Quand il eut ces lettres entre les mains , il relâcha Poral qui put alors aller remplir sa mission .
Au mois de mai de la même année (1 51 9) , se tint à Zurich la diète dont nous avons parlé, qui déchargea la ville de Genève des 4,000 écus qu'elle devait encore pour les frais de la guerre. Le duc et les Genevois convinrent de s'en tenir à sa décision sur leurs démêlés. En conséquence, la diète arrêta en outre : que désormais le duc de Savoie n'attenterait en rien à la juridiction de l'évêque , ni aux libertés et franchises de la ville, et que les Genevois, de leur côté, tiendraient pour nulle la combourgeoisie de Fribourg à laquelle ils avaient renoncé.
Le résultat de cette décision des cantons , fut une paix qui dura cinq ou six ans entre le duc et les deux villes de Fribourg et de Genève , pendant laquelle les Eidgnots et les Mamelus semblèrent oublier leurs querelles. Ils commencèrent même à se réconcilier et à s'allier par mariage. Malheureusement , ce n'était pas pour conserver à Genève ses franchises et ses libertés , que le duc et l'évêque avaient fait rompre l'alliance de Fribourg, mais pour la dominer absolument, et pour se venger tout à leur aise des citoyens qui s'étaient opposés à leur volonté. C'est pourquoi, la peste, qui les avait contraints tous deux de s'éloigner de la ville , commençait à peine à diminuer ses ravages , que le prélat se mit à rassembler des troupes dans les environs , et que le bruit courut qu'il devait rentrer dans Genève avec elles. Le conseil
en étant averti, chargea les syndics de la Mar et Plongeon , d'aller à Bonne où était l'évéque, pour l'assurer que les citoyens avaient à cœur de lui plaire , et pour le prier de leur conserver sa bienveillance. Les deux envoyés furent bien reçus du prélat qui leur déclara qu'il ne voulait molester personne dans la ville , mais bien vivre avec tout le monde ; qu'ayant besoin de cent à cent cinquante hommes pour sa garde , il ne croyait pas causer la moindre inquiétude en les menant avec lui dans la ville , où il comptait faire son entrée le lendemain.
Les syndics ayant rapporté au conseil les paroles de révoque, on prit des mesures pour le recevoir honorablement : et la plus grande partie de la ville alla au-devant de lui. Il fit son entrée dans Genève le 20 du mois d\ioùt(1 51 9), et dés le lendemain il convoqua le conseil général , où il se rendit avec son vicaire , l'official, le conseil épiscopal et les seigneurs de Salleneuve et de Lullin. Il informa le peuple du sujet de son arrivée par la bouche de son officiai qui , prenant un ton menaçant, dit à rassemblée, que l'évoque était venu dans sa ville de Genève pour y affermir solidement la paix; qu'il se senirait des gens de guerre qui l'avaient accompagné pour se faire obéir, châtier sévèrement ceux qui résisteraient à sa volonté, et surtout pour infliger la peine qu'ils méritaient, aux auteurs des troubles précédents. Ces paroles, si propres à jeter la terreur dans les esprits, n'étaient pas de vaines menaces : deux jours après on en vit les efl'ets par le procès de Berthelier.
Le duc de Savoie ne pouvait se dissimuler que Berthelier , par son énergie , sa popularité , son ardent amour pour la liberté de sa patrie , ne fut toujours un puissant obstacle à Faccomplissement de ses desseins sur Genève. Aussi résolutil de s'en défaire. Seulement il ne voulait pas agir directement, ni passer, aux yeux des Fribourgeois , pour être
rauteur de la mort d'un homme aussi considérable. Il se servit donc de Tévêque qui était entièrement dans ses intérêts, et décidé comme lui à ne pas tenir rengagement qu'ils avaient pris tous deux envers les Cantons , de respecter les droits et les franchises de Genève. Il commença par envoyer dans la ville nombre de ses sujets du Faucigny, qui , se joignant aux Mamelus et logeant chez les Eidgnots , y causèrent presque autant de désordre et de vexations qu'en avait causé son armée. Dans tout cela , il n'avait qu'un but, c'était de prendre Berthelier, qui le savait bien, car chacun l'en avertissait , mais qui , loin de s'en inquiéter , n'usait d'aucune précaution pour sa sûreté , témoignant même , qu'après toutes ses traverses , la mort était pour lui chose désirable.
« Il avait, dit Spon (I) , un jardin hors de la ville où il » allait se promener tous les jours , portant une belette en » son sein, avec laquelle il se jouait. Trois jours après la » venue de ceux de Faucigny , le vidomne Consilii , accompa- » gné de ses gens, lui coupa chemin, comme il allait à c^ >> jardin. Berthelier les vit venir, ne s'étonnant point et
> marchant toujours de leur côté. Le vidomne mit la main » sur lui de la part de l'évèque, car il lui était défendu de le >^ faire de la part du duc , et lui ota son épée. Berthelier lui » dit assez fièrement : — Gardez-la bien , car vous en ren-
> drez compte. On le mena à I/Isle, sans que personne osât >^ remuer, et on lui donna des gardes: et pour montrer y^ qu'il ne s'en souciait pas, il jouait toujours avec sa belette. y^ Ceux-ci lui disaient : — Demande grâce à Monseigneur.
> — Quel seigneur ? leur dit-il. — Ils répondirent : — Mon- ^ sieur de Savoie votre prince et le nôtre. — Il n'est pas mon
(1) Spon, HisT. DE Genève, 1. 1", p. 343.
» prince , répliqua-t-il , et quand il le serait , je ne lui de- » manderais pas grâce , puisque je suis innocent : c'est aux » scélérats et non aux gens de bien à la demander. — Il ^ faudra donc mourir, lui réitérèrent-ils plusieurs fois ; )> mais lui , sans leur répondre , écrivit sur la muraille de la » prison : — Non moriar, sed vivant, et narrabo opéra » Domini, c'est-à-dire, « Je ne mourrai pas, mais je vivrai » et raconterai les œuvres de Dieu.»
» Le même jour de sa détention , on lui envoya , non pas y> les syndics pour l'examiner , mais un prévôt fait à la » hâte , qui avait été autrefois arracheur de dents , et s'appe- » lait Jean Desbois. Un homme de probité n'eût pas accepté y> une commission de cette nature. Celui-ci lui fit savoir qu'il » avait charge du prince de l'examiner , et lui demanda le » serment. Berthelier répondit hardiment : — Quand Mes- » sieurs les syndics qui sont mes juges , m'interrogeront , » je leur répondrai, et non pas à toi, à qui il n'appartient » pas de le faire (1). Le prévôt le somma de répondre le » lendemain, et envoya, en poste, avertir les princes du » commencement de l'affaire. Le lendemain ledit prévôt, )^ accompagné de ceux de Faucigny, comme en ordre de )► bataille , menant avec soi un confesseur et un bourreau , > vint trouver Berthelier à la prison de L'Isle , où ses gens » se saisirent du pont. Le prévôt le somma de rechef de ré- » pondre, et celui-ci dit qu'il n'en ferait rien. Le prévôt y^ ajouta : — Je te le commande , sur peine d'avoir la tête y^ tranchée, et, Bertheher répondant comme auparavant , il y^ prononça cette sentence contre lui :
» Puis donc Philibert Berthelier qu'en ceci, comme en
i 1) Les syndics demandèrent h Tcvèqueque Berthelier leur fût remis pour le juger selon les franchises , mais le prélat le leur refusa. — Spon, notes.
» d'autres choses, tu t'es toujours montré rebelle à mon » très-redouté prince et seigneur et le tien, ayant commis » des crimes de lèse-majesté, et plusieurs autres dignes de » mort, comme il est contenu dans ton procès, 7ious te con- » damnons à avoir la tête tranchée jusquà la séparation » de l'ûme et du corps, ton corps pendu au gibet du Cham- » pel, ta tête fichée à une potence proche la rivière d'Arve. » Cette sentence ainsi prononcée , il lui présenta le con- » fesseur, aucpiel il ne tint pas grand discours. Après cela on » le remit au bourreau, qui ne flt que le sortir du château de » L'Isle sur la place , entre la tour et le pont, où il fit une » courte prière, puis se préparant à faire une harangue aux y> bourgeois avant que mourir, le prévôt ne le pouvant pas » souffrir, dit au bourreau : — Dépêche, fais ton office. Le y> bourreau le fit agenouiller, ce que faisant Berlhelier, il » s'écria : — Ahl Messieurs de Genève ! et n'eut pas plus tôt » achevé le mot, qu'il eut la tête à bas. Après quoi le bour- » reau mit le corps sur un charriot, sur lequel il monta , » portant à la main la tète de Bcrthclicr , et criant au peuple : » — Voici la tête du traître Berthelier, prenez y tous » exemple,
• » Outre les soldats étrangers , il y en avait même de la » ville qui suivaient le charriot cl faisaient des railleries sur » leurs propres maux; mais les bons n'osaient soufler. La » tête fut attachée proche de celles de Navis et de Yiterman , » et y étant encore quelques années après , il y eut des sol- » dats de Fribourg qui, passant par là, la prirent et l'ense- » velirent en terre bénite, ce que les bourgeois n'avaient osé )> faire. Il y eut néanmoins quelqu'un qui , considérant la » fermeté héroïque de Berthelier , et l'action tyrannique de » ses juges, lui ût cette épitaphe :
ET DES RÉFORHÀTEURS DE GENÉYE. 85
« Qm'd mihi mors nocuit ? virtus post fata virescit;
» Nec crtice, nec sœvi gladio périt illa tyranni (1). » Telle fut la fin tragique de Berthelier. Après avoir énergiquement soutenu la liberté de sa patrie, il en fut le premier martyr. Nul homme, au témoignage de Bonnivard , son contemporain , ne méritait mieux le nom de républicain. Le prieur de Saint-Victor dit ailleurs, en parlant de ce grand patriote, qu'il méprisait la mort, et qu'il lui avait dit un jour que , pour Tamour de la liberté , il perdrait son bénéfice, et lui, la tête , prédiction qui se réalisa.
Cette mort jeta l'épouvante dans Genève, et l'irritation dans Fribourg , dont Berthelier avait acquis la bourgeoisie , et qui voulait le venger. Aussi , la seigneurie de ce Canton , ne trouvant pas à propos de lever une nouvelle armée toutes les fois que le duc lui donnait quelque sujet de mécontentement, s'en plaignit à ses confédérés , et leur demanda d'exiger que le duc payât ce qu'il restait devoir des levées précédentes , et lui fit raison de la mort de Berthelier. Le duc répondit que ce dernier grief regardait l'évêque qui avait poursuivi Berthelier à son insu; et qu'il n'était, non plus, tenu de payer ce qu'on réclamait , puisque la guerre n'avait pas été juste , et que les charges en incombaient aux habitants, de Genève. Il ajouta qu'il avait droit, de son côté, à une réparation pécuniaire pour les dommages que l'armée de Fribourg avait faits dans le pays de Vaud.
Toutes ces récriminations du duc et de Fribourg causèrent de l'émotion dans Genève et ranimèrent les anciennes dissensions. Les princes de Savoie en profitèrent pour ruiner le parti des Eidgnots, Ils firent assembler le conseil général, etparl'or-
(1) Pourquoi la mort me nuirait-elle ? La vertu fleurit après elle ;
Ni la croix , ni le glaive d*un cruel tyran ne peuvent la faire périr*
gane de Tofficial Euslache Chapuis , ils cherchèrent à démontrer au peuple que la dernière élection des syndics était illégale , par Tintrusion dans le conseil général de gens qui en étaient exclus par les statuts et les anciennes coutumes , d'après lesquels, les chefs de famille seuls devaient y assister ; que cette faction qui s\v était introduite, avait poussé le peuple à la rébellion contre son prince , et à Talliance de Fribourg ;/e qui avait mis Tévèque dans la nécessité d'appeler à son secours le duc de Savoie, son cousin, lequel n'avait épargné ni son bien ni sa personne , pour rétablir la paix et le bon ordre ; que cette alliance avait causé de grands dommages , non-seulement aux États de Savoie , mais même à Genève , puisque les Fribourgeois demandaient encore une énorme somme d'argent, qui ruinerait la ville, si elle était obligée de la payer , chose que Monsieur de Savoie espérait bien empêcher , si le peuple n'y mettait obstable ; qu'il convenait donc aux Genevois d'être de bonne intelligence avec ce prince, en ne se laissant pas gouverner par les auteurs de l'alliance de Fribourg, et en nommant d'autres syndics non suspects à la place de ceux qui avaient été indûment élus.
Le peuple , qui ne désirait que le repos et qui craignait d'être forcé de payer Tarirent que réclamait la seigneurie de Fribourg, adopta sans dillioullé la proposition de l'oflicial. On déposa les syndics, tout en protestant qu'on ne les tenîiit pas moins pour gens de bien , et que c'était uniquement parce que leur élection n'avait pas élé régulière. Il est inutile de faire observer que celte irrégularité n'était (ju un prétexte, et que le vrai motif, c'était que le duc et lèvêque voulaient d'autres syndics qui fussent à leur dévotion . Du reste. Guignes Prévost, Etienne de la Mar, Louis Ploniïeon et Jean Baud remirent sans regret leurs bâtons syndicaux entre les mains de révèque. Le lendemain , le conseil général s'assembla de nouveau pour leur nommer des successeurs. Les svndics
substitués furent Pierre Versounex, Pierre Monthyon, Pierre de Ferncx le jeune et Guillaume Danel. L'cvêque assista en personne avec son conseil épiscopal à ce conseil général , où il fut aussi résolu que Ton réformerait le conseil ordinaire et celui des Cinquante ; ce que les nouveaux syndics firent le jour même à l'hôtel-de-ville. Les Eidgnots n'eurent aucune part aux emplois qui furent exclusivement donnés aux partisans du duc de Savoie. « Après cda,dit Bonnivard (1), révéque traita le peuple avec une extrême dureté. Il fit désarmer tous les habitants, auxquels il défendit môme de porter répée. Pour les motifs les plus futiles , et souvent sous de faux prétextes , il les faisait emprisonner , torturer et punir du dernier supplice.»
Cependant les Fribourgcois , s'étant plaints dans tous les Cantons du supplice de Berthelier , menaçaient le duc de Savoie d'envahir de nouveau ses États, l'accusant hautement, ainsi que l'évoque , d'avoir violé les traités. A c€tte occasion , il se tint une diète à Zurich , et comme dans Genève tout pliait sous la volonté des princes de Savoie, ils obtinrent du conseil général , qu'il envoyât à cette nouvelle diète, comme députés, RichardetetGoulaz munis des instructions suivantes : I^Qu'ils excuseraient le duc de l'exécution de Berthelier, comme ayant été faite à son insu, et par l'ordre de l'évêque , qui avait eu le droit de punir un séditieux, un criminel de lèse-majesté dont, le sauf-conduit était expiré ; 2** que les Fribourgeois devaient s'en prendre, pour le paiement qu'ils réclamaient, à ceux qui les avaient appelés, et que leurs concitoyens avaient démis de leurs charges comme auteurs de ces brouilleries ; 3° qu'ils presseraient les seigneurs de Fribourg de renoncer à la combourgeoisie qu'ils avaient contractée avec Genève.
(1) BonniTard cité par Spon. Hisr. de Gen.
Lorsque , conformément à leurs instructions , les députés de Genève et de Savoie eurent répondu aux plaintes de ceux de Fribourg , ces derniers répliquèrent : — « Que qui » que ce fût qui eût fait mourir Berthelier , il l'avait fait in- » justement, puisqu'il avait été absous par sentence définitive » des syndics, seuls juges compétents, et non celui qui Tavait » condamné, qui n'était qu'un misérable arracheur de dents ; » que les princes de Savoie avaient violé leur sauf-conduit ; » qu'ils avaient promis avant que l'armée de Fribourg se » retirât de Morges , de ne rien innover dans ce procès ; » qu'ils n'avaient pas tenu leur promesse , et que par consé- » quent les seigneurs de Fribourg n'étaient pas tenus d'ob- » server l'accord de Morges ; qu'ils demandaient avec raison » d'être remboursés des frais qu'ils avaient fiûts pour secou- » rir , à main armée , leurs combourgeois reçus légitimement » en leur alliance , le duc ni l'évéque n'ayant pas le droit » de s'y opposer. Ils terminèrent en protestant que les pre- » miers députés étaient gens de bien ; mais qu'ils ne pou- » vaient reconnaître le caractère de député aux derniers que » le peuple n'avait élus que par force. »
Il y eut encore quelques répliques de part et d'autre , après lesquelles les Cantons décidèrent, comme à Morges, qu'ils engageraient le duc à laisser la ville de Genève en paix, à n'en point troubler la juridiction ; et les Fribourgeois , à se contenter des 4,000 écus qui leur avaient été payés, et à renoncer à l'alliance avec Genève, les Cantons persistant à la déclarer nulle, comme ils l'avaient fait dans les diètes précédentes.
En 1 522, l'évoque Jean de Savoie mourut dans son abbaye de Pignerol , avarit d'avoir vu les jours de saint Pierre , comme l'avait prédit Pécolat, c'est-à-dire, n'ayant pas exercé pendant 25 ans les fonctions épiscopales. On supposa que le poison y avait été pour quelque chose , et l'on en fit des re-
cherches ; mais suivant la chroniqnc scandaleuse, il mourut des suites d'une maladie honteuse, r[ui lui avait cause la {îoutte et des ulcères. Au moment d'expirer, il n'avait plus que la peau et les os ; et l'on dit même (|u'après sa mort , il ne pesait pas 28 livres. Quand il vit approcher sa fin, il résigna ses bénéfices h Pierre de la Baume , de la maison des comtes de Monrevel en Bresse , conmiandataire des abbayes de Suze et de Saint-Claude, lecjuel témoigna qu'il était mort avec résignation et repentance , regrettant surtout les malheurs qu'il avait attirés à Genève.